A Marseille, faire la grève chez Sodexo, c’est risquer la porte

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Le groupe, premier employeur privé français au monde et fleuron « made in Marseille » aux mains de la famille Bellon, l’une des plus grosses fortunes de l’Hexagone, leur reprochait « un abandon de poste », en fait, d’avoir fait grève le 25 novembre dernier. Oui, grève. Trois heures de grève très exactement. Ce droit individuel instauré en 1864, inscrit dans la Constitution en 1946.« Un dossier hallucinant, d’une violence sociale inouïe, sans précédent, où l’abandon de poste devient un subterfuge grossier pour casser le droit de grève. Sodexo se croit revenu au XIXe siècle et veut semer la terreur en interne, envoyer un message à ses milliers de salariés, ‘‘chez nous, la grève est interdite’’ », avait plaidé, en décembre dernier, leur avocat Steeve Doudet devant le tribunal des prud’hommes de Marseille saisi en référé. Il avait exigé la poursuite immédiate de leur contrat de travail et la condamnation de Sodexo pour atteinte au droit de grève. Mais le juge départiteur des prud’hommes avait renvoyé l’affaire au fond, plongeant un peu plus dans la détresse « les licenciés » et leurs familles, en reportant à plusieurs mois, plusieurs années, l’examen par la justice de leur dossier.Déchus de leur emploi, de leur gagne-pain, chacun d’eux vécut les fêtes de fin d’année, replié sur lui-même et son drame, « sans sous, ni cadeaux, ni extras ». « Comme un cauchemar éveillé dont on ne sort pas », confiait Stéphane, 45 ans, dont quinze chez Sodexo, un jour où il rentrait, abattu, de Pôle Emploi. Il venait de passer des heures dans la file d’attente pour s’inscrire, en luttant contre les larmes parce qu’« un homme, ça ne doit pas pleurer ».


Tout a commencé le 16 novembre dernier. Un banal conflit social comme il en survient tous les jours dans le monde du travail. La vingtaine de chauffeurs-livreurs de Sodexo, qui livre les repas dans les écoles de Marseille, menace la direction Sodexo Education Provence-Alpes-Côte d’Azur d’une grève du service logistique le 23 novembre si un dialogue social n’est pas rapidement ouvert. Devant l’insolente bonne santé du groupe, qui affiche en 2015 des résultats meilleurs que ceux attendus (760 millions de bénéfices net), ils réclament, en dehors de tout mot d’ordre syndical, des miettes du gâteau, une augmentation de leurs « salaires de smicards » bloqués (0 % d’augmentation en 2013, 0,4 % en 2014, 0,6 % en 2015), 200 euros précisément. « À chaque NAO (négociations annuelles obligatoires), la direction nous répète que ce n’est pas possible à cause de la conjoncture mondiale alors que le groupe ne s’est jamais aussi bien porté financièrement malgré la crise », fustige Christian Balaki, un des rares syndiqués (à la CGT), bientôt 60 ans dont 38 à livrer les cantines scolaires marseillaises pour 1 400 euros net hors primes d’ancienneté.


En France, dans le privé, débrayer, ce n’est pas compliqué. Nul besoin d’être syndiqué, ni de prévenir à l’avance les patrons contrairement aux salariés du public qui doivent manifester leurs intentions 48 heures à l’avance et les syndicats lancer un préavis au moins cinq jours avant le mouvement. Il suffit d’être deux dans l’entreprise ou seul si son mouvement s'inscrit dans une grève nationale. C’est un droit fondamental, individuel, inscrit dans le préambule de la Constitution de la Ve République. Et les salariés sont protégés par le Code du travail (article L2511-1).Mais, visiblement, cela déplaît à Sodexo qui, à la grande surprise des « licenciés », est revenu en arrière, ce vendredi 15 janvier. « Sous la pression syndicale et un peu médiatique car son image sociale a pris un sacré coup et qu’on ne comptait pas lâcher la lutte », pense Gilles Sevilla. Le délégué central CGT Sodexo a passé les dernières 48 heures à négocier directement avec le DRH France Christian Lurson descendu de Paris : « C’est grâce à lui si on a trouvé une issue au conflit, pas à la direction régionale. »

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