Elections US, WikiLeaks et la Russie: dérives chez Mediapart

Mediapart a donc décidé de publier un article à charge envers la Russie et WikiLeaks. Soit, tel est leur droit, mais il faut quand même rester dans les limites du journalisme, et là certains problèmes font surface dans cet article.  

On dénote clairement une technique largement employée par la presse occidentale depuis plusieurs mois, et surtout à l'approche des élections présidentielles US: la Russie est le Mal (la Russie d'ailleurs qui a été le sujet le plus évoqué sur l'ensemble des débats, alors que le réchauffement climatique, entres autres, a été entièrement ignoré), malgré le fait qu'aucune preuve réelle soit à notre disposition, on va quand même dire à nos lecteurs que tout ce qui ne va pas est le résultat d'intentions iniques de la part de Poutine & de son gouvernement (ccl: ils sont les vrais reponsables).

Bon, ok j'exagère un peu, mais à la lecture de cet article, le lecteur lambda qui ne suit pas la campagne US & l'actualité internationale ressortira convaincu que la Russie est à l'origine des grands maux actuels (Ukraine, Syrie, élections US, etc...). 

Je tiens à préciser que je ne fais pas partie de ceux qui se braquent dès qu'ils entendent/lisent des critiques à l'égard du gouvernement russe, mais cependant j'aime prendre du recul sur ce que je lis.

Bien sûr la Russie massacre des civils en Syrie, en Ukraine, entres autres, et a décidé de soutenir activement un criminel tel que Al Assad. Mais c'est bien facile de venir critiquer les russes sur ce point lorsque de notre côté, l'axe du Bien, nous ne faisons pas mieux, voire largement pire. Nous soutenons les terroristes que l'on juge utiles (Al-Qaeda en Syrie, sous couvert de les désigner comme "rebelles modérés"), nous vendons nos armes aux gouvernements terroristes que l'on apprécie (Arabie Saoudite, Egypte, UAE, etc...) qui sont ensuites utilisées pour exterminer des populations qui n'ont rien demandées (Yemen). Nous soutenons, malgré toute la propagande placardée, la colonisation de la Palestine aux mains d'un gouvernement criminel. Nous fermons les yeux sur le drame constant des réfugiés de guerre (nos guerres la plupart du temps).

Mais ça, apparemment ça ne mérite pas une mention dans l'article afin de contraster un tableau où seule la Russie est présentée comme un acteur déstabilisant et rempli de mauvaises intentions. 

Bien sûr, aussi, la Russie permet à beaucoup de mouvements voulant se proclamer "anti-impérialistes" (je pense particulièrement aux mouvances extrême droite/E&R/etc) de justifier leurs critiques à l'égard des interventions occidentales, et tout particulièrement à l'égard des actions criminelles américaines. Dans les discours de ces fervents militants pour la paix, on a toujours le droit à des explications détaillées du cynisme employé par l'Empire américain afin de protéger ses intérêts et justifier ses guerres. Souvent les critiques sont justifiées dans le fond. Le problème étant que ces mouvements vont jusqu'à justifier et défendre les crimes de l'un (la Russie) afin de dénoncer ceux de l'autre (les Etats-Unis/l'Occident).

Fausse analyse, toutes les bombes tuent des civils, tous les pays (et pas uniquement les puissances nucléaires) ont leurs intérêts nationaux à défendre, toute intervention militaire aura des conséquences dramatiques pour les civils qui ne seront jamais consultés au préalable... Une analyse honnête des différents conflits qui se déroulent dans le monde nécessite une certaine honnêteté: on ne peut pas attribuer les torts de façon exclusive ou présenter la situation en détaillant les responsabilités d'un seul acteur. C'est pourtant ce qu'a décidé de faire Mediapart dans cet article. 

Dans cet article, seules les intentions russes dans les conflits mentionnés (Ukraine, Syrie) sont mentionnées. On ne donne pas la voix à ceux qu'on accuse (au mieux on ne fait qu'évoquer en surface les autres scénarios envisageables, au mieux). On ne présente pas honnêtement les conflits, on ne fait pas de rappel, rien. On accuse le gouvernement russe de beaucoup de choses, avec à l'appui des témoignages/analyses venant appuyer ces propos, mais une présentation honnête des conflits aurait imposé à la rédaction d'exposer d'autres points de vues. Il y a pourtant beaucoup d'analystes/experts qui ont apporté à ce débat un autre point de vue. Un point de vue plus nuancé, venant expliquer les actions russes dans un contexte d'encerclement occidental aux portes de la Russie (pour l'Ukraine, par exemple). Ici les lecteurs de Mediapart n'auront pas la chance d'entendre d'autres points de vue (aucune mention chez Mediapart de cette excellente enquête au sujet de la Syrie: partie 1 et partie 2).

Seule la Russie doit assumer les conséquences de ces conflits. Un raccourci journalistique étonnant et décevant.  

Mais ce n'est pas ici le point le plus important à mes yeux dans cet article. Le partie sur les prétendues collusions entre WikiLeaks, le gouvernement russe et le camp républicain pour déstabiliser les élections américaines rélève d'un McCarthyisme effrayant.

En effet, la façon dont Mediapart expose ses arguments est on ne peut plus décevante/inquiétante (surtout lorsqu'on voit que cet article est le fruit d'un travail collectif). 

Reprenons quelques passages assez suprenants :

"Première étape : les serveurs informatiques du parti démocrate ont été piratés par des hackers russes début 2016."

Faux, et malhonnête. Pas d'emploi du conditonnel, ici Mediapart présente ces allégations comme un fait, le lecteur conclut donc que les faits sont avérés, quand bien même aucune preuve n'a été apportée pouvant démontrer la reponsabilité de hackers russes. Tout est circonstanstiel dans cette histoire, et même si plusieurs experts s'accordent à dire qu'il y a une forte/très forte probabilité que ces piratages soient le résultat de hackers russes au modus operandi connu, rien est arrêté. Donc Mediapart décide de trancher, mais on ne sait pas comment et avec quels éléments d'informations? 

"Deuxième étape: des hackers liés aux services secrets russes (les collectifs Cozy Bear et Fancy Bear) ont eu accès au compte email de John Podesta, le patron de la campagne d’Hillary Clinton"

Encore une fois, ici Mediapart insère une allegation comme un fait. Un lecteur lambda qui ne suit pas l'actualité sur ce sujet comprendra logiquement que ces collectifs russes sont reponsables des hacks, point. Mais c'est faux, du moins rien ne prouve irréfutablement pour l'instant que c'est le cas. Comment est-il possible que la rédaction de Mediapart laisse passer cela sur un sujet aussi sensible ET qui est largement traité par la presse internationale. Il n'est pourtant pas difficile de trouver des journalistes qui alertent le public à ce sujet (ici et ici, entres autres).

"Là encore, pas de révélations fracassantes mais des éléments embarrassants, montrant les petits secrets de l’équipe Clinton et le double discours tenu par Hillary à l’égard de ses électeurs d’un côté et des banques et autres lobbys de l’autre. "

Ici je crois rêver quand je lis "pas de révélations fracassantes". Quand on lit dans ces mails que :

- Clinton dit "il faut une position publique, puis une position privée pour la politique du pays",

- Clinton dit que les mouvements écologistes doivent "s'acheter une vie" (get a life),

- Le parti démocratique avait établi, noir sur blanc, une stratégie afin de faire en sorte que Trump/Cruz/Carson ressortent comme les 3 meilleurs candidats du parti républicain lors de la primaire et qu'idéalement un de ces trois candidat soit le représentant du parti (hey, c'est Trump, ça tombe bien non?)

- Clinton avoue en privé que l'Arabie Saoudite et le Qatar sont les premiers sposnors du terrorisme international & de Daech

- Le parti démocratique comptait distiller une partie de ses discours (uniquement ceux qui n'était pas trop nuisants pour sa campagne) afin de tromper l'opinion publique

La liste est énorme, je ne vais pas tout énumérer, ce n'est pas le but. Mais ici quand Mediapart dit "pas de révélations fracassantes", c'est d'une malhonnêteté incroyable. Surtout que sauf erreur de ma part je n'ai vu aucun article chez Mediapart traitant des multiples révélations suite aux publications de WikiLeaks. Donc si je comprends bien le contenu de ces révélations n'est pas assez intéressant aux yeux de la rédaction pour en informer ses adhérents, mais par contre les allegations et critiques à l'égard des motifs de WikiLeaks ça ne pose pas de problème. Normal.

"Dans ces deux cas de figure, WikiLeaks a servi de relais aux hackers russes et personne n’imagine que cela se soit fait sans l’assentiment des plus hautes autorités de Moscou. Non seulement, le timing des fuites était calculé pour être le plus embarrassant possible pour Hillary Clinton et les démocrates, mais l’équipe de Trump, dont plusieurs membres font du business avec la Russie, semblait être avertie du calendrier des révélations."

Ici on dérive dans la désinformation totale... Que WikiLeaks ait pu servir de relais aux hackers russes (rappel: c'est une supposition), en décidant de publier ce qui lui a été fourni par une source anonyme, cela peut être vrai, soit. En l'occurrence WikiLeaks a toujours expliqué clairement son mode de fonctionnement: publier les documents reçus, après avoir vérifié l'authenticité des informations, et cela peu importe l'identité ou les motifs de la source. Ici on touche à un pillier du journalisme (l'article de Glenn Greenwald mentionné plus haut aborde très bien ce point): le seul critère à prendre en compte étant est-ce que la publication des documents est dans l'intérêt du public? Si c'est le cas, la publication s'impose, point. Donc si WikiLeaks a servi de "relais aux hackers russes" en quoi cela vient atténuer la pertinence des éléments ajoutés au débat public?

Ensuite, l'allégation comme quoi "personne n'imagine que cela se soit fait sans l'assentiment des plus hautes autorités de Moscou" reste une allégation, encore une fois. Aucune preuve, rien. On nous disait qu'il y avait des armes de destruction massives en Irak, et les journalistes/experts employaient les mêmes certitudes. On connait le résultat. Mediapart dérive clairement ici. 

Pour la partie qui mentionne le timing des fuites, en effet sur ce point rien à redire, c'est vrai. WikiLeaks a même assumé faire cela afin que leurs révélations aient le plus d'impact possible. Je ne viens pas justifier ce choix, chacun son avis là-dessus. 

Cependant la partie où il est mentionné que l'équipe de Trump "semblait être avertie du calendrier des révélations" est incroyablement déformée. L'article en référence à cette allégation (http://foreignpolicy.com/2016/10/06/roger-stone-and-julian-assange-are-2016s-oddest-odd-couple/) n'indique en rien que le parti républicain était "averti du calendrier des révélations". Cet article n'élabor pas du tout sur ce point. L'article (qui a peu d'intérêt, d'un point de vue journalistique, soit dit en passant) vient uniquement faire un parrallèle entre Assange et Roger Stone (je ne vais pas perdre mon temps à expliquer pourquoi, c'est risible). Le fait que Mediapart utilise cet article afin de justifier une pseudo coordination entre l'équipe de Trump et les motifs de WikiLeaks est inquiétant...

Je fais l'impasse sur les derniers passages de l'article, c'est déprimant de constater que Mediapart a décidé de reprendre mot pour mot les justifications officielles en provenance du gouvernement américain. Pourtant l'histoire nous a démontré à plusieurs reprises que toutes ces assurances, sans aucune preuve à l'appui, ne valent rien et bien au contraire peuvent ammener à des conflits majeurs (bizarrement, avec toute cette frénésie anti-Russie, on en arrive à imaginer le pire).

C'est le rôle des journalistes de rester sceptiques à l'égard du discours officiel et de relayer ces zones de doutes au public. Mediapart dans cet article a fait tout le contraire.

Je suis sincèrement attristé devant un tel abandon des principes journalistiques.

 

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