A chaque crise, son sauveur. Depuis quelques jours maintenant, les discussions médiatiques se concentrent autour d’une seule personne, un seul fait : La fin du chaos, grâce à un remède au covid-19 trouvé par le professeur Didier Raoult, qui, pendant que la terre entière recherche une solution, l’a trouvé tout seul : La chloroquine.
Mais, stupeur, il semble que le reste de la communauté scientifique, ainsi qu’un certain nombre de personnalités publiques, rejettent cette solution miracle. Très vite, se répandent les rhétoriques complotistes, car oui, si les scientifiques ou les acteurs publics refusent d’entendre quelqu’un, c’est bien évidemment en raison du fait que le gouvernement veut se faire de l’argent, vendre cher la solution au Covid, ou est irresponsable, au choix.
Ou alors, peut être que l’emballement médiatique et politique se retrouve, particulièrement en période de crise, qu’elle soit sanitaire ou sociale.
En effet, si on prend la « crise précédente » (chapitrage intéressant du mandat d’Emmanuel Macron, soit dit en passant), on remarque alors que celui qui a été mis en avant médiatiquement, c’est Juan Branco. Le flamboyant Juan Branco, qui faisait trembler la Macronie avec son Crépuscule, quand bien même le contenu du bouquin n’est qu’une version inutilement soutenue et tapageuse de n’importe quel ouvrage des sociologues Pinçon et Pinçon-Charlot. Mais lui aussi avait la solution : Il fallait la révolution, pour dégager ces politicards corrompus, pour mettre à leurs places… des savants de la politique, épris de la passion du peuple, le vrai, l’unique (lui, si possible). Rien de bien extraordinaire donc, si ce n’est l’abus de cet individu au rang « d’intellectuel », quand bien même sa fougue rappelle plus une longue révolte adolescente, par définition contre son monde.
En comparant les deux, ne trouve-t-on pas de points communs ? L’émergence d’une figure connue auparavant par les milieux spécialistes (La gauche d’un côté, le monde médical de l’autre), prétendant une solution simple au problème majeur (L’élimination des élites, la chloroquine), boudé par une partie des médias dans un premier temps, avant d’en devenir une figure ?
Cela amène à se poser une question : D’où vient cette émergence ?
Le point commun ici se cristallise à travers la sphère médiatique : Les médias doivent absolument, aujourd’hui, faire de l’actualité. Et notamment en période de crise, l’actualité, déprimante s’il en est, devient surtout répétitive : Le confinement se poursuit, et le nombre de morts augmente progressivement.
Ou bien : De samedi en samedi, les Gilets Jaunes manifestent, les dégradations se ressemblent, les revendications, depuis l’apparition des demandes de renforcement de la démocratie, se ressemblent également..
Et là, ô miracle, une personnalité sulfureuse apparaît : Qu’elle soit un jeune avocat bourgeois luttant contre sa classe avec excès, ou un professeur au look de hippie qui tient la solution miracle, ce sont deux objets médiatiques parfaits. Ils retiennent l’œil, ils s’expriment bien, ils choquent, exaspèrent les personnalités publiques…
Le traitement médiatique des deux individus, d’ailleurs, ne trompe pas : Plus personne ne sait exactement ce que veut Branco, à part mettre un grand coup de pied dans… A peu près tout ce qu’il trouve (Que ce soit Macron ou Ruffin, le simple fait que les deux aient une position publique l’énerve), mais tout le monde (au moins dans la gauche militante) connaît Branco. De l’autre côté, quasi personne ne se penche sur le protocole (hautement hasardeux) mené par Raoult, mais tout le monde connaît Raoult.
Partant de là, on retrouve également des mécanismes de légitimation du discours, et des mécanismes de défense identiques : Branco connaissait la classe qu’il attaquait dans Crépuscule, car il en vient (Il le répète à chaque interview); Raoult a une légitimité scientifique certaine. Mais les deux sont ostracisés par leurs groupes sociaux.
Le silence médiatique sur Crépuscule est devenu une bonne blague à gauche, tant son auteur l’a martelé dans toutes les interviews qu’il a pu donner, notamment sur des médias internet de grande écoute, Le Média, Thinkerview, etc.
De la même façon, le professeur Raoult est ostracisé par la communauté scientifique, car cette dernière, engoncée dans son conformisme, attendrait, ô sacrilège, la tenue d’une procédure scientifique rigoureuse avant de distribuer un médicament dont la liste des effets secondaires est grande comme l’égo de l’avocat. Et en plus, n’écoutant que son courage, il a quitté le Conseil de scientifiques de Macron, considérant que globalement, il est bien meilleur tout seul.
On peut imaginer que cette mise en avant, et l’engouement populaire qui l’accompagne sont dus à l’extrême défiance vis-à-vis du pouvoir politique pregnant actuellement. De fait, qu’importe que Branco ait un point de vue franchement confusionniste et que Raoult ait un protocole franchement discutable : Ils sont contre le pouvoir, ce qui justifie leur mise en avant par des médias contestataires, comme, par exemple, Sud Radio ou RT. Notons ici qu’il ne s’agit nullement de remettre en question la légitimité de ces médias, simplement de constater par quels biais sont mis en avant telle ou telle personne.
La différence principale entre les deux individus, semble-t-il, vient principalement des personnalités publiques qui apportent leurs soutiens : La gauche pour Branco, et la droite pour Raoult, notamment par tout une série de politiciens de droite, d’Estrosi à Boyer.
Cette différence peut s’imaginer, en restant rapide, par les objectifs de ces deux figures : Le renversement du régime pour Branco, le retour à l’ordre (Notamment économique) par la droite.
Ainsi, il peut sembler pertinent, particulièrement en ce moment, de réfléchir sur les personnes mises en avant par le discours médiatique. En effet, dans des périodes comme la nôtre, marquée par le confinement d’une partie de la population, la peur des travailleurs que le gouvernement juge bon de sacrifier pour quelques points de PIB, ou les révoltes des ignorés, ce genre de personnalité ressort et accapare l’objectif.
Or, il semble essentiel en ce moment, de se poser, de réfléchir, et d’imaginer des solutions viables, sans les entourer de Spectacle. Regardons les émissions de Médiapart, les lives Twitch qui fleurissent en nombre pour réfléchir à ces questions (Accropolis, la matinale de Ost, celle de Bolchegeek, les lives de Danycaligula, etc etc), afin, une fois la crise passée, de prendre les bonnes décisions collectivement.
Et surtout, rejetons deux types de discours : D’un côté, le discours du « on verra plus tard, on ne réfléchit pas en temps de crise ». C’est précisément maintenant, qu’on est enfermé chez nous, que nous avons du temps pour réfléchir. On peut réfléchir, collectivement, à l’après crise, et il y en aura, des choses à faire, des personnes à tenir pour responsables, etc.
De l’autre, le discours extravagant rattaché à un individu, plus présent en raison de son excentricité que de son discours, qui bien souvent, devient idéal pour l’adversaire, tant le discours caricatural à base de « on veut me faire taire » répété à l’envie est aisément contestable ?
Bon confinement à tous.
P.S : Je ne me suis pas attardé ici sur la faiblesse de l'étude de M. Raoult, j'ajoute ici un lien vers une vidéo qui explique bien les faiblesses méthodologiques de l'étude: https://www.youtube.com/watch?v=h18tSEYukqE