Le dinosaure balnéaire

Les Havrais·e·s connaissent ces matins gris où le ciel semble rivaliser avec le béton armé des immeubles Perret. Des heures bien plus sombres allaient pourtant découper sur ces bâtiments portant les stigmates de la destructions, une silhouette plus grise et plus terrible encore que la ville ait connu.

Déjà quatre ans que la guerre occupait la France. En 1940, alors que les Allemands avançaient, conquérant le pays avec rapidité et méthode, Le Havre ne fut pas épargné. La bataille aérienne avait fait rage, forçant les habitants qui ne pouvaient fuir à l’intérieur des terres à partir dans les bateaux menant les réfugiés vers le sud, « de l’autre côté de l’eau » comme on dit ici. Beaucoup n’ont jamais pu quitter le port, d’autres n’ont eu que quelques miles de sursis, comme les naufragés du Niobé. Mais la ville tenait encore. La plage fut rapidement fermée aux civils et piégée pour éviter toute échappée, mais aussi toute arrivée indésirable venant des ports anglais lui faisant face à quelques encablures de là.

C’est par les airs que les « Rosbeefs » finirent de ravager la ville natale de Paulette, en 5 jours seulement. En septembre 1944, ils bombardèrent sans relâche la ville basse. Pourquoi ? Les habitants n’auront sûrement jamais la réponse.  

Le Havre après les bombardements de 1944 © @wikicommons Le Havre après les bombardements de 1944 © @wikicommons

Paulette a alors 11 ans. Sa famille, qui possédait une petite échoppe, a pu continuer, bon an mal an, ses activités sous l’occupation. La fillette, d’abord envoyée à la campagne comme les autres enfants de son âge, était revenue dans sa famille, la Libération approchant. Le bruit assourdissant des explosions suivaient chaque sifflement indiquant un nouveau largage de bombe. Avec sa famille, Paulette s’était réfugiée sous l’un des axes du tunnel Jenner. Elle était chanceuse, l’autre partie s'était effondrée sous la montagne, enterrant vivants des centaines de réfugiés. D’autres avaient creusé des tranchées dans leur jardin, préparant immanquablement leur propre tombe. En sortant de là, la faim lui tiraillait le ventre et la soif asséchait sa bouche, Paulette ne se plaignait pas. Ses proches avaient survécu. Le retour vers leur appartement, au-dessus de l’échoppe près des grands magasins, à quelques mètres de la mairie, fut terrible. Les maisons étaient éventrées quand elles n'étaient pas devenues de vulgaire enchevêtrements de pierres et de poutres en bois. L’hôtel de ville avait été réduit à un tas de poussière, les baies vitrées de la Bourse avaient volé en éclat. Seule la cathédrale Notre-Dame avait survécu, miraculée, malgré une large partie de la nef effondrée. On ne reconnaissait même plus les rues que l’on foule. Les rails du tramway, à peine visibles, aidaient à se repérer dans les restes de la ville. Paulette fut émue à la vue des lés de papier peint flottant au vent, en mauvais état, abandonnées par des pans de murs entièrement disparus. Des morceaux de cadavres étaient éparpillés, croqués par les bombes alliées, teintant les débris de pourpre.

D’un coup, les cris redoublèrent, la foule se précipita vers la mer. Le vrombissement des hélicoptères se fit plus intense et des bruits sourds firent à nouveau trembler le sol. Paulette courut avec la foule mais perdit sa famille des yeux. Une ombre inquiétante se dessina sur un immeuble à l’étrange allure carrée et grise, mais encore debout. Un rugissement terrible déchire le chaos ambiant. Mais oui, c'était bien un tyrannosaure qui détruisait la ville !

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Paulette eut bien de la peine à sortir de la trajectoire de sa course, ses jambes ne suivaient plus aussi bien qu’autrefois. Les années et l’arthrose avaient fait leur travail ! Sa sœur jaillit d’un nuage de poussière et l’attrapa par le bras : « Il va falloir y aller, Mamie », lui hurla-t-elle au-dessus du vacarme. Germaine semblait avoir mieux encaissé le poids des ans. Elle l’emmena à l’intérieur de la taverne Paillette, espérant trouver refuge dans leur cave sans doute. Paulette ne put s’empêcher de se demander depuis quand la brasserie faisait aussi office de bistrot. Elle ne connaissait que leur production de bière dont son père était particulièrement friand ! Germaine s’adressa aux serveurs : « Je m’appelle Elisa. Je vous confie ma grand-mère, Paulette. Elle est très confuse, elle semble revivre les bombardements de la Libération. » C’est vrai qu’elle ressemblait à Germaine, remarqua l’aïeule, émergeant d’un cauchemar éveillé pour ne pas mieux comprendre la réalité violente dans laquelle elle était plongée. Elle regarda sa petite-fille échanger son numéro de téléphone avec une serveuse. « Je te laisse aux soins d’Anaïde, elle prendra soin de toi, ne t’inquiète pas pour moi. » Elisa embrassa sa grand-mère sur la joue et partit à la poursuite du dinosaure qui terrorisait la ville depuis déjà plusieurs heures.

 Comme Godzilla dans les romans de science-fiction, il était arrivé par la mer, dans la soute d’un immense bateau qui se voulait sécurisé. Les hommes n’apprendront donc jamais... Passant l’entrée de l'estuaire de la Seine, le monstre préhistorique s’était échappé de sa cage au niveau des silos. De Deauville, en face, on pouvait voir les bâtiments du port industriel brûler. Les dégâts seraient terribles. En quelques enjambées seulement, le t-rex était arrivé dans le centre-ville, où avait lieu une cérémonie en hommage aux soldats tombés à la guerre. Edouard Philippe accueillait en grande pompe, dans la ville qui avait permis son essor politique, le président des Etats-Unis Donald Trump. Personne ne put rien faire d’utile pour les protéger. L’un fut écrasé par la puissante patte arrière droite de l’animal, entre le Volcan et le monument aux morts, tandis que l’autre fût déchiqueté dans ses dents acérées ; une partie fut avalée, l’autre disparut dans le bassin du Commerce. Ainsi partirent en quelques instants les espoirs de développement économique de deux pays, alors que la nature avaient décidé de les engloutir.  Elisa avait assisté à la scène de loin, sur son téléphone, grâce à la diffusion en direct du concert de l’orchestre municipal sur Facebook. Les tressaillements de l’image et les hurlements ne laissaient aucun doute sur le destin des deux hommes d’État.

Elisa savait comment calmer le dino. Avec son amie Hélène, elles avaient uni leurs compétences il y a quelques années déjà. L’une, pharmacienne émérite, connaissait mieux que personne les pouvoirs des substances chimiques et des plantes. Quant à Hélène, elle semblait dialoguer avec les animaux encore mieux qu’avec les êtres humains. Ensemble, elles ouvraient le chemin vers une médecine sans exploitation animale. Et c’est d’ailleurs pour protéger autant les humains que l’animal qu’Elisa allait entrer en action. Elle avait pris le fusil lance-flèches d’Hélène qu’elle avait armé d’une fléchette bourrée d’un cocktail qui endormirait la bête pour de nombreuses heures.

Vue sur le quartier Perret et l'église Saint-Joseph © Cécile Dony Vue sur le quartier Perret et l'église Saint-Joseph © Cécile Dony

Après une course effrénée vers la mer en passant par l’avenue Foch, la pharmacienne ne pouvait que suivre la bête courroucée, sans jamais pouvoir viser juste. Alors qu’elle courait, l’intrépide pharmacienne se promit d’améliorer ses compétences aux fléchettes. Elle courut, autant que faire se put, en haut de l’église Saint-Joseph, l’un des plus haut points de la ville qui n’avait pas encore été détruit. Les hélicoptères qui volaient encore ramenaient le T-Rex vers Elisa, lui offrant une ligne de tir claire. Schlang. Le coup parti et le dinosaure s’effondra sur le Super U "de la plage", les alarmes des voitures se déclenchèrent d’un étrange concert. Ne restait plus qu’à ramener le tyrannosaure sur un bateau qui le rapatrierait sur l’île où il avait été conçu par des scientifiques sans éthique. Du haut de la tour, elle observa la ville qui fumait encore. Le soleil tombait, inondant les rues perpendiculaires à la Manche d’une lumière orangée, quadrillant la ville. Seules les sirènes et les alarmes troublaient le silence. À la fin de cette journée commune à aucune autre, Elisa se dirigea vers la brasserie pour retrouver sa grand-mère. « Tu tombes bien, c’est l’heure de l’apéro ma petite ! » 

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