Les Eurobonds - Opportunité ou menace pour les économies d’Afrique Subsaharienne

Les Eurobonds

Opportunité ou menace pour les économies d’Afrique Subsaharienne : Cas de la zone CFA

Redigé par : 

Cyrille Dorien Chaptchet, MSc., DESS, MBA, Adm.A.

Consultant senior en stratégies d’affaires, Ingénieur Financier, Administrateur Principal

Table des matières

  1. Risque de change. 2
  2. Risque de mauvais calibrage de l’emprunt. 3
  3. Risque d’impréparation de la part des États. 3
  4. Risque de refinancement. 4
  5. Risque conjoncturel 4
  6. Risque d’être en proie au Fonds vautours. 5
  7. Risque lié à la mauvaise gestion des ressources financières. 5
  8. Référence :. 6

 

Une eurobond ou euro-obligation est un titre de créance libellé dans une devise autre que la devise du pays émetteur ou du marché dans lequel il est émis. Son importance réside dans le fait qu’elle aide les organisations à lever des capitaux tout en ayant la possibilité de les émettre dans une autre devise.

Contrairement a ce que beaucoup pensent, eurobond ne veut pas dire que l’obligation a été émise en Europe ou en euro. Eurobond se réfère uniquement au fait que l'obligation est émise en dehors des frontières du pays d'origine de la monnaie. Dans cet article nous essayerons de mettre la lumière sur ce mode de financement qui est devenu à tort, la panacée en Afrique subsaharienne, plus précisément en zone CFA.

Une situation d’endettement n’est pas une mauvaise chose en soi. Elle peut même dans certains cas, être synonyme d’opportunités, si les fonds issus de l’endettement servent à produire de la valeur ajoutée. Prenons l’exemple d’un grand projet de mise en place d’une infrastructure quelconque dans un pays, financé par un endettement public. Supposons que ce projet multiplie les sous-traitances, multiplie les emplois et que le résultat du projet, c'est-à-dire l’infrastructure réalisée soit utilisable et rentable à court, moyen ou long terme. C’est ce que l’on appelle un endettement productif. De plus, si l’on regarde l’endettement, du point de vue de l’ingénierie financière, alors, une dette sera dite bonne lorsqu’elle ne coûte pas cher en intérêts, par contre elle sera dite mauvaise au cas contraire.

Compte tenu de l’état précaire dans lequel se trouvent les économies en zone CFA, compte tenu de la situation conjoncturelle mondiale très volatile, compte tenu du contrat monétaire de dupe entre la France et les pays de la zone CFA. Lorsque les pays d’Afrique de la zone CFA s’endettent via les eurobonds, ces dettes sont-elles productives, bonnes ou mauvaises ?

Difficile de répondre à cette question, car dans bon nombre de ces pays, le processus d’endettement public demeure un mystère pour le citoyen lambda. Pourtant, comme son nom l’indique, les actions menées par le gouvernement en matière d’endettement de l’État, devraient faire l’objet d’un consensus au sein de l’Assemblée Nationale, elles devraient être publiques et chaque citoyen qui le souhaite, devraient avoir accès à toutes les informations y relatives, disponibles sur les sites internet des ministères ou des organismes concernés.

Les eurobonds sont devenues la panacée en Afrique subsaharienne, plus particulièrement en zone CFA. Mais lorsqu’on scrute de près, ce mode de financement, on se rend bien compte qu’il nécessite de bonnes analyses préalables et une bonne ingénierie financière avant de s’y engager. Il est logique pour une entreprise qui souhaite développer une opportunité d’affaire dans un pays donné, de recourir aux eurobonds afin d’obtenir les fonds nécessaires, dans la devise du pays dans lequel elle souhaite opérer. Naturellement, les eurobonds deviennent pour ces types d’entreprises, l’outil parfait. Lorsqu’on se penche sur le cas des pays d’Afrique francophone, plus particulièrement, ceux de la zone CFA, la situation est autre, on serait tenté de dire que les fonds issus des eurobonds serviraient à l’achat de quelconques matériels à l’étranger, dans la devise libellée. C’est rarement le cas.

Dans ce qui suit, nous n’allons pas résoudre la question dans son entièreté, mais nous tenons juste à exhiber les risques associés aux eurobonds, auxquels s’exposent les pays d’Afrique subsaharienne en général, et la zone CFA en particulier.

 

  1. Risque de change

En ce qui concerne les eurobonds, les plus attractives sont libellées en dollars US. Ce qui rend les émetteurs d’eurobonds tributaires de la politique monétaire de la Réserve Fédérale Américaine. Il est important de comprendre comment les taux directeurs de la Réserve Fédérale Américaine influence les eurobonds. Lorsque les taux directeurs sont faibles, cela signifie l’abondance de liquidités sur les marchés, par  conséquent, les eurobonds se révèlent plus attractives et se transigent facilement sur les marchés.  Lorsque les taux directeurs remontent, il y a de plus en plus une rareté de liquidités sur les marchés, ce qui rend les eurobonds moins attractives, car se négociant à des conditions plus onéreuses sur le marché. D’autres part, le changement de politique monétaire de la Réserve Fédérale Américaine à un impact sur le taux de change, c'est-à-dire qu’elle provoque des fluctuations entre le dollar US et les devises. En effet, la Réserve Fédérale Américaine relève ou abaisse le taux cible du financement à un jour, ce qui influe sur les autres taux d’intérêt et peut également avoir une incidence sur le taux de change du dollar US. Les fluctuations du dollar américain, entrainent des fluctuations de la charge financière relative au service de la dette. Ce qui veut tout simplement dire que l’appréciation du dollar US entraine un accroissement de la charge financière de l’émetteur de l’eurobond.

 

      2. Risque de mauvais calibrage de l’emprunt

Lorsqu’on parle de mauvais calibrage de l’emprunt, il y a trois facteurs importants, a savoir : La surliquidité bancaire, le détournement des objectifs initiaux de financement et le manque de traçabilité de la ressource financière issue des eurobonds.

  • La surliquidité bancaire

Les retards d’exécution des projets, le surdimensionnement de l’emprunt par rapport aux besoins réels en termes de financement des projets, peuvent empêcher l’utilisation immédiate des fonds encaissés. Ce qui entraine de la surliquidité au niveau des banques. De plus, pour les pays de la zone CFA, ces derniers perdent une partie des devises de l’emprunt dans le contrat de dupe qui les lie au trésor public français.

  • Le détournement des objectifs initiaux de financement

Certains États émetteurs sont tentés d’utiliser ces fonds en vue de financer leurs déficits courants et budgétaires. Ce qui veut dire que les fonds auront servi à autre chose que le financement de projets et programmes d’investissement, sans mention explicite lors du projet d’emprunt.

  • Le manque de traçabilité de la ressource financière

Ici, nous n’allons pas cesser de le dire, dans certains pays d’Afrique Subsaharienne, les décisions d’émissions de dette d’état ne sont pas soumises à l’approbation du Parlement, ce qui rend difficile la traçabilité des fonds et finalement, l’on ne sait pourquoi l’État a contracté cet emprunt et à quoi ces fonds ont servi. Dans un État, toute émission de dette d’État, doit passer par le parlement. Toutes les informations relatives à l’emprunt, doivent être publiées et disponibles sur les sites internet des ministères concernés pour une consultation publique. Ceci est un devoir pour les gestionnaires de l’État et un droit pour le citoyen. En effet, chaque citoyen devrait pouvoir exercer en toute liberté, son droit de regards sur les activités politique, économique et sociale de son pays.

       3. Risque dimpréparation de la part des États

 Pour que les eurobonds soient plus efficaces, il faut trouver le meilleur compromis entre la taille de l’émission par rapport au PIB, la devise dans laquelle l’emprunt est libellé, la structure de l’économie, l'état d’avancement du projet concerné, la structure de remboursement c'est à dire comment sont décaissés les fonds, et le timing des encaissements. 

Pour répondre à toutes ces problématiques d'emprunt d'État, que ce soit les eurobonds ou tout autre mode d'émission souveraine, il faut faire appel à l'ingénierie financière. Notons bien que si cette phase d’analyse est escamotée, la préparation sera mal faite et l’endettement risque d’être mauvais et improductif.

       4. Risque de refinancement

La montée de l’endettement ces dernières années en Afrique subsaharienne pose le problème crucial de la viabilité de la dette, c'est-à-dire de la capacité des pays à honorer les engagements liés à leurs emprunts. La lenteur dans la mise en place des critères Doing Business, la dégradation des finances publiques et le ralentissement de la croissance ont conduit les agences de notations internationales à revoir à la baisse des notations de ces pays. Ils sont globalement passés dans les catégories assez proches du « highly speculative », qui veut dire hautement spéculative. Depuis que les Etats-Unis exploite le pétrole de schiste, certains pays pétroliers d’Afrique subsaharienne qui jadis vendaient leurs pétroles aux Etats-Unis, sont obligés de trouver d’autres débouchés et cela passe parfois par une vente à des prix en dessous des cours mondiaux. Ce qui expose ces pays pétroliers d’Afrique subsaharienne à un renchérissement du coût de la dette, une baisse du PIB, un service de la dette en forte croissance et des difficultés de remboursement. Cela crée un mauvais signal sur les marchés financiers internationaux et augment ainsi drastiquement le risque de refinancement.

       5. Risque conjoncturel

Ici, un ensemble de facteurs économiques, monétaires voire psychologiques peuvent influencer défavorablement les Eurobonds. Trois facteurs peuvent influencer les eurobonds, à savoir :

 

  • Taux d’intérêt

Il existe une relation inverse entre le taux d’intérêt et les eurobonds, lorsque le taux d’intérêt augmente, le cours (prix) des obligations baisse. Lorsque le taux d’intérêt baisse, le cours des obligations augmente.

  • L’inflation

Lorsque l’inflation est en hausse, le cours des obligations baisse. Lorsque l’inflation baisse, le cours des obligations augmente. Cela est dû au fait que la hausse de l’inflation diminue le pouvoir d’achat de l’argent que le souscripteur de l’Eurobond gagnera grâce au rendement de son placement.

  • Cote de crédit

Les agences de notation attribuent une cote de crédit aux émetteurs d’Eurobonds et une cote financière correspondante aux différentes obligations. Une cote de crédit peut donner une indication sur la capacité d’un émetteur de verser de l’intérêt et de rembourser le capital d’une Eurobond. Selon l’agence de notation, plus la cote de crédit est élevée, plus l’émetteur est susceptible de tenir ses obligations de paiement, du moins. Si la cote de crédit de l’émetteur augmente, le cours de ses Eurobonds augmentera, donc le taux de rendement baissera et les Eurobonds seront plus attractifs. Si la cote de crédit est abaissée, le cours de ses Eurobonds baissera, par conséquent le taux de rendement augmentera et les Eurobonds seront moins attractifs.

       6. Risque dêtre en proie au Fonds vautours

Les fonds vautours ont une stratégie basée sur le droit, ils rachètent à très bas prix les dettes des États ayant de graves difficultés financières. Ensuite, par voie judiciaire ils entrainent ces pays pauvres dans une suite de procès dont les modalités sont dans la plupart des cas méconnues des systèmes juridiques des pays sous-développés. Ces procès ont lieu généralement, dans les pays anglo-saxons et profitent ainsi du caractère protecteur du droit anglo-saxon vis-à-vis des créanciers. Par conséquent, l’État est inculpé et contraint à rembourser au prix fort. C’est-à-dire le montant initial des dettes, augmentées d’intérêts, de pénalités et de divers frais de justice. En plus, les procédures judiciaires sont généralement très longues et se soldent en donnant gain de cause au fonds vautours. Ainsi, ce dernier acquiert le pouvoir d’agir par la force afin  d’obtenir paiement. Ce comportement inqualifiable des fonds vautours, constitue un gros risque auquel font face les économies des pays sous-développés (Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le livre « La dette souveraine : Dette : Oui, Souveraine ?», où l’auteur y a consacré tout un chapitre).

       7. Risque lié à la mauvaise gestion des ressources financières

On entend par ressources financières ici, l’ensemble des encaissements associés à l’Eurobond qui se doivent d’être utilisés avec parcimonie. Lorsqu’on parle de mauvaise gestion des ressources financières, il y a trois choses à différentier et à prendre en ligne de compte : La qualité des personnes, le cadre institutionnel et la compétence.

  • La qualité des personnes

Très souvent les personnes qui gèrent les ressources financières de grands projets ne sont pas soumises à des contrôles et vérifications préalables. Il s’agit d’effectuer des vérifications sur leurs antécédents en ce qui concerne la gestion des ressources financières, leurs probités morales, leurs capacités à observer les règles éthiques, leurs rapports à l’argent et leurs connaissances en matière de gouvernance  financières. Si cette étape n’est pas bien faite, alors on s’expose à des rallongements de délais, des surfacturations, des prestations fictives, la corruption et des trafics en tout genre.

  • Le cadre institutionnel lié aux grands projets

La présence d'un cadre institutionnel approprié en charge de veiller à l'application de la réglementation en vigueur, en matière utilisation des ressources financières de l’État, s’avère nécessaire. Son absence peut être préjudiciable aux déroulements des projets.

  • La compétence

L'insuffisance de l'expertise nationale dans certains domaines, le mauvais casting, la mauvaise affectation des ressources financières générées par les différents encaissements peuvent rendre très compliquées des situations vraiment simples.

En conclusion, nous dirons que les pays d’Afrique Subsaharienne Francophones, croient bien faire, car beaucoup sont peut-être animés de bonnes intentions, ce qui est compréhensible. Mais, l’endettement pour un État présente des enjeux importants, qui nécessitent du sérieux, de prendre un peu de recul et surtout de recueillir l’avis d’experts en ingénierie financière, afin d’éviter une grande exposition aux risques ci-dessus. Les grands projets ont besoin d’un haut niveau d’analyses de coûts, d’impacts, de rentabilités et de risques, avant la recherche du financement. Ce sont ces analyses qui définissent le type de financement adéquat. En ce qui concerne les pays de la zone FCFA (Franc de Colonie Françaises d’Afrique), la situation n’est pas moins mal. En levant les fonds en devise, si le projet est mal pensé, ils auront besoin d’échanger tout ou partie de ces fonds en FCFA. Ils perdront systématiquement tout ou partie de ces devises dans la convertibilité en FCFA, y compris les différents frais qui leurs sont imputés par le trésor public français, à travers le contrat monétaire de dupe qui les lie. Ils sont dépossédés de leurs devises, et ne saurait avoir des réserves de change consistantes pour soutenir la parité FCFA/EUR. Ce qui accroit le rationnement du crédit dans cette zone. Nous avons à faire à un cercle vicieux anti-développement. C’est pour cela qu’une sortie du FCFA ne peut qu’être une décision louable et bénéfique pour ces pays.

 

       8. Référence :

[1] Cyrille Chaptchet, 2019, « La dette souveraine : Dette : Oui, Souveraine ?», Les Editions Chaptchet

[2] Joseph Stiglitz, Hamid Rashid, 2016, « Sub-Saharan Africa’s Eurobond borrowing spree gathers pace », The Guardian

[3] Trevor Hambayi, 2016, « Africa’s ticking time bomb: $35 billion worth of Eurobond debt », The Conversation

[4] Moody’s, 2017, « Les pays d’Afrique subsaharienne face à un risque croissant de difficultés de financement », Moody's Investors Service

[5] Trevor Hambayi, 2017, « African countries are having a risky affair with eurobond debt and it could end very badly », Quartz Africa

[6] Cedric Mbeng Mezui, Making Finance Work for Africa – « Marchés obligataires »

[7] Commission des Valeurs Mobilières de l’Ontario, Tiré de https://www.gerezmieuxvotreargent.ca/

Consulté le 30 Mars 2021 à 01h50 PM

 

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