La politique monétaire : Y a-t-il une politique monétaire en zone CFA ?

 

 

 

Table des matières

    1.   La politique monétaire. 1

        1.1.       Le taux directeur. 2

        1.2.       Le taux de réserves obligatoires : 2

        1.3.       La politique d’Open Market. 3

        1.4.       Quantitative Easing. 3

    2.   Analyse de la situation. 4

    3.   References. 5

 

À chaque descente sur le terrain, à la rencontre des opérateurs économiques de la zone CFA, il y a trois constats récurrents, à savoir :

  1. L’écrasante majorité est ignorante en ce qui concerne les questions monétaires;
  2. Plus de trois-quarts ont perdu l’idée de voir en la banque, ce véhicule financier pouvant leur servir de tremplin afin qu’ils puissent atteindre leurs objectifs;
  3. Certains se demandent, à quoi servent toutes ces banques étrangères (occidentales) en zones CFA.

Bien évidemment, nous n’avons pas la prétention de prendre ces constats pour juste sans une analyse préalable. Mais, il existe un certain nombre d’évidences fortement corrélées avec ces constats et qui rendent ces derniers pertinents. Ces évidences sont les suivantes :

 

  • La zone CFA est la seule zone monétaire au monde qui brille par son déficit important de banques commerciales nationales ;
  • La zone CFA est la seule zone monétaire au monde où l’accès au crédit est devenu la quadrature du cercle ;
  • La zone CFA est la seule zone monétaire au monde où il y a une véritable fracture entre les populations et les décideurs des politiques économiques & financières.

 

Pour répondre à la question posée, nous allons faire une rétrospective sur la notion de politique monétaire. Qu’est ce qu’une politique monétaire ? En quoi consiste-t-elle ? Quelles en sont les objectifs et les moyens ? Ce qui nous permettra de donner notre point de vue sur la question.

Il est important de noter qu’en cas de déséquilibre économique, l’État souverain à deux possibilités pour résoudre le problème.

Première possibilité : Actionner la politique budgétaire.

Cette décision relève exclusivement de la compétence gouvernementale.

Deuxième possibilité : Actionner la politique monétaire.

Cette politique relève exclusivement de la compétence de la banque centrale de l’État souverain ou de la banque centrale dont relève l’État souverain. 

1.    La politique monétaire

C’est l’ensemble des mesures prises par une banque centrale, afin de rééquilibrer une économie. Grosso modo, il y a deux types de déséquilibre économique [1]. 

La récession, qui est une baisse de la production d’une année à une autre. Ce qui traduit une baisse de la masse monétaire. Pour adresser ce problème, il faut augmenter la masse monétaire.

La surchauffe, qui traduit une hausse de la masse monétaire dans l’économie et pour adresser ce problème, il faut diminuer la masse monétaire.

Pour mener à bien sa politique monétaire, la banque centrale dispose de quatre instruments. Il s’agit :

Du taux directeur;

Du taux de réserves obligatoires;

LOpen Market ;

Le Quantitative Easing.

 

1.1. Le taux directeur

Le taux directeur est un taux d’intérêt fixé par la banque centrale lorsqu’elle prête de la monnaie aux banques commerciales. 

Lorsque l’économie est en récession, la banque centrale baisse son taux directeur, ce qui suppose qu’elle décide de prêter de la monnaie aux banques commerciales à des taux plus bas. L’objectif est d’inciter les banques commerciales à répercuter cette baisse sur leurs clients qui sont les ménages et les entreprises. Ce qui devrait encourager la consommation, puisque les particuliers et les entreprises peuvent emprunter à des taux plus bas. 

Lorsque l’économie est en situation de surchauffe, la banque centrale augmente son taux directeur. L’objectif est de pousser les banques commerciales d’augmenter à leur tour leurs taux d’intérêts, Puisqu’elles empruntent à la banque centrale à un taux plus élevé. Ce qui devrait freiner les emprunts des particuliers et des entreprises, par conséquent freiner la consommation, c'est-à-dire freiner la production et donc l’inflation.

1.2. Le taux de réserves obligatoires :

L’idée ici est dire que chacune des banques commerciales à un compte à la banque centrale et doit y laisser une somme minimale, en pourcentage de ses richesses. Généralement, c’est la banque centrale qui fixe ce pourcentage. Cette somme est appelée le taux de réserves obligatoire, et va permettre à la banque centrale de faire varier la masse monétaire.

Lorsque l’économie est en récession, la banque centrale baisse son taux de réserve obligatoire afin d’augmenter la masse monétaire dans l’économie.

L’objectif est de pousser les banques commerciales à libérer plus de monnaie. Ainsi, faire bénéficier aux ménages et entreprises sous forme de prêts, car ces derniers se verront octroyer plus de facilité de caisse. Ce qui va stimuler la demande pour enfin créer de la croissance.

Lorsque l’économie est en situation de surchauffe, la banque centrale augmente son taux de réserve obligatoire, afin à baisser la masse monétaire dans l’économie.

L’objectif est de pousser les banques commerciales à freiner la consommation, dans ce sens qu’il y aura moins de facilité de caisse, c'est-à-dire moins de prêts. Ainsi cela permettra de freiner la demande des ménages et des entreprises. Ce qui aura pour effet de baisser légèrement la croissance et augmenter légèrement le chômage afin de baisser l’inflation et aboutir à une économie stable.

1.3. La politique d’Open Market

La politique d'Open Market consistent en l'achat et la vente fermes, c'est-à-dire définitives de titres publics en particulier les bons du Trésor, par la banque centrale et à son initiative sur le marché interbancaire. En procédant ainsi, la banque centrale exerce un effet sur la liquidité bancaire et un effet sur le prix.

 En effet, en actionnant ses mécanismes d’achat de titres, elle procède à l’élargissement de la liquidité bancaire. De même, en  actionnant ses mécanismes de vente de titres, elle procède à la réduction de la liquidité bancaire. Pour être plus claire, lorsqu’il y a un excès de liquidité, la Banque Centrale vend les bons du trésor pour ainsi absorber de la liquidité de l’économie. Lorsqu’il y a insuffisance de liquidité, la Banque Centrale rachète les bon du trésor afin d’injecter de la liquidité dans l’économie.

 En outre, ces mécanismes d’achat et de vente des titres, influencent le prix de marché de ces titres et par ricochet, impacte leur taux de rendement. Pour plus de clarté, si la Banque Centrale estime que le taux d’intérêt sur le marché interbancaire est trop élevé (c'est-à-dire qu’il y a un excès de demande de monnaie par les banque commerciales ), alors elle va acheter les bon du trésors et les devises aux banques commerciales , pour injecter de la monnaie sur le marché et ainsi faire baisser le taux d’intérêt.

1.4. Quantitative Easing

En français Assouplissement quantitatif, est une politique monétaire non conventionnelle consistant pour une banque centrale à racheter massivement des titres de dettes aux acteurs financiers privés, notamment des bons du trésor ou des obligations d'entreprises, et dans certaines circonstances des titres adossés à des actifs comme des titres hypothécaires

Les banques centrales font recours à ce genre de politique, dans des circonstances de crises économiques et financières de grande ampleur. Plus précisément, cet instrument de politique monétaire est utilisé dans une situation de trappe à liquidité (les taux directeurs sont déjà très bas et ne parviennent plus à assurer une hausse des prix suffisante). Le Quantitative Easing vise à inciter les banques de second rang (banques commerciales) à octroyer plus facilement des crédits, puisque la banque centrale assume les risques en rachetant leurs créances, afin de relancer ainsi la production et l'emploi. Ce mécanisme accroît ainsi la quantité de monnaie en circulation ce qui a pour effet de relancer l'économie et de maintenir l'inflation à un niveau correct, afin d'éviter tout risque de déflation. 

Juste à titre d’exemple, souvenons-nous que ce type d’instrument a déjà été utilisé par la Banque du Japon entre 2001 et 2006 pour venir à bout de crise japonaise des années 1990. En 2008, lors de la crise financière aiguë, cet instrument de la politique monétaire avait été utilisé sous différentes formes par la Fed, la BCE, la Banque d'Angleterre et de nouveau la Banque du Japon.

Prenons l’exemple du moment, l'assouplissement quantitatif a pris de l’ampleur dans de nombreux pays avec la pandémie COVID 19. Les principales banques centrales ont ouvert grand les vannes en ajoutant des centaines de milliards d'euros, dollars, yens ou livres à leurs programmes de rachats d'actifs, pour acquérir massivement des titres de dette d'états. Elles visent ainsi une diminution du coût d'emprunt pour les pays en maintenant une demande élevée pour leurs obligations et une injection de liquidités dans l'économie par l'intermédiaire des banques, commerciales détentrices de ces titres obligataires.

2.    Analyse de la situation

Au regard des éléments que nous venons d’élucider, la question est de savoir si en l’état actuel, les banques centrales de la zone CFA ont la possibilité de mener librement ces politiques monétaires, c'est-à-dire d’utiliser les quatre instruments cités ci-dessus.

Le problème est qu’au lendemain des indépendances et un peu avant, un modèle économique a été mis en place dans ces pays par la France coloniale. C'est-à-dire qu’elle leur a imposé de produire ce donc les grandes puissances en auraient besoin en leur faisant croire qu’ils feraient beaucoup de recettes par le biais des exportations. Ce qui implique que ces pays produisent ce dont les autres ont besoin et non ce dont ils ont besoin et c'est là que le bât blesse. Pour obtenir ce dont ils ont besoin, ils sont obligés d’importer massivement.

Prenons l’exemple de quelques aberrations sur le continent.

Secteur agricole : En 2017, l’Afrique dépensait plus de 35 milliards de dollars par an pour importer du riz, du sucre et des huiles végétales. Pourtant, ce continent possède jusqu'à 60% des terres arables non exploitées du monde. Selon le Président de la Banque Africaine de Développement (BAD), Akinwumi Adesina : « Ces 35 milliards de dollars devraient être conservés sur le continent africain. Il s’agit d’un marché que les jeunes africains peuvent exploiter pour créer plus de richesse chaque année ».

Un autre exemple plus éloquent dans ce domaine. Entre le 1er octobre 2019 et la fin de février 2020, le Singapourien Olam, l'Américain Cargill, le Suisse Saco, les Français Sucden Touton et Cemoi ont récupéré 861 097 tonnes de fèves de cacao de la nouvelle campagne de récolte ivoirienne, soit 52,4% du total. Rappelons que la Côte d’Ivoire est le premier producteur de cacao au monde et que dans ce pays, il n’y a aucune culture de consommation de chocolat et comme cerise sur le gâteau, son faible marché est envahi par les chocolats importés.

Secteur pétrolier : En 2015, le continent africain produisait chaque jour 8158 Millions de barils, et dans le même temps, il importait 98% de l’essence qu’il consommait. La situation n’a toujours pas changé [3].

Secteur bancaire : La quasi totalité des banques sont essentiellement étrangères surtout occidentales. Il y a très peu de politiques visant à promouvoir la création des banques par les nationaux. Cela est fortement entretenu par les multinationales du domaine qui ne souhaitent pas être dans une situation de concurrence, puisqu’elles font la pluie et le beau temps.

Tout ceci pour dire que le tissu industriel autour des économies des différentes zones monétaires  CFA,  est très faible et ne permet pas de bénéficier du déploiement d’un instrument de politique monétaire. Toutes tentatives de mise en place d’une politique monétaire par ces banques centrales n’est que velléités et effets d’annonce. Savoir qu’une action entreprise ne produira aucun résultat, annule même l’action. Et si de plus, on le sait tout le temps, il y a lieu de se poser des questions sur le caractère éthique de cette action. C’est en cela que nous disons, sans ambages qu’il n’y a aucune politique monétaire en zone CFA.

 

Pour que la politique monétaire d’une banque centrale dans cette zone puisse avoir des impacts remarquables sur les économies, quatre critères sont essentiels :

  • Rupture totale avec la France de toute relation dans le domaine monétaire. Notons que ces derniers temps, il y a eu des grosses avancées en la matière notamment du côté de l'Afrique de l’ouest, avec l’annonce de l’eco dont la mise en place ne devrait pas tarder, même comme certains détails techniques restent encore bien obscurs.
  • Changer le modèle économique des pays de la zone CFA. Le modèle actuel est un véritable frein au développement, en ce sens qu’il rend la situation de sous-développement irrémédiable [2].
  • Mettre en place le référentiel de fonctionnement des politiques monétaires. Cela suppose une nette amélioration du Doing Business, afin de fluidifier les effets de la politique monétaire. Notons que la quasi-totalité des pays de la zone CFA sont au bas du tableau dans les récents classements Doing Business [4].
  • Avoir de vrais marchés financiers. Il est important d’améliorer considérablement le fonctionnement des bourses de valeurs mobilières. En l’état actuel, elles constituent un handicap pour la mise en place de véritables politiques monétaires. La bourse est étroitement liée au fonctionnement d’une banque centrale. Il faut des mesures incitatives pour permettre aux entreprises de s’introduire dans les bourses. Faciliter l’émergence des grandes entreprises nationales qui auront pour rôle de porter l’économie.

3.    Bibliographie 

[1] FRANCOISE DRUMETZ, CHRISTIAN PFISTER, JEAN-GUILLAUME SAHUC. CHAR

« Politique monétaire » Paris, éditions De Boeck supérieur, octobre 2015. 

[2] JEAN-LOUIS THIEBAULT « Comment les pays émergents se sont-ils développés économiquement ? La perspective de l'économie politique » Dans Revue internationale de politique comparée 2011/3 (Vol. 18), pages 11 à 46

[3] C. D. CHAPTCHET « La dette souveraine - Dette : Oui, Souveraine ?» Les éditions Chaptchet, 2019, Volume 1, pp. 98-99.

[4] DOING BUSINESS « Doing Business 2020 » – The World Bank, Octobre 2019

https://www.doingbusiness.org/en/reports/global-reports/doing-business-2020

 

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