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Billet de blog 21 sept. 2022

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Mahsa Amini figure des luttes pour la cause des femmes en Iran

Les contestations actuelles en Iran suite au meurtre de Mahsa Amini s’inscrivent dans un continuum de luttes pour la cause des femmes. Ces protestations portent sur les droits des femmes, contre l’obligation du hidjab, mais sont aussi l’occasion de porter des revendications politiques plus larges, contre la police des mœurs et contre le régime de la République Islamique en Iran.

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Depuis le « mouvement vert » en 2009 jusqu'à aujourd’hui, en particulier lors des deux derniers mouvements de contestation de 2016 et 2018 contre la situation économique, les femmes ont été très présentes dans les manifestations, et beaucoup pensent que si une autre révolution se produit en Iran, ce sera une révolution des femmes.

Les protestations actuelles dans plusieurs villes du pays et dans les universités iraniennes, suite au meurtre de Mahsa Amini[1] par la police des mœurs, s’expliquent par plusieurs autres évènements des dernières années. Des manifestations ont eu lieu depuis le samedi 17 septembre, c'est-à-dire depuis l'enterrement nocturne de Mahsa Amini, accompagné par la manifestation de la population de sa ville natale, Saqqez (situé au Kurdistan iranien), jusqu'à aujourd'hui dans la plupart des grandes et petites villes du pays, telles que Saqqez, Sanandaj, Téhéran, Karadj, Tabriz, Ourmia, Mashhad, Rasht, Sari, Kermanshah, Boukan, Marivan, et même dans certaines villes conservatrices, villes religieuses telles que Yazd et Qom, Paveh, Dehgelan et Ispahan.

Les slogans les plus importants de ces protestations sont « Femme, vie et liberté », « Mort au dictateur », « A bas la République Islamique », « Liberté et justice », « Ne touche pas mon corps », « L'objectif principal est le régime iranien, pas la police des mœurs » etc.

Depuis samedi, de nombreuses femmes ont protesté symboliquement contre le meurtre de Mahsa Amini et le hidjab obligatoire en se coupant les cheveux ou en brûlant leur foulard devant la caméra. En outre, certains créateurs d'écharpes et fabricants d'écharpes et foulards en Iran ont annoncé qu'ils ne produiraient plus d'écharpes.

Ces actes de protestation et la mobilisation des femmes, bien que se déroulant dans les réseaux sociaux, ont inspiré de nombreuses autres femmes qui ont enlevé leur foulard et elles l’ont brulé dans les rues. Et selon les estimations les protestations vont se poursuivre aujourd’hui, suite au meurtre et à l’arrestation de manifestants et activistes iraniens. Jusqu'à présent, de nombreux manifestants ont été arrêtés, blessés et tués. Bien qu'il n'existe pas de statistiques précises sur le nombre de victimes de la sévère répression des manifestants.        

Plusieurs facteurs sont à l’origine des émeutes qui ont eu lieu dans plusieurs villes, depuis l’annonce du décès de Mahsa Amini ce samedi dernier, parmi lesquels quatre ont  un impact considérable :

1. Le rôle des mouvements de bases féministes, le rôle des activistes féministes dans la mobilisation des femmes et leur rôle dans la prise de conscience au sein de la société vis-à-vis des questions de hidjab[2], droits des femmes, violences faites aux femmes ;

2. Le rôle des réseaux sociaux, particulièrement ClubHouse  qui a fourni l’occasion d’organiser des discussions, des tables rondes par les activistes iraniennes autour de plusieurs questions concernant la cause des femmes en Iran;

3. La croissance d’une conscience vis-à-vis des questions du hidjab et violences faites aux femmes au sein de la société et chez les groupes et partis politiques opposants au régime iranien ;

4. L’augmentation des violences policières, particulièrement la police des mœurs, sous la présidence de Ebrahim Raïssi.

Au cours des dernières années, en particulier pendant la présidence de Ahmadinejad et ces dernières années depuis le début de la présidence d'Ebrahim Raïssi, nous avons assisté à l'intensification des violences policières contre les femmes dans les rues. Particulièrement à partir du printemps dernier lors de la recrudescence de la violence des policiers des mœurs dans les grandes villes du pays, de nombreuses femmes ont été sévèrement battues par la police.

Depuis, plusieurs vidéos ont tourné en Iran qui témoignaient de l’arrestation violente de femmes, souvent tabassées en pleine rue. Dans l’une de ces vidéos, filmée à Tabriz cet été, une fille avait perdu connaissance et était tombée par terre après avoir été tabassée par la police. Ou dans une autre, à Téhéran, une mère criant « Ma fille est malade, libérez ma fille » s’est jetée devant la voiture de la police.

Malgré toutes les lois, ou les programmes qui visaient la lutte contre le non-respect du hidjab, cela n’a pas été accepté facilement par la société iranienne et particulièrement par les femmes.  Bien que les revendications des femmes en Iran ne se limitent pas à la question du hidjab, et que les femmes en Iran soient confrontées à de nombreuses lois discriminatoires, et malgré les violences sexuelles, les viols, le mariage des mineurs (pour les filles  à partir de 13 ans) et les crimes d'honneur ( les hommes de la famille qui tuent leur femme, filles, au nom de namous, ou honneur), la question du hidjab reste l’une des revendications les plus importantes des femmes depuis le début de la révolution de 1979.

Le meurtre de Mahsa Amini, la jeune femme kurde venue de Saqqez à Téhéran avec sa famille pour une visite familiale, par la police des mœurs n'est pas le premier exemple de la violence de la police contre les femmes. Nous pouvons citer par exemple le meurtre de Zahra Kazemi, Zahra Bani Yagoub, Elnaz Sanee, Elnaz Babazadeh, Zahra NavidPourn, Khadijeh Dehqai, ou les tortures et l’arrestation subies par Sepideh Reshno, Vida Movahed, Leyla Hosseinzadeh, Sepideh Golyan, des femmes victimes soit des polices des mœurs soit des gardiens de la Révolution (appelés aussi Sepahi).  

Ce n’est pas non plus la première fois que nous assistons aux protestations contre l’obligation du hidjab.

Rappelons brièvement quelques épisodes de l'histoire des luttes des femmes contre le hijab obligatoire en Iran. En février 1994, Homa Darabi, professeure de l’université et psychiatre et militante politique, a enlevé son hijab dans l’une des rues de Téhéran et s'est immolée par le feu et est décédée de graves brûlures.

Pourtant un acte similaire de ce genre de protestation solitaire avait eu aussi lieu le 27 décembre 2017 par Vida Movahed qui avait accroché son foulard blanc sur un pieu dans la grande avenue « Révolution ». Un acte qui a été suivi par plusieurs dizaines de femmes à Téhéran dans la même avenue (Avenue de la Révolution) ou dans les autres villes du pays et qui a marqué une nouvelle vague de protestations contre le hidjab obligatoire, connue sous le nom des « filles de l’avenue révolution ».

À la suite de ces événements, la campagne sociale des « Mercredis blancs » a été lancée par Masih Alinejad dans le but de mobiliser les protestations des femmes contre le port obligatoire du hidjab dans la société iranienne et dans les rues.

Selon les informations de l'atlas des prisons iraniennes, au moins 25 personnes ont été arrêtées et condamnées à des peines de prison pour leur militantisme contre le hidjab obligatoire depuis 2017. L'accusation la plus courante portée contre les militants de la lutte contre le hidjab obligatoire est "collusion pour agir contre la sécurité du pays", qui selon l'article 610 du Code pénal islamique est passible de deux à cinq ans de prison.

Yasman Ariani, Saba Kordafshari, Munira Arab Shahi, Akram Nasirian, Maryam Mohammadi, Rahela Ahmadi, Majid Azizi, Farhad Maithami, Mohammad Abulhasani font partie de ceux qui sont actuellement en prison pour avoir protesté contre le port obligatoire du voile.

À partir de l’émergence du mouvement MeToo en Iran en 2019, plusieurs activistes féministes soit à l’intérieur du pays soit à l’étranger ont eu un grand rôle dans la prise de conscience sur la question du hidjab en Iran et surtout sur les violences faites aux femmes. Les informations et les consignes publiées régulièrement par plusieurs pages sur les réseaux sociaux et sites des activistes féministes iraniennes, pour se défendre, pour faire face aux violences conjugales ou violences sexuelles, ont un grand impact sur la sensibilisation de la société iranienne.

Depuis il y a un an et demi avec l’apparition de Clubhouse, une plateforme audio très populaire en Iran, les activistes féministes iraniennes ont organisé plusieurs centaines de rooms, sur les différentes thématiques et particulièrement sur les droits des femmes et les violences faites aux femmes dans la société iranienne. En tant qu’observatrice et participante, dans certaines de ces rooms, je peux constater une sorte d’évolution de la prise de conscience des questions du genre et des femmes en Iran, soit chez les hommes ou chez les femmes ou chez les groupes et partis opposants iraniens.

Malheureusement, jusqu'il y a quelques années en Iran, il y a eu peu de solidarité avec la lutte des femmes en Iran contre l’obligation du voile, particulièrement de la part de groupes politiques opposés au régime iranien à l'étranger, ou de groupes modérés et réformistes en Iran.   C’est parce que la question du hidjab et de la tenue vestimentaire obligatoire pour les femmes a été considérée comme un « non-problème » et ne comptait pas parmi les revendications de ces groupes ou partis politiques. Aussi ces mouvements de base féministes et ces revendications étaient soit négligés soit minimisés ou méprisés par certaines groupes politiques. 

Pourtant, à la suite des luttes des femmes depuis 2017, et surtout grâce aux activités des activistes féministes iraniennes, nous assistons à l’émergence d’une prise de conscience concernant la cause des femmes en Iran. Le résultat de cette prise de conscience a été visible dans la médiatisation de l’arrestation, torture et des aveux forcés de Sepideh Reshno une jeune femme téhéranaise[4].

Depuis 3 mois, plusieurs scènes violentes similaires ont été filmées et publiées dans les réseaux sociaux, et donc le nom de Sepideh Reshni et sa résistance devant une basidji[5] a beaucoup touché la société iranienne. C’est juste un mois après la libération de Sepideh Reshni, que Mahsa Amini a été arrêtée puis tuée par la police des mœurs. C’est donc cette prise de conscience progressive des violences faites aux femmes par les polices des mœurs qui a formé un fort sentiment de colère dans la société, ce qui explique le déclenchement du mouvement de contestation de grande ampleur auquel on assiste actuellement.

À cela il faut également ajouter la dimension ethnique de ces émeutes, c’est-à-dire l’articulation du mouvement ethnique avec ce mouvement de protestation contre le hidjab obligatoire. En effet, les revendications ethniques remontent au début du XXe siècle. Même si ces mouvements ethniques, en particulier le gouvernement autonome d’Azerbaïdjan et le Kurdistan, ont été gravement réprimés par le Shah d’Iran en 1946, depuis, et surtout après la révolution de 1979 suite à l’ampleur des discriminations et la répression envers des minorités ethniques et du racisme, on observe une augmentation des tensions et des conflits au sein de la société.  

Parce que Mahsa Amini était kurde, dès le lendemain de son décès plusieurs groupes et partis kurdes ont appelé à la grève et à manifester dans les villes kurdes en Iran. Pourtant, après le deuxième jour, plusieurs autres villes, non-kurdes, comme Téhéran, Karadj, Rasht, et surtout les étudiants de plusieurs universités du pays se sont mobilisés contre l’obligation du hidjab, contre les violences policières.

Depuis hier (lundi 21 septembre) nous assistons à des formes de protestation qui visent davantage le régime, la République Islamique d’Iran et le Guide Suprême dans toutes les villes où il y avait des manifestations. Donc si les protestations ont commencé avec la demande d’abolition du hidjab obligatoire, elles sont en train de se transformer en une lutte plus globale contre le gouvernement, le guide suprême et le régime islamique, et pour certaines, c’est le moment de l’effondrement du régime, l’espoir d’une troisième révolution iranienne.

[1] Mahsa Amini a été arrêtée par la police des mœurs mardi le 13 septembre 2022 et le soir elle a été hospitalisée pour une hémorragie cérébrale. Alors que sur une photo de Mahsa à l’hôpital diffusée sur les réseaux sociaux apparaissait clairement le saignement par les oreilles, la police a annoncé une crise cardiaque comme la cause de son décès. Mensonges qui ont attisé la colère des Iraniens : la cérémonie des funérailles dans la ville natale de Mahsa Amini, Saqqez, a été accompagnée par des slogans contre le régime.

[2] Le terme « hidjab » désigne ici l’ensemble de foulard et de vêtements couvrant l’ensemble du corps des femmes, comme les longs et amples manteaux, le pantalon et le voile sur la chevelure.

[3] Pourtant à partir de cette date-là, les remarques sur les vêtements féminins dans les organisations et les institutions gouvernementales ont commencé et se sont poursuivies par des avertissements des forces de Basijians ou du harcèlement par des islamistes radicaux dans les rues jusqu'à ce que la loi obligatoire sur le hijab soit approuvée par le parlement en 1983.

[4] Alors qu’elle prenait le bus sans porter de foulard, Sepideh Reshni a été attaquée par une jeune fille qui l’a menacée de la dénoncer à la police des mœurs. Sepideh Reshni a alors été arrêtée et pendant plus d’un mois sa famille est restée sans nouvelles d’elle. 

[5] Le Bassidj est une force paramilitaire iranienne qui a été fondée par l'ayatollah Khomeini en novembre 1979. Selon le sociologue Farhad Khosrokhavar « au début du régime islamique et de la guerre Iran-Irak, les bassidjis sont recrutés principalement parmi les jeunes adolescents qui s'étaient engagés, pleins d'espoir, dans la Révolution, et qui refusent désormais l'usure de l'utopie à l'œuvre dans la majorité de la population, et parmi les jeunes chômeurs. La jeunesse populaire, qui espère une promotion au front ou après, au sein de l'appareil d'État, est nombreuse à s'engager au bassidj » C’est donc ces jaunes recrutés sont connu sous le nome Bassidji. Farhad Khosrokhavar, « "Bassidj", auxiliaires juvéniles de la révolution iranienne [archive]», Cultures et Conflits, 18, été 1995.

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