Des crimes policiers en France et aux Etats Unis

La presse française s’émeut, elle s’alerte et tente de digérer ce chiffre affligeant que le Washington Post (WP) publie dans son édition du 30 mai 2015. La police étatsunienne aurait, semble indiquer le journal, assassiné 386 personnes, soit environ deux personnes par jour depuis le mois de Janvier.

La presse française s’émeut, elle s’alerte et tente de digérer ce chiffre affligeant que le Washington Post (WP) publie dans son édition du 30 mai 2015. La police étatsunienne aurait, semble indiquer le journal, assassiné 386 personnes, soit environ deux personnes par jour depuis le mois de Janvier. Ces chiffres se font l’écho des grands mouvements sociaux des quartiers les plus en proie à cette mortalité infligée par l’Etat et ses potentats locaux. La presse s’émeut à juste titre, puisqu’elle montre bien ici que derrière les violences policières se cachent une ségrégation structurelle qui se nourrit d’un passé esclavagiste et ségrégationniste, permettant de légitimer ce contrôle de populations jugées a priori dangereuses. Ce terreau a fait émerger des comportements policiers ciblant explicitement de jeunes afro-descendant-e-s, une recherche d’illégalisme mineur au pays de la doctrine de la vitrine cassée. Cet harcèlement policier, nous raconte le WP, provoquerait des altercations entre policier-e-s et résident-e-s de quartiers ségrégés et finirait très souvent par un assassinat.

Bien que beaucoup de journalistes français-es insistent sur le caractère probablement biaisé de ces chiffres, notamment en absence de chiffres officiels du coté des polices locales, qui n’ont pas l’obligation de déclarer et indexer numériquement les homicides policiers, il est fascinant de pouvoir mener une comparaison du traitement médiatique français des violences policières de part et d’autres de l’Atlantique. Fascinant de se rendre compte de l’écart existant autour d’une même dynamique, celle de la violence policière entrainant la mort de populations reléguées sur les bords insalubres de la société.

Lorsque que les géants de la presse française reprennent l’article du WP, ils n’hésitent pas à parler de « meurtres », d’ « assassinats » partant d’altercations mineures suite à un contrôle qui dégénère.

« Le journal a également découvert que ces meurtres étaient souvent le fruit d'altercations mineures entre la police et des membres de communautés qui dégénéraient. »

Le Parisien.fr, 31 mai 2015

Et donc de logiquement qualifier les personnes mortes sous les balles de la police comme des « victimes ». Ce statut de victime reconnait donc ces meurtres comme une dérive inquiétante de la pratique policière au Etats-Unis.

« Le chiffre de 385 victimes par balle depuis janvier 2015 est deux fois plus élevé que les données fédérales officielles »

L’express.fr, 31 mai 2015

Egalement, reprenant l’idée d’espace urbain ségrégué aux Etats-Unis, la presse française reprend bien  l’idée que le nombre de tué-e-s par la police est le symptôme d’une domination politique et culturelle de populations afro-descendantes vivant dans des quartiers « défavorisés » et que les mouvements de révoltes sont des réponses aux violences policières. Finalement, on explicite l’idée que les émeutes suite aux crimes policiers sont des actions politiques significatives permettant un débat sur un sujet de société prééminent

« Après Ferguson, New-York, Cleveland, Baltimore... La violence policière aux Etats-Unis est toujours au centre des débats. »
L’express.fr, 31 mai 2015

 

A travers ces quelques exemples glanés sur différents médias, qui répètent tous les mêmes choses parfois au mot près, on remarque que des affaires similaires en France subissent un traitement tout autre. Pendant quatre jours le quartier Bourgogne de Tourcoing a connu une série d’affrontement entre résident-e-s du quartier et forces de police. Nous sommes bien dans un cas où la police est une nouvelle fois mise en cause dans la mort d’un résident de quartier populaire à la suite d’un contrôle routier. Néanmoins les analyses n’utilisent pas une sémantique similaire et tendent à dé-politiser la réaction des résident-e-s. Mais il est à noter aussi que les occupants du véhicule ne portent pas dans ces articles le statut de victime de la police, mais bien celui de délinquants qui auraient déjoué un contrôle routier suite à une infraction au code de la route.

« Le passager avant est décédé d'un traumatisme crânien, peu après l'arrivée des secours. »

Le parisen.fr, 4 juin 2015.

« La mort lundi soir dans cette ville importante de l'agglomération lilloise d'un automobiliste qui, en tentant d'échapper à un contrôle de police, avait percuté un arbre »

Le Figaro.fr, 4 juin 2015-06-05

Il n’existe donc, selon la presse française, aucune ressemblance avec la situation si préoccupante des populations étatsuniennes des quartiers populaires soumises à l’humiliation et aux violences des forces de l’ordre. Les jeunes hommes dans le véhicule ne sont donc pas les victimes d’un accident de la route dont la police serait le vecteur, même si les résident-e-s témoins de la scène explicitent une course poursuite de plus de 10 minutes, avec l’utilisation du pare-choc pour dévier la trajectoire du véhicule.

Mais cette citation, qui est à bien des égards erronée, puisque rappelons que le jeune homme décédé était le passager et non le conducteur, est fallacieuse. Elle introduit l’idée que cette mort ne place pas l’homme dans une posture de victime de pratiques policières, mais qu’elle est dû au fait que le véhicule se soit soustrait à un contrôle routier après avoir été reconnu en infraction au code de la route. Nous nous étonnons de voir une disproportion entre l’infraction et la violence avec laquelle les policiers ont tenté d’appréhender le véhicule. Mais on est encore plus étonné de voir que pour se départir de juger cette mort comme un nouvel exemple en France de la brutalité des forces de l’ordre, notamment dans les quartiers populaires, les journalistes semblent justifier la mort tragique comme le résultat de l’infraction commise par le conducteur. Pierre, le jeune homme tué par la police, n’était lui coupable de rien.

La dissymétrie dans le traitement des affaires de violences policières et de révoltes des quartiers populaires qui s’ensuivent est d’autant plus explicite dans les gros titres et les chapeaux introducteurs qui donnent très vite le ton et l’angle d’approche de l’article. On ne parle pas de mouvements de contestations, d’émeutes face à la violence de la police et à l’assassinat d’un résident, mais de « violences », « de bandes de jeunes » qui s’en prennent au force de l’ordre. Cela renforce donc l’idée que ces affrontements, comme mouvement de révolte spontanée, dans une vision « camusienne », avec la volte face d’hommes et de femmes qui décident de ne plus subir spontanément la violence et l’oppression, sont en fait les violences ordinaires de jeunes bandes de voyous. La grande majorité de la presse française fait donc passer les jeunes des quartiers populaires que l’injustice broie, notamment dans leur rapport avec la police, pour des « violences » aveugles, des « provocations » face aux centaines de policier-e-s surarmé-e-s qui tentent de ramener le calme dans le quartier (toute ressemblance avec les pratiques contre-insurrectionnelles de l’époque coloniale n’est évidemment pas fortuite).

« Une cinquantaine de jeunes s’en prenaient aux forces de l’ordre appelées en renfort dans le quartier. »

La Croix.fr, 5 juin 2015

La croix publie cet article avec un titre aguicheur, digne des Unes les plus sales du Point, et propose de faire l’analyse des ces combats, à travers l’idée de « zone de non-droit ». Revoilà la ritournelle bien connue, les quartiers populaires qui s’embrasent sont habités en grande majorité par de jeunes délinquant-e-s qui provoquent des « heurts » avec les forces de l’ordre afin de contrôler le quartier et leur trafic douteux. C’est très habile, cela permet de faire passer le déploiement de 150 gendarmes mobiles et de l’hélicoptère pour des forces d’intervention dans la « guerre contre la délinquance ». Face au chaos, les forces de l’Etat appliquent leur ordre.

« À Tourcoing, le quartier de La Bourgogne est devenu une zone de non droit »

« Le décès dramatique d’un jeune de la cité provoque depuis une semaine des heurts violents entre jeunes et forces de l’ordre. »

La Croix.fr, 5 juin 2015

« Zone de Non-droit », « bandes de jeunes », « écoles vandalisées », voici le cocktail anxiogène de la presse française pour traiter des mouvements populaires contre une police qui assassine elle aussi de nombreuses résident-e-s de quartiers «défavorisés », ou préférons « colonies de l’intérieur », tant il se construit autour de cette colère légitime et de sa répression un imaginaire tentant de justifier l’assassinat et le recours à la force armée pour faire cesser cette révolte. Le système politico-médiatique permet donc de construire un mythe performatif qui retourne la situation de la victime de pratique malfaisante des policiers dans les quartiers populaires en une nécessaire pacification de zone urbaine sur lesquels il faut appliquer une « guerre contre la délinquance ».

« Depuis, les violences se poursuivent nuit après nuit. Incendies volontaires, école vandalisée, heurts entre policiers et bandes de jeunes… Malgré les interpellations des meneurs, les violences se poursuivent et commencent à s’étendre aux quartiers voisins de l’Epidème, La Croix-Rouge et Pont Rompu. »

La Croix.fr, 5 juin 2015

Ce traitement différencié entre les violences policières aux Etats-Unis et celles en France, marque bien le poids sans commune mesure du système médiatique, qui insidieusement justifie l’injustifiable et permet d’endormir les lecteurs-rices sur les dérives auxquelles sont soumis les quartiers populaires. Il suffit pourtant d’observer la machine policière et judiciaire pour se rendre compte que certaines populations subissent des vexations continues et que leurs tentatives de révoltes se soldent par des arrestations massives, des mises en accusation et bien souvent des mutilations que les deux premières actions maintiennent dans l’ombre de cette gestion coloniale des quartiers périphériques.

Pour les familles des victimes de la police, pour ceux qui luttent pour que leurs voix ne sombrent pas dans l’oubli et l’opprobre de la presse, pour les mutilé-e-s et les inculpé-e-s, courage !!!

 Le combat continue, déterminé-e-s.

 JL

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