Notre Dame des Landes et la revanche des communs

À celles et ceux qui se demandent pourquoi en France les jeunesses ne se mobilisent pas pour le climat, comme en Belgique, rappelons que les mouvements de défense contre les projets inutiles sont depuis des années durement réprimés.

 Lutte emblématique en France et ailleurs, le mouvement multiforme contre l’aéroport a fait plier les bétonnières et les édiles qui se gargarisent de grands projets inutiles. Au-delà de la lutte contre l’aéroport et son monde, les formes de résistances qui émergent de cette contestation puisent dans des impensés héritiers du passé pour construire une forme d’organisation et de mise en communs des biens et des pratiques. En balayant l’histoire de la commune, indissociable avec celle des landes en Bretagne, nous pouvons voir que la terre de Notre Dames Des Landes déjà meurtrie au 19e siècle, voit revivifier des résistances pour la préservation des « communs ».

Bien avant les avions et ses terminaux couteux, Notre Dame Des Landes était, comme sa toponymie l’indique, située sur un vaste espace de landes qui s’étendait sur 60 km[1] entre Rennes et Nantes. Terres pauvres, marques de défrichements anciens des forêts depuis le Néolithique, les landes sont en Bretagne dévolues à des usages collectifs. Bien que le régime de propriété revienne nécessairement à un seigneur, le droit d’usage était lui coutumier et dévolu à la communauté de villageois.e.s (notamment de Fay de Bretagne et de Héric). A la fin de l’ancien Régime les landes s’étendent sur plus de 50% du territoire armoricain. Véritable contre modèle des enclosures qui se développent dès le 18e siècle en Grande Bretagne, le régime des « communs » qui se pratique sur ces terres nulles permet à l’ensemble de la communauté rurale de s’approvisionner en ressources diverses (notamment le bois d’Ajonc) et de pratiquer l’écobuage et le pâturage. Bien que la commune ne soit constituée qu’en 1871 (la paroisse date de 1847), elle le vestige d’une transformation du paysage des landes et de sa gestion collective. Avec la révolution française et la diffusion de l’agronomie, le régime de propriété privée et de valorisation des terres pauvres provoquent une destruction gigantesque de ces espaces agricoles communs.

Notre Dame Des Landes est née du démembrement de la commune de Fay de Bretagne et de Héric, comme le symbole de la transformation des landes de cette époque. A la fin du 18e siècle est inventée l’agronomie. Préconisant l’abandon des vieux usages des terres pauvres, considérées comme arriérées dans une société du progrès, l’agronomie redessine le paysage breton et démembre les terres communes. Imbriqué dans cette conception industrielle de la terre, le régime de propriété privée (ou nationale) va alors entrainer un démantèlement méthodique des usages collectives sur les « communs ». Cette rationalisation à marche forcée de ces espaces de Landes aux confins de la Bretagne, qui semble se diffuser partout en Europe[2], esquisse dès lors de nouvelles pratiques agricoles et un paysage de bocage.

Agronomie et propriété privée façonne très tôt la commune de Notre Dame des Landes, alors constituées de terres pauvres, les landes, qui étaient d’usage collective, pour être remplacées à la hâte par des bourgs nouveaux et des parcelles privées et délimitées. Sous la Seconde république, en 1850, ce régime particulier de communs est contraint au démembrement. En 1847 est construit un bourg et une église sur ces terres de landes partagées entre Fay de Bretagne et Héric. La commune de Notre Dame Des Landes se constitue en 1871, comme les prémisses d‘une nouvelle commune sur ces terres. De cet usage communautaire des landes, ancré dans l’histoire de ce territoire devenu bocage, demeure une attitude réfractaire qui va conduire à la victoire contre les bétonneurs parisiens. De nouveaux propriétaires, l’Etat et Vinci, entendent accaparer et détruire une nouvelle fois ces terres. Étrange coup du sort qui amène une résistance pour la préservation du bocage où vit une faune et flore extraordinaire et entraine près de 50 années de luttes et pratiques collectives.

Un siècle après la métamorphose imposée à ces terres collectives, un nouveau projet épouse les courbes d’un progrès qui s’essouffle et d’un modèle économique décrépi. Les landes, devenues alors marginales, supplantées par le bocage, deviennent le théâtre des luttes contre la destruction des terres humides et l’asservissement capitaliste de la zone. Devenu au cours des années 2000 un hors lieux où s’expérimentent de nouvelles formes collectives d’organisation et d’utilisation des sols, la ZAD de Notre Dame Des Landes est lieu de colère qui rassemble des paysans, des militant.e.s anticapitalistes et écologistes. La richesse des landes n’est alors plus attachée à l’espace mais à son usage. Très vite sur ces dizaines d’hectare qui s’étendent sur les anciennes landes, la commune en devenir de la ZAD remporte le bras de fer avec l’Etat et développe de nouveaux communs qui font revivre sur ces terres des usages collectives contre la parcellisation de nos existences.

Sur la ZAD se réinvente des communs, des pratiques collectives d’organisations politiques, des usages communautaires des ressources naturelles et agricoles. La pâture et l’élevage, la gestion du bois, des semis sont alors mis en commun et dédiées à l’ensemble des habitant.e.s. Sème ta zad, Abracadabra bois ou encore le Non-marché deviennent les outils de la reviviscence des usages collectifs de ces terres de confins. Pratiques considérées lors de la première métamorphose comme arriérées où se complaisent des « fainéants », celle-ci est voilé par des discours analogues qui entendent faire des habitant.e.s des « picassiettes » qui spolient la propriété privée. Néanmoins, au-delà des contes qui se diffusent (et se diffusaient déjà au 19esiècle), le regard historique nous invite davantage penser la ZAD de Notre Dame Des Landes comme un revanche des communs. Une enclave dans le monde capitaliste qui s’inspire du caractère réfractaire de ces terres de l’Ouest, qui ses enfant.e.s n’ont pas oubliées.

JL

[Article publié en 2018 pour la revue Nantes révoltée]

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