"Faire vivre ou laisser mourir".

Jeudi 15 mars au soir, la préfète des Pays de la Loire, Nicole Klein, est l’invitée du journal régional France 3 pour parler de la situation des personnes migrantes qui occupent un ancien EPHAD de la ville de Nantes. Dans son allocution elle propose sans sourciller à la municipalité de transformer ce bâtiment dérobé à la ville en un Centre d'Accueil et d'Examen de Situation (CAES).

Un toit pour tou.te.s © Val K - https://www.flickr.com/people/valkphotos/ Un toit pour tou.te.s © Val K - https://www.flickr.com/people/valkphotos/

Arguant une prise en charge totale par l'État, la préfète souhaite initier en plein cœur de la ville une zone d'enfermement et de tri. Dans la même dynamique que les Centres d’Accueil et d’Orientation (CAO), les CAES sont des innovations sécuritaires qui reprennent les logiques de dispersion, dites de "déguerpissement", largement employées par les politiques d'éradication des bidonvilles. Instruments de la politique du gouvernement français, qui brandit l'étendard poisseux de "l'humanité et la fermeté", ces centres feignent l'accueil inconditionnel pour regrouper, contrôler, catégoriser et déporter toutes les personnes qui ne seraient pas, au regard des politiques migratoires, susceptibles de vivre en Europe. 

Aujourd'hui les camps refleurissent sur les bords de notre monde comme aporie du Gouvernement : gérer les indésirables. Ils introduisent sur nos espaces vécues des hors lieux qui échappent à la vie ordinaire de la cité, pour maintenir sur ces zones liminaires des vies nues et des corps administrés. Le centre que veut mettre en place la préfète, comme une solution aux problèmes d'hébergement que soulèvent les occupations de bâtiments publics, est une façade permettant d'humaniser la répression  des populations étrangères en France, inédite depuis la seconde guerre mondiale. Il est le symbole d’une tension orchestrée entre humanité et sécurité, favorisant le retour des camps sans en dévoiler sa logique mortifère. 


"Le paradigme biopolitique de l'occident est aujourd'hui le camp, pas la cité". 

G. Agamben, Homo Sacer 


Au-delà de la situation particulière des personnes en exil, cette dynamique biopolitique s'inscrit dans une orientation politique plus générale qui favorise le fichage, la surveillance et la mise à l'écart de certains sujets de la société disciplinaire. La dite "affaire Tarnac" au cœur de l'actualité, le fichage de militant.e.s, les interdictions de séjour sur des portions de territoire ou encore les répressions policières et judiciaires des mouvements sociaux sont les événements ordinaires d'un régime d'exception. Celui-ci cherche à anéantir les têtes qui se dressent des masses de corps léthargiques, endormis par le spectacle ordonné par les gouvernant.e.s. Il s'agit de se défaire de la représentativité politique comme légitimité du gouvernement en prétextant des crises auxquels seul un régime d'exception peut répondre - par les ordonnances, le 49.3 et le Lanceur de Balle de Défense (LBD). Basées sur le registre de l’impérieuse nécessité et de son caractère exceptionnel, ces crises sont autant de "stratégie du choc" instituant un droit public hybride qui légitime l’usage de la violence et la violation de nombreux droits.

Du CRAN et de l'audace © Val K - https://www.flickr.com/people/valkphotos/ Du CRAN et de l'audace © Val K - https://www.flickr.com/people/valkphotos/

Le camp est le stigmate le plus visible de cette séquence politique. Il propose des mesures exceptionnelles d'enfermement et de contrôle comme réponse humanitaire et sécuritaire à une crise fantasmée. La crise migratoire n'existe pas ! Elle est le miroir déformant de politiques européennes de contrôles des frontières usant de moyens répressifs inédits pour anéantir la vie sociale des personnes catégorisées comme indésirables. Ces politiques de rejets engendrent alors un grand nombre de personnes qui se retrouvent en dehors des catégories de prises en charge. Mineur.e.s Non Accompagné.e.s, Dubliné.e.s, Demandeur d’asile sans logement ou encore débouté.e.s, n’ont alors aucune place sur laquelle tenir. Pour y faire face, les pouvoirs publics imaginent différents dispositifs, reprenant la formes du camps, pour mettre au ban ces indésirables sans situations. Il ne s’agit plus ici de façonner des camps pour faire mourir mais pour maintenir une vie nue sur un espace d’exclusion. La logique prophylactique se mue en une logique humanitaire qui maintient en vie des personnes qui sont assignés sur des espaces extraterritoriaux. Ces espaces ne sont évidemment pas explicitement appelés camp et arborent généralement l’euphémisme de « centre » pour échapper à un imaginaire tenace. Néanmoins ils en épousent les formes modifiant son administration qui maintient en vie ou laisse mourir.

Manifestation © Val K - https://www.flickr.com/people/valkphotos/ Manifestation © Val K - https://www.flickr.com/people/valkphotos/

Expérimentés aux frontières, comme laboratoires de l’arsenal répressif, ces centres se développent et s’imposent comme un mécanisme de tri qui permet d’invisibiliser les personnes en exil et d’accroître l’efficacité des mesures d’éloignement. Les fameuses évaluations (Diagnostic social en novlangue) que proposent ces nouveaux espaces de rétention appliquent une logique de catégorisation antinomique entre « réfugié » et « migrant économique». Elles ont alors tendance à nier l’identité de celui ou celle qui traverse les frontières pour lui assigner une altérité biopolitique, justifiant a priori les exactions qui s’abattent sur lui ou elle - Humanité et Fermeté. Voici donc les solutions proposées par la préfecture : enfermer et déporter. Il s’agit de justifier ces mesures sécuritaires inédites par une politique faussement d’hospitalité afin de réguler et de mieux contrôler le corps que identifié comme étranger global. Cette « mise à l’abri » temporaire à la charge de l’Etat, prétextant la raison humanitaire, en outre de favoriser les déportations (réadmissions dans des pays de l’UE ou expulsions du territoire européen) a pour effet de réduire les mobilisations collectives et les formes de solidarité qui se tissent à l’échelle de la ville.

Voici donc ce que semble oublier madame Klein : le poids de celles et ceux qui s’organisent contre les violences des politiques migratoires. A Nantes, comme dans de nombreuses villes, des exilé.e.s et des militant.e.s solidaires s’organisent pour déjouer ces dispositifs et créer de véritables mobilisations sociales pour l’accueil et contre les frontières. Malgré les efforts employés pour rendre invisibles celles et ceux qui sont en exil, se structurent des réseaux, des combats, des lieux comme autant de brèches dans ce maillage sécuritaire. Ces mouvements redoublent d’audace et inventent de nouveaux répertoires d’actions qui dépassent les volontés de récupération des pouvoirs publics (le Fameux #Humanité de Johanna Rolland par exemple), la diffusion de mythes xénophobes et les assignations identitaires coloniales. Malheur à qui sous-estime le poids de ces entreprises collectives, qui en plus démontrer l’obsolescence de l’Etat, amplifient les voix de celles et ceux que les frontières étouffent.

No borders, No nation. © Val K - https://www.flickr.com/people/valkphotos/ No borders, No nation. © Val K - https://www.flickr.com/people/valkphotos/

 

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