les profs face à la crise sanitaire

La crise sanitaire mettrait elle en loupe les réels enjeux de la gestion des ressources humaines dans l’Éducation Nationale ?

Depuis le 21 septembre dernier ,afin de « permettre une continuité pédagogique plus stable », les enseignants et les élèves qui sont en classe avec un élève malade de la covid , ne sont plus considérés comme cas contacts . L’ARS ne contacte plus non plus les collègues ayant côtoyé d’autres adultes malades sur le temps scolaire, même au cours d’un déjeuner par exemple, puisqu’ils ne sont pas censés enlever leurs masques. Pour être précis , des collègues malades ayant établi une liste des personnes susceptibles d’être cas contacts au regard des critères diffusés sur le site de l’Assurance Maladie , ont pu constater que ces collègues n’étaient pas appelés pour être testés. L’un d’eux contactant le service concerné s’est vu répondre « comme vous êtes profs c’est pas pareil … silence » consternation.

Autre constat, notamment en maternelle, de nombreux médecins (est-ce de leur initiative ou pour répondre à des suggestions ministérielles ?) ne prescrivent plus de test pour les enfants présentant des symptômes. Par ailleurs aucun document attestant de la non contamination d’un enfant n’est exigé quand celui-ci présente des symptômes . Une simple attestation rédigée par un parent suffit pour réintégrer la classe et « être couvert » (mystérieux gimmik des personnels de l’EN) Ainsi le nombres d’enfants testés a diminué et avec lui le nombre d’enfants malades.   Par conséquent, il n’y a presque plus de classes à fermer.

La politique du « tester, isoler, protéger » adaptée aux enjeux scolaires est devenue « ne pas tester , ne pas alarmer , ne pas fermer » … d’ailleurs les chiffres sont bons !

Communication officielle: le nombre d’établissements et de classes fermés a diminué, les mesures sanitaires prises sont bien respectées et efficaces.

Malgré cette manipulation censée gommer la réelle contribution des établissements d’enseignement dans la propagation du virus , « Selon le dernier bulletin hebdomadaire de l’agence sanitaire Santé publique France, 35,9 % des 1.001 clusters en cours d’investigation sont survenus en milieu scolaire et universitaire »*

Si le Lancet (étude sur 507 patients) et l’association française de pédiatrie ambulatoire s’accordent sur la moindre gravité du virus chez les enfants, beaucoup d’autres études soulignent le fait qu’ils n’en sont pas moins vecteurs.

Mieux, selon une récente étude du ministère de la Santé israélien présentée en cette fin d'octobre le pourcentage de tests positifs chez les enfants s'élèverait d'ailleurs à 8 %, soit 2 % de plus que chez les adultes.

Une étude allemande **apporte des éléments en faveur d’une charge virale qui serait la même chez les adultes et chez les enfants asymptomatiques.

Dans l’édition octobre 2020 de la revue Emerging Infectious Disease, des scientifiques sud-coréens se basent sur l’analyse du contact tracing de 59 000 personnes sur trois mois pour montrer que les enfants de moins de 10 ans seraient moins contagieux que les adultes, mais que les enfants entre 10 et 19 ans, plus proches de l’âge adulte, seraient autant contagieux que les adultes.

 Une autre étude publiée en juillet 2020 dans la revue JAMA Pediatrics relève que les enfants de moins de 5 ans pourraient être porteurs d’une charge virale équivalente, voire plus élevée que chez les adultes.

Selon le centre européen de prévention et de contrôle des maladies « lorsqu’ils présentent des symptômes, les enfants excrètent la même quantité de virus que les adultes et sont donc contaminants comme le sont les adultes. Le caractère infectieux des enfants asymptomatiques est inconnu. » 

Autant dire que le sujet est particulièrement controversé et que notre ministre a choisi de s’appuyer sur les conclusions des études qui servent la volonté du gouvernement de maintenir les écoles ouvertes. Pourquoi pas … ? Mais pourquoi ne pas assumer ce choix et s’obstiner à pipeauter les chiffres des contaminations dans les établissements scolaires et à rassurer l’opinion publique sur les soi-disant mesures strictes qui y sont appliquées qui sont en fait les gestes barrières ordinaires pensés au niveau d’un lieu d’accueil collectif ?

 De ça, personne n’est dupe, si ?

Non il n’y a pas de protocole renforcé : les arrivées échelonnées, récréations décalées, distanciations entre les groupes, aération renforcée, nettoyage renforcé …. C’est déjà ce qui est en place depuis la rentrée de septembre 2020, et qui n’a visiblement pas freiné grand-chose.  Seul le port du masque pour les 6/10 ans est une nouveauté.

Par contre, nous notons  qu’aucun moyen spécifique ,ou presque, n’a été mobilisé …qu’importe : repenser les emplois du temps et les plans d’occupation des espaces , accompagner le respect des consignes d’hygiène par les élèves , nettoyer les surfaces plusieurs fois par jours, aérer  régulièrement, informer les parents ,leur fournir les documents utiles  ,   ne demande aucune aide , ni aucun temps supplémentaires.

 A quoi ressemble la mission quotidienne d’un enseignant pendant cette crise sanitaire ?

Dans le premier degré en par exemple , 6h par jour seul avec 28 élèves que l’on doit éduquer, maintenir dans un lien social essentiel et en bonne santé (puisque le ministre nous dit que les enfants ont souffert durant le premier confinement d’une dégradation de leur santé physique et psychique , bravo les parents !!)  , instruire dans le cadre précis des programmes et avec le souci de rattraper le retard des élèves vis-à-vis de ceux-ci , protéger du virus (en nettoyant , aérant ,distanciant, contrôlant les masques , distribuant le savon au moins 8x par jour) et des menaces terroristes (en débattant ,désamorçant les peurs et les radicalités et en  répétant le PPMS -Plan particulier de mise en sûreté face aux risques majeurs- sans faire peser d’inquiétudes sur ces jeunes esprits fragiles) , continuer à soigner les bobos, gérer les conflits, écouter les petites histoires et les gros soucis , appeler les parents inquiets et les parents en colère, s’assurer du bon déroulement administratif permettant à chacun « d’être couvert » (sic), tout en assurant l’épanouissement de chacun et la réussite de tous .

Dans le second degré les enjeux sont les mêmes , les bobos à soigner remplacés par les comportements adolescents à canaliser .

 

A en croire la communication officielle de notre ministre dans les médias , tout va bien .Tout se déroule selon le plan élaboré avec soin par le gouvernement qui assure à la fois la sécurité de tous et la continuité des missions de l’EN  : les enfants peu contaminants, un protocole sanitaire efficace, les établissements peu touchés qui restent ouverts , des enseignants multitâches hyper-résistants aux virus et à la pression.

#pas de vague#

Tout enseignant qui relèverait publiquement des manquements de son administration, des difficultés à appliquer les mesures prescrites, ou tout autre contrepied à la communication officielle serait aussitôt pointé du doigt : mauvais élément qui sabote l’irréprochable travail qui est mené en ces temps difficiles, grain de sable dans une mécanique parfaitement maitrisée au service du bien de tous évidemment.

Réduits à la confiance obligatoire envers leur institution dans cette « école de la confiance », ou acquis au principe de l’autorité , soi-disant , compétente (65% si l’on en croit Milgramm) , la grande majorité des enseignants font le job sans  rechigner , s’agace mollement derrière leur boite académique , étouffe tout sens critique dans l’application qu’ils mettent à remplir leurs nombreuses missions administratives et  à parfaire leurs séances d’apprentissage.

Quoi qu’il se passe, quelles que soient les demandes qui sont faites, les mesures décidées par le ministère s’appliquent toujours, fussent-elles absurdes, ou contre productives.

 

 Il y a une autre raison à cette obéissance sourde : la honte d’être prof. Le terme peut sembler violent mais pourtant, à demi-mots, c’est ce qu’on devine dans le discours de certains d’entre nous.

Le prof-bashing n’a pas aidé bien sur, mais ce sentiment est depuis longtemps dans la fiche de poste du métier.

« si tu ne parviens pas à devenir journaliste, avocat, ingénieur ,footballeur… tu pourras toujours faire prof » ,« prof c’est bien pour une femme , ça lui laisse le temps de s’occuper de ses enfants », « encore en vacances ?? », « encore en grève ? »

Quand les infirmières, les pompiers, les policiers sont régulièrement considérés comme des héros de la République, les profs, eux , subissent les reproches des mécontents de la politique du gouvernement . Chaque jour un enseignant est jugé par une soixantaine de parents, plus dans le second degré.

L’école est la seule interface quotidienne entre les familles et le gouvernement. Le seul lieu où des agents de l’état sont quotidiennement au contact des usagers. Personne ne va tous les jours à la mairie, à l’hôpital ou au commissariat. Ainsi les profs sont tenus à l’exemplarité, à la diffusion la plus stricte des messages du gouvernement. Ils sont aussi au premier rang de toutes les critiques. Ici l’intime et le politique sont liés, imbriqués pour le meilleur pour le pire. Le prof est une charnière stratégique de l’état.

Un tel pouvoir ne peut être négligé par nos dirigeants. Pour réduire la force de contestation dans les rangs de l’EN et garder le contrôle sur cette vitrine du gouvernement , il n’est rien de plus efficace que d’alimenter ce sentiment de honte .Puissant levier d’asservissement.

Rien d’étonnant donc à entendre de la part de nos supérieurs des propos on ne peut plus disqualifiants :

En conférence , réponse d’un DASEN adjoint à un collègue qui demandait si les kits pédagogiques , livrets d’évaluations et de remédiation et autres méthodes conçues par le ministère étaient préconisées ou obligatoires « Concevoir ces ressources , il y a des gens dont c’est le métier . Si vous décidez d’utiliser d’autres supports il vous faudra justifier d’une efficacité supérieure de ces supports » liberté pédagogique versus injonctions pédagogiques , la frontière avec le risque de diffusion d’une doctrine nationale s’amincit .

« Vous n’allez pas me dire que vous êtes fatiguée avec 15 élèves ? » d’un IEN à une collègue CP REP

« Vous êtes agent de l’état , vous n’avez pas le choix »…

 

Dépossédés de leur statut d’experts sur le terrain de la pédagogie par leur hiérarchie , privés d’une part de leur liberté pédagogique et de leur liberté d’expression par « l’école de la confiance » , stigmatisés dans les médias en raison de la régression des compétences des élèves, disqualifiés par l’opinion publique qui les juge incapables d’autorité et toujours en vacances, méprisés par les professions intellectuelles ,accusés de faire le lit des radicaux ,d’être responsables du déclin de la recherche française ,  malmenés par certaines familles souvent elles même en détresse dans notre système éducatif et administratif, précarisés par la stagnation des salaires depuis 10 ans , pressurisés par un volume de tâches administratives croissant , d’injonctions , d’enquêtes …et l’omerta qui enveloppe ces réalités, comment ne pas capituler en acceptant de simplement « fonctionner » ?  Comment empêcher ce sentiment , cette honte de n’être que prof , d’éroder sa foi en l’institution et son amour d’enseigner?

 

Revenons à la crise que nous traversons , l’école y est plus que jamais un enjeu majeur . Une bonne raison de redoubler d’efforts pour rendre encore plus opaques les réalités du terrain. D’une part il s’agit de faire appliquer toutes les mesures décrétées peu importe leur motivation ou leur efficacité. D’autre part il faut communiquer le plus possible sur le bien fondé de ces mesures et la réussite de leur mise en œuvre, niant au besoin les faits .

En effet, je lis des témoignages de collègues vulnérables qui peinent à obtenir leur ASA.  Certains doivent se mettre en arrêt avec jour de carence pour se protéger ou protéger leurs proches. Des proviseurs qui refusent les certificats d’isolement ou demandent que la pathologie soit précisée. D’autres adaptent les textes :  «Personnels présentant une vulnérabilité au regard de la Covid-19

Pour ces personnels les situations à prendre en compte sont rappelées dans l'avis du Haut conseil de la santé publique en date du 19 juin 2020 (voir liste des situations (2)).

L'activité habituelle sera recherchée dès lors que les missions confiées rendent le télétravail impossible : accueil du public, entretien, enseignement alors que l'établissement accueille les élèves, etc.). Dans ce cas les mesures sanitaires doivent être renforcées pour l'agent » . En d’autres termes :  « T’es vulnérable ? Tu bosses quand même avec 28 élèves mais avec un masques FFP2 , dès qu’il sera livré , en attendant bah tu te débrouilles »

Un IEN a même choisi de ne pas fournir d’attestation employeur pour les déplacements, désignant et  rendant nécessaire l’installation de l’application  « tous anticovid »pour se rendre sur son lieu de travail. On finit par s’interroger : y a-t-il une prime pour chaque prof qui la télécharge ?

 …pour certains petits chefs, se sentent pousser au zèle administratif, assorti de petites phrases blessantes « tout le monde n’a pas la même conscience professionnelle. » . La double peine pour ceux qui sont déjà fragilisés. Ceux la sont nombreux a avoir une approche très personnelle de la façon de choyer leurs équipes.

 

Le plan de continuité pédagogique est lui aussi un bel exemple de communication réussie. Conçu pour être diffusé mais pas appliqué. Donc bien que le « virus circulent activement » , scénario 2 de ce plan, il n’y aura pas « de mise en place d’effectifs partiels » comme cela était prévu. Dans certains établissements, le 2 novembre alors que la France est « confine », des classes prépas (pourtant occupées par des jeunes qui sont contaminants) continueront d’entasser à temps plein 50 élèves dans une salle de classe dont les fenêtres ne peuvent être ouvertes correctement en raison des sécurités « anti-suicide ». Les collègues de maternelle vont , de leur coté , continuer à cohabiter avec des jeunes enfants sans masque ni protection supplémentaire. Et l’ensemble de l’éducation nationale continuera de fonctionner comme au mois de septembre, tout en affichant le mot « renforcées » à coté des mesures prises.

Pour ne pas être remis en cause , une autre stratégie consiste à rester évasif ou difficile à cerner : les directives de rentrée à géométrie variable : lundi 10 pour préparer un hommage à Samuel Paty, mardi pour avoir le temps de s’organiser, finalement lundi à 8h en mode habituel. Merci de vous adapter de préparer votre rentrée dans ce sens puis de la déprogrammer et enfin d’informer les parents des nouvelles modalités qui n’en sont finalement pas . L’urgence prend le pas sur la révolte .

 La suite : les parents d’élèves demandent des précisions aux enseignants qui n’en ont aucune à leur apporter puisqu’ils apprennent les mesures comme tout le monde dans les médias. De plus, comme rien n’a réellement changé dans le protocole sanitaire, certains parents s’agacent du laxisme des équipes alors que le ministre a bien annoncé un « protocole renforcé ». Entre les lignes des mails de certains parents on peut lire que ces « fainéants de profs » ne veulent décidément pas faire d’efforts en consacrant quelques heures de leurs vacances à la mise en place des nouvelles mesures.  Aucun temps ne sera dédié à une concertation au sein des équipes.

A ma connaissance , ces « vacances » des profs ont été bien remplies : corrections et bilans de la période1 , préparation des apprentissages de la période 2 et alternatives (présentiel ou distanciel), formation aux outils de l’Espace Numérique de Travail pour le 1er degré , communication quotidienne avec les équipes au début des vacances pour organiser l’hommage à Samuel Paty , communication quotidienne avec les équipes et les familles pour organiser la rentrée …puis la réorganiser …puis la réorganiser …

 

La crise sanitaire est éprouvante. Mais ce qui la rend encore plus éprouvante pour l’ensemble des personnels de l’éducation nationale, ce sont ces éléments de langage, ces effets d’annonce qui invisibilisent notre réalité. Ce blabla médiatique qui ne se concrétise pas par manque de moyen mais laisse à penser que le gouvernement est attentif et s’active pour améliorer les conditions d’accueil des élèves français. Ces discours mensongers sur les augmentations, primes, le soutien aux équipes, les consultations du terrain… nous nuisent énormément. Non pas que la reconnaissance nous rendrait ce quotidien plus facile à gérer, mais simplement parce que des problèmes invisibles sont des problèmes qu’on ne cherche pas à solutionner, qui perdurent et finissent par entamer le moral et l’engagement d’une grande partie de la profession.

 Les valeurs qui nous animent, le respect pour nos élèves seront , une fois encore les seuls piliers de notre résistance à la résignation , mais jusqu’à quand ?

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