Les Amériques de Stéphane Bouquet

Si Nos amériques est le récit d'un voyage, alors ce serait celui d'un voyage qui se serait étiré en longueur, qui aurait pris la forme d'une vie, voire de plusieurs.

Si Nos amériques est le récit d'un voyage, alors ce serait celui d'un voyage qui se serait étiré en longueur, qui aurait pris la forme d'une vie, voire de plusieurs.

Et en autant d'existences autant de styles, de voix, de routes ou d'impasses esthétiques ; écriture SMS, poésie fragmentaire, roman, pensées, rien ne manque. Car tout en sachant rester sec, Nos amériques est un livre global, un roman choral ou l'histoire des genres et des gens s'entrecroisent. Le "quasi bonheur mondialisé" évoqué au dos du livre semble s'être imbriqué dans l'engrenage de l'écriture même de l'ouvrage, il lui a donné une ambition monstre, en a fait une multinationale littéraire d’une richesse insondable. Vive ce capitalisme là, cette intelligence protéiforme qui consiste à chercher le style non pas dans la forme mais dans les mots même, leur lien au sens, leurs directions puisqu'ils voyagent, puisqu'ils embarquent avec eux leurs lots d'émotions, d'identité floue.

 Mais ce voyage là, car s'en est bien un, est contemplatif. Face à l'avalanche d'idées narratives et esthétiques, l'auteur impose une action d'une lenteur torve, un replie intérieur qui finit par effacer les barrières entre l'autochtone et le touriste, l'hôte et l'invité. Le livre commence par flashs poétiques, fragments visuels, mentaux, sensationnels, comme si le début était déjà loin, relié à une mémoire fragmentaire, comme si l'arrivée n'était qu'un magma de moments imprécis au schéma inconnu. Ponctué de jours, de dates qui petit à petit se courbent jusqu'à n'être plus que des possibilités de dates, le récit du voyageur se tourne lentement vers le récit de l'habitant nouveau, là depuis peu comme depuis toujours, sans importance.

Le 17ième jour, le campus ferme demain

Les derniers étudiants bourrent

 

Les coffres des voitures, ils vont

S’éloigner sur le continent et laisser

 

Avant des arcadies d’odeurs profondes

 

Avant des soirées bières

& hash & conversations stupides avec aussi

 

Les si nbreux

Serments caduques, la pelouse en mémoire

Du flou sortent des personnages, des A(majuscule)mériques à eux seules. Ils sont l'histoire, le voyage c'est eux, leur recherche ou leur abandon, leur banalité ou leur bizarrerie. Une femme change de nom tous les 7 ans, mais sens toujours en elle la présence des identités précédentes, comme autant d'états pour un seul pays ; un homme abandonné fantasme son existence, s'invente des bouts de vies, des gens, jusqu'à en découvrir de nouveaux véritables. Des personnes normales qui sont pourtant des pays entiers, qui explorent la maison voisine, les soirées entre ami comme un nouveau monde, qui épient le voisin comme un fascinant pays étranger. Autour d'eux la poésie devient roman, renoue avec l'histoire, les paragraphes s'épaississent, les mots se simplifient, s'amplifient. Leurs histoires se relient, d'une certaine façon ils forment la carte d'un pays dont les états se touchent sans vraiment se croiser, ou le désir est intimement lié à l'incapacité d'aller vers l'autre, confine presque au détachement total, au non vécu, mais ressenti vraiment.

15. Il est assis sur le ponton de bois aménagé, au bord du grand fleuve de la ville. Il reste là surtout parce qu’il ne sait pas où aller. Où aller ? est une question pour l’instant sans réponse parce qu’il est déchiré entre la direction de 25 corps différents au moins. Il pense à vendredi dernier, à lui parmi d’autres, moi parmi d’autres pense-t-il, étendus sur la moquette épaisse du salon. Il y avait un tas de corps alanguis et il en est revenu bredouille mais c’était une soirée délicieuse, malgré tout. Il sent simplement que le monde déborde et lui coule dessus et le noie de présence : tout ce qui a lieu, dans les moindres détails.

 

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