Les formules d'Anne Portugal

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Ca débute par des fiançailles, l'espace flottant pendant lequel on peut encore dire « non », et ça y restera jusqu'au bout. Anne Portugal pour autant qu'on la connaisse, n'a jamais rien aimé tant que les interstices, la vie en parenthèses virtuelles et créations minutes de l'énigmatique « définitif bob » laisse place à un flirt plus flou encore, aux liaisons vaporeuses qui unissent le réel au poétique, les mots les uns aux autres, voir l'auteur à ses textes, à sa propre matière.

Profiter du moment où rien n’est encore fait, s’arrêter juste avant de plonger, juste avant d’être sûr, voilà le leitmotiv de la formule flirt. Avec les années, Anne Portugal semble de moins en moins soucieuse du sens premier, de plus en plus consciente que c’est dans les non-dits que réside l’étendue de ses textes. Flirter, ce n’est plus juste badiner entre humains, c’est la prémisse de l’amour pour tout, c’est le temps suspendu des choses, des poèmes dans lesquels un décor peut répondre à un décor, un corps à un corps, une phrase à la prochaine, et puis se rejeter, retourner s’ignorer.

Les textes vont deux par deux, se construisent face à face, et le lien qui les soude est aussi ténu qu’essentiel, chaque poème de droite semblant se nourrir de sa réciproque de gauche pour s’étirer, pour se donner un sens, sans jamais se rejoindre, avec l’air de créer sa solitude dans la matière de l’autre.

 

Toi Brother pour gagner la ville des roses initiales / Passait dans les veines porsche pressa le cou

A ton nom mets des lèvres à la belle meunière / s’améliora vit ce soleil jusqu’à poser devant

Indication de toi simplement conditionnelle / épuisée rouge volume refondation conversa

Ne pouvant concentrer un tel rôle négocie / pensa un peu que tout est résidence au lieu

Opium motion processus inconscient dossier / d’herbe y a en pinçant les lèvres individus

Régisseur et le matériel serait le plus joli / jolis dauphins pointus qui rentrent à la maison

 

A gauche le poème page gauche, à droite le poème page droite, les textes se répondant, il m’a semblé plus utiles de les retranscrire de cette façon.

 

Plutôt que de décrire l’éternel abandon dans le bassin de l’amour, l’auteure suggère de ne pas lâcher le moment du plongeon des yeux, repasser la cassette en boucle et l’appliquer à tout, au monde, aux choses, à ses propres sensations. Tout dans ses poèmes s’abolit des conclusions, l’écriture elle-même semble flirter par instant avec sa propre capacité à dire, errer dans ce grand trouble émotionnel du moment des « et si ». Et si j’étais abrupte, sec, technique et machine, et si j’étais lyrique, haut, léger, poétique, la matière esthétique elle-même suit les aléas du parcours, des rencontres, guette sa propre course, flirte avec sa propre histoire.

Savoir que quelque chose de grand pourrait se passer là, mais se résoudre à n’en toucher que la possibilité, il faut aimer le doute pour plonger dans ce livre là. Il faut aimer lire et ne pas savoir. A l’heure ou l’on nous donne du tangible en pagaille, rassurés à coup d’assurances, à l’heure ou l’on va vite au but pour ne pas perdre une minute, Anne Portugal choisit d’imaginer la poésie comme l’endroit ou s’exprime l’avant les choses, la fameuse formule du titre, la technique impeccable pour éviter le dénouement.

 

 

Anne Portugal - "La Formule Flirt" aux éditions P.O.L sorti en Avril 2010

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