Marianne Mackay avec le drapeau Aborigène

Pas moins d'un mois après l'annonce de Colin Barnett ( premier ministre de l'Australie occidentale ) de fermer 200 communautés Aborigènes, les différentes nations du pays se rallient pour demander un soutien international ( à travers les organisations indépendantes : Nyoongar Tent Embassy et Sovereign Union ). A ce jour, une petite communauté a déjà été privée d'eau et d'électricité par la police qui force les familles à partir. Marianne Mackay, membre active de la « Tente Ambassade Aborigène Nyoongar », située à Matargarup, un lieu d'occupation mythique près de Perth, est à la recherche immédiate d'eau et de panneaux solaires pour préparer la résistance à venir.

On sait ce que signifie pour le peuple Aborigène de quitter sa terre traditionnelle puisque son obligation spirituelle est de la protéger. C'est sur cette terre que les Aborigènes représentent leurs rêves totems, c'est à dire les histoires mythologiques à l'origine de la création du monde. Les cérémonies sacrées sont les bases fondamentales du maintien moral, social et culturel d'une bonne partie des 450 nations qui recouvrent le continent, ainsi le système des lois totémiques du « Temps du Rêve » est une constitution solide : il délimite les rôles de tous à travers le pays. Déraciner les Aborigènes des terres reculées conduit irrémédiablement à la déconnection culturelle et c'est une stratégie qui perdure depuis l'arrivée des premiers colons.

L'Australie est devenu pour de nombreux Européens un El Dorado, un alternative au chomage. l'ïle continent est surnommée le "pays de la chance", mais pour qui ? Difficile de transmettre l'idée qu'un colonialisme digne du 19ème siècle existe dans ce pays moderne. Quand j'explique à mes proches comment les Aborigènes sont victimes d'un racisme ancré et violent en Australie, que le gouvernement n'a de cesse de renforcer ses actions et sa répression depuis 2006 pour l'assimilation des dernières générations, j'entends toujours : « Pourtant les Aborigènes sont très aidés en Australie », « mais le problème c'est qu'ils sont tous alcooliques »...Voilà les deux idées que l'on retient de cette terre exotique, héritage d'images angéliques diffusées à la télé ou d'articles édulcorés dans la presse.

C'est vrai que l'Australie est manichéenne. Avec une société aussi jeune, cela doit être dur d'être dans la nuance face à un monde en mutation constante. La rudesse de cette société n'est donc pas le seul fait qu'elle a été fondée par des bagnards et des prostituées... C'est un ensemble de circonstances, qui d'ailleurs la rende mystérieuse, cela n'échappe à aucun voyageur.

J'ai réellement « rencontré » l'Australie en 2011, je débarquais à Tennant Creek avec une caméra, autant dire « in The middle of nowhere ». Sortie à la nuit tombée pour visiter cette cité-dortoir, située à 500 km au nord d'Alice Springs, j'ai été saisie devant une vision apocalyptique dans l'artère principale de la ville : des centaines d'âmes errantes et hurlantes, des familles Aborigènes à la rue, harassées et dépassées par les évènements. Je me suis fait cette réflexion : c'est comme ça que pourrait être l'enfer... au moment où j'ai entendu l'appel du gérant du motel derrière moi : « C'est dangereux ! Ne sort pas après 20 h, rentre immédiatement ».

En pleine journée, les rues de Tennant Creek sont redevenues désertes alors que la police avec ses voitures surmontées d'un « coffre-cage » sillonnait les camps pour empêcher l'entrée d'alcool et embarquer des Aborigènes. C'était les premières années de la politique dite « d'Intervention » dans le Territoire du Nord. Tennant Creek avait été transformée en une "ville-prison" pour des communautés éloignées qui avaient été forcées de quitter leurs terres ( pour quelles raisons précises ? aucune de spécifiée…l 'extension de l'exploitation intensive minière certainement ) et qui finirent dans les rues de la bourgade, sans relogement possible...des familles clochardisées, des vies brisées et tout ça loin des yeux de l'Australie moderne.

Après 4 années de tournage de mon documentaire sur le combat des Aborigènes pour la protection de leur terre et leurs droits fonciers ( www.sovereigntydreaming.fr ), je me souviens de la vie dans une communauté. Tommy, Amber, Jonathan, Rarriwuy, sont des visages d'adolescents que je revois. Je ne les connais pas personnellement, je sais qu'ils ont entre 15 et 20 ans, sont Aborigènes et vivent en bordure de n'importe quelle ville de l'Outback. Tous encaissent au quotidien les difficultés qui affectent leur peuple et leurs familles depuis plus de 200 ans de colonisation : racisme, perte identitaire, culturelle, stigmatisation et pour certains, problèmes d'addiction générationnelle aux drogues et à l'alcool. Mais tous aussi portent en eux le rêve d'être celui ou celle qui sortira sa famille de ses difficultés, plus encore : l'espoir de sauver le futur de leur peuple tout entier.

J'ai vécu le « pillage » familiale de ces jeunes au moment du versement de leur pension sociale ou bien lors du simple achat d'un paquet de clopes. L'entraide est une obligation traditionnelle chez les Aborigènes mais ici, dans les communautés éloignées, c'est aussi une question de survie, tout doit être partagé. J'ai ressenti la honte, la peur même de ces familles d'être filmées dans certaines situations comme dans une maison en désordre.

J'étais à Mutitjulu, communauté propriétaire du mythique monolithe rouge : « Uluru » ( ou "Ayers Rock" ) quand un adolescent venait de se pendre à un arbre quelques jours plutôt. L'arbre avait été coupé et brûlé immédiatement pour laisser son esprit partir, puis la vie avait repris son cours dans la communauté. Ces choses là sont courantes dans les villages de l'Australie profonde où la jeunesse n'a aucune alternative, ni de quoi se rattacher à des traditions. Elles sont amenées à disparaître en même temps que les terres et les sites sacrés par l'exploitation minière.

Je me souviens en 2013 que le premier ministre élu d'Australie, Tony Abbott, un fervent libéral au background conservateur et monarchiste ( mais également pieux catholique ), avait su donner à sa campagne des valeurs morales. Connu pour ses escapades missionnaires dans les communautés Aborigènes du fond de l'Australie, Abbott avait décidé d'investir en leur faveur. En juillet 2014, il souligne publiquement que l'Australie était « inhabitée » à l'arrivée des investissements britanniques titillant les vieux démons de la colonisation toujours très vivaces chez les Aborigènes ; récemment enfin, il décide de mettre un terme à la surtaxation des compagnies minières. C'est début 2015 que l'annonce tombe de la bouche de Colin Barnett : Fermeture prochaine de 200 communautés dans l'Australie occidentale. Abbott explique que la vie dans les communautés est un style de vie dont le maintient coûte cher aux contribuables. Mais derrière la démagogie de ces propos et qui, de tout temps ont fait passer les Aborigènes pour des assistés, incapables de s'autogérer *, il y a une réalité plus évidente qui n'échappe à personne aujourd'hui dans le pays : le besoin des terres désertiques pour l'enfouissement de déchets nucléaires mondiaux. ( * le système d'autogestion qui marchait depuis les années 70-80 a été amendé dans les années 90 : sujet à suivre )

Les différentes nations Aborigènes d'Australie ont plus que jamais besoin d'une fenêtre pour se faire entendre et de soutiens. Ce qui se passe actuellement les unira, je l'espère, pour aboutir définitivement à cette cause ultime mais OBLIGATOIRE : la signature d'un traité pour une reconnaissance souveraine des nations Aborigènes d'Australie.

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