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Billet de blog 27 oct. 2022

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Écofascisme, ou comment l’extrême droite s’approprie les questions écologiques

Les conséquences déjà bien visibles du dérèglement climatique constituent un véritable problème de société et forcent les acteurs politiques à y répondre. Les propositions formulées diffèrent grandement en fonction de l’orientation politique des acteurs. À travers l’écofascsime, l’extrême droite tend à apporter la sienne à la situation écologique.

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Durant les présidentielles de 2022, les thématiques écologiques ont fait l’objet d’un désintérêt disproportionné compte tenu de l’urgence climatique actuelle. En effet, selon l’outil ElectionTracker de Magic Lemp, l’environnement n’est que le huitième sujet abordé lors du premier tour de la campagne présidentielle par l’ensemble des candidats (l’Europe, l’immigration et la sécurité étant les sujets ayant le plus pesés). Les thématiques écologiques y ont été très majoritairement portées par la gauche si bien que l’écologie est, dans l’opinion publique, systématiquement associée à la gauche, parfois radicale au vu de l’ampleur des changements de société proposés. L’écologie n’est pas une orientation politique mais bien une discipline scientifique se basant sur des faits établis, qui reposent sur le travail de milliers de chercheurs. En revanche, les propositions visant à pallier notre situation sont, elles, éminemment politiques. 

Historiquement, la gauche à commencer à s’emparer des problématiques écologiques à la fin des années soixante. A la suite de mai 68 puis du premier choc pétrolier de 1973, les marxistes, puis les socialistes (au sens de l’idéologie, non du parti), se sont saisis de la question et se sont rapprochés des mouvements écologistes déjà existants jusqu’à s’approprier complètement l’écologie politique. Le capitalisme et le productivisme y sont critiqués, les modes de consommation y sont remis en question et d’importants combats écologiques sont menés comme celui du plateau de Larzac. René Dumont, premier candidat écologiste à la présidentielle de 1974, parle d'anticolonialisme. La gauche milite et nie toute autre vision politique des thématiques écologiques. 

Ce déni occulte la réalité du champ politique qui montre que l’écologie n’est pas « naturellement » de gauche. Face à l’urgence, de nombreux courants politiques se saisissent de la question et l’extrême droite porte également des revendications écologiques qu’il est important de comprendre et d’analyser pour mieux les combattre. Cette intégration des enjeux écologiques au sein des idéologies fascistes est parfois qualifiée d'écofascisme. Ce terme, à l’usage relativement flou, est tantôt utilisé comme une insulte pour décrédibiliser certaines politiques écologistes, jugées liberticides (khmers verts, ayatollah de l’écologie,…), tantôt pour nommer la mise en place d’un régime autoritaire en réaction à la dégradation de la situation écologique. En réalité, l’écofascisme est une idéologie établie et développée depuis des dizaines d’années et qui trouve ses fondements dans plusieurs concepts. En les détaillant, il est possible de faire un état des lieux de la progression de ces idées dans le paysage politique français. Le livre d'Antoine Dubiau, écofascismes, paru aux éditions Grévis en 2022 en donne notamment une bonne idée.

La face écologique des théories racialistes

Appliquer des logiques évolutionnistes à l’espèce humaine, comme la concurrence entre les populations pour leur survie comme un facteur prédominant du développement humain est appelé « darwinisme social ». Ce terme, apparu à la fin du 19ème siècle, désigne ce qui est largement considéré aujourd’hui comme une pseudoscience, n’étant basée sur aucune donnée empirique. Ces théories permettent de justifier des théories racialistes qui prônent une suprématie blanche mais aussi chrétienne. Ces justifications biologiques de la supériorité des populations blanches comme un résultat de la sélection naturelle permettent de considérer les autres ethnies comme légitime à être dominée. Ces réflexions ont eu un rôle central dans les crimes liés à la colonisation. Ces approches, populaires jusque dans les années 80, vont ensuite se transformer dans une stratégie de dédiabolisation de l’extrême droite. Aux discours plaidant pour une hiérarchie de race, sont progressivement préférés ceux parlant de différences de cultures reliées à l’identité.

En effet, dans toutes les idéologies fascistes (nazisme, fascisme italien), se retrouve une protection nationaliste de la race et de la culture. L’idée d’une nature garante d’un ordre social et culturel est fondamentale dans l’écofascisme. En considérant identité et culture comme une part intégrante des écosystèmes, reprenant ainsi les termes scientifiques de l’écologie, protéger son environnement naturel reviendrait alors à protéger son identité. Toute population extérieure se voit attribuer le rôle de perturbateur (au sens écologique) et menace l’équilibre naturel et ainsi l’identité et la survie des dits écofascistes entrant en compétition avec eux pour les mêmes ressources d’un milieu. Les civilisations sont des produits biologiques qui doivent être séparés pour la paix et la sauvegarde de la biodiversité. On peut y voir une sorte de version écologique du grand remplacement. 

Entre antimodernisme et ruralisme, la sacralisation du retour à la terre

Les discours écofascistes se caractérisent par un rejet profond de la modernité. Dans son aspect technologique mais aussi dans ses valeurs morales progressistes (favorables aux droits des minorités, des femmes, des travailleurs…). La mondialisation y est fustigée pour avoir favorisé les échanges de populations et de cultures tout comme pour avoir érigé un modèle occidental consumériste inspiré de la société états-unienne. Des appels à fuir les villes, considérées comme des territoires perdus au profit de campagnes à reconquérir, se multiplient. Ce modèle ruraliste met en avant les traditions, la paysannerie et l’enracinement à la terre dans un mélange réactionnaire représentatif d’un imaginaire fantasmé d’une France rurale et conservatrice. 

Cet enracinement se retrouve dans la dimension territoriale des discours écologiques de l’extrême droite, attachés au local. Hervé Juvin, ancien député RN et fondateur du Parti Localiste présente le local comme “l’intelligence de la séparation”, celle des cultures et des civilisations. Les territoires locaux sont ainsi considérés comme figés, des contenants immuables insensibles à toutes évolutions sociogéographiques. Cette dimension territoriale, est également fortement considérée dans l’écologie politique, mais comme un espace aux enjeux spécifiques qui doit susciter une réponse adaptée, et ce n’est pas le seul concept qui se voit approprié par des groupes politiques antagonistes

Effondrement, décroissance, populationnisme, un brouillard idéologique favorisant la montée de l’écofascisme

En dehors de l’écofascisme, certaines voies au sein de l’écologie politique tendent vers des formes de fascisation. Une approche populationniste de la situation écologique, légitimée par un fatalisme qui montre l’être humain comme destructeur inné de son environnement, voit la réduction de la population mondiale comme une solution. Au-delà d’être particulièrement anthropocentrée, cette approche néomalthusienne souffre de biais racistes et d’incohérence. En effet, la population est souvent considérée comme uniforme omettant les inégalités économiques : les réductions de la population concernent souvent les pays les plus touchés par le dérèglement climatique, soit les pays du Sud, leur population étant ainsi implicitement considérée comme « sacrifiable ». L’association suisse EcoPop (Ecologie et Population), décrivant l’accroissement de la population mondiale comme un facteur prédominant du problème écologique illustre bien ceci. Elle soutient la limitation de l’immigration et a monté un programme de développement au Togo basé sur la planification familiale (contrôle des naissances). 

Les théories effondristes ou la collapsologie (qui prédisent un effondrement de la civilisation thermo-industrielle1) souffrent de biais similaires. Malgré le travail de conscientisation du problème écologique qu’elles ont permis au sein de la population, en insistant sur l'impossibilité de maintenir une croissance perpétuelle dans un monde fini, elles disposent d’une grande attractivité pour l’extrême droite et en particulier pour les sphères survivalistes. En plus d’être d’un déterminisme et d’une temporalité discutable, la collapsologie nourrit l’écofascisme qui s’en est emparé pour réécrire des scénarios de fin du monde sur un fond de crise migratoire dues aux conséquences du dérèglement climatique. En ce sens, le livre "survivre à l’effondrement économique” paru en 2011 de l’auteur Piero San Giorgio, proche de milieu néo-nazis et d’Alain Soral, promeut l’usage de zones rurales autosuffisantes pour faire face aux vagues migratoires suite à un hypothétique effondrement.  

Enfin, la décroissance, lorsque le projet politique l’entourant est mal défini, peut devenir ambigu du fait de sa compatibilité avec les récits déclinistes de l’extrême droite. L’antiproductivisme est incorporé par des discours de gauche comme de droite et alimente les fantasmes de “retour à l’ancien temps” pour donner une forme réactionnaire de la décroissance. Souvent réduite à son aspect économique, la décroissance devient malléable sur les plans politique et spirituel. Un bon exemple en est les écrits d’Alain de Benoist, défendant régulièrement la décroissance dans des revues d’extrême droite comme Éléments ou Krisis (qu’il a fondée). 

Toutes ces ambiguïtés, sans même évoquer la légitimation d’un régime autoritaire comme manière la plus efficace de faire face à la situation écologique, participent à l’émergence et la consolidation des théories écofascistes. Cependant, leur place dans l’espace politique français est pour le moment limitée.

Le Pen, Zemmour : l’amour inconditionnel de l’extrême droite électorale pour les énergies fossiles

Les dernières élections présidentielles et législatives l’ont montré, les plus gros partis d’extrême droite en France ont des orientations climatosceptiques et impérialistes. La très faible importance du volet écologique des programmes présidentiels des deux candidats Marine Le Pen et Eric Zemmour, qui ont concentré la très grande majorité des voix d’extrême droite lors des élections, montre que le courant dominant est plutôt au carbo-fascisme. Celui-ci considère les énergies fossiles comme des fondations de la civilisation occidentale. Maintenir un tel mode de vie permettrait donc d’éviter une hypothétique destruction civilisationnelle. La défense de la bourgeoisie pétro-gazière, dont le pouvoir économique et politique s’est construit sur l’exploitation des énergies fossiles, se fait donc au détriment des mouvements écologistes, accusé de faire le jeu des immigrés comme le rappelle cette intervention d' Eric Zemmour sur CNews le 29 juin 2020 arguant que la couleur du parti EELV faisait référence à celle de l’Islam. Malgré certains courants localistes, le RN a plutôt un projet nationaliste, basé sur une nation perdue qui doit retrouver sa grandeur d'antan (construite sur l’exploitation humaine et des énergies fossiles) et non pas sur des communautés identitaires locales.

En 2022, plus possible d’éviter la question écologique : vers un tournant écofasciste ?

L’été 2022 l’a de nouveau confirmé aux yeux de tous : après le 6ème rapport du GIEC, les conséquences du dérèglement climatique ne sont pas abstraites et lointaines. Elles sont concrètes et touchent déjà des millions de personnes à travers le monde. Cette réalité est aujourd’hui difficilement niable si bien que l’ensemble du champ politique va se retrouver forcé de traiter cette question. Les partis d’extrême-droite vont devoir, comme les autres, apporter des réponses face à la situation écologique, le risque écofasciste est donc bien réel. 

Si l’extrême-droite électorale ne montre pas encore d’adhésion à l’idéologie écofasciste, ce n’est pas le cas de militants de plusieurs groupuscules qui en ont fait leur cheval de bataille. Ces groupes tentent de s’organiser pour créer des ZID (Zone Identitaire à Défendre, selon l’expression de Clément Martin, ex-porte-parole de Génération Identitaire), communautés écologiques blanches dans les campagnes. Leur idéologie, diffusée le plus souvent à travers des revues, s’articule autour de la promotion d’un exode urbain et de la notion d’enracinement de la population blanche défendant son environnement. Peu de projets, en France, sont vraiment développés mais certains sont bien réels : l’association Des racines et des elfes qui défend un réenracinement identitaire et communautaire des Européens a par exemple acquis un terrain et une maison (baptisée la maison des Elfes) où iels entendent proposer des rencontres afin de diffuser leurs revendications identitaires.

La menace écofasciste plane

Reconnaître et combattre cette appropriation des thèmes écologistes par l’extrême-droite est essentiel pour faire face aux problèmes écologiques actuels. L’accélération de la dérégulation du climat et flux migratoires qui y sont associées vont favoriser la montée du discours écofasciste qui doit être combattu par l’écologie politique en commençant par clarifier certains de ses propres concepts ambigus qui peuvent mener à la mise en place d’un régime écologique autoritaire. La lutte contre l’extrême-droite et ses idées ne doit pas oublier le plan écologique, sous peine de voir les théories écofascistes prendre de l’ampleur dans les années à venir. 

1Relatif au fait que l’économie moderne et l’industrie fonctionnent grâce aux énergies fossiles

Cet article est, entres autres, grandement inspiré du travail d'Antoine Dubiau et de sa thèse "Ecofascismes" parue aux éditions Grevis en mai 2022

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