Zied Lakhdar : « Hollande devrait s’abstenir de venir en Tunisie »

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Élu en mars secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié (Al Watad), Zied Lakhdar succède à la tête de ce parti à Chokri Belaïd, assassiné le 6 février. Il est, avec Hamma Hammami, l’un des porte-parole du Front populaire, une coalition de gauche résolument opposée à l’actuel gouvernement dominé par les islamistes d’Ennahdha.

La Tunisie a connu ces dernières semaines une nouvelle vague d’arrestations et de procès de militants, de journalistes, d’artistes. Ces atteintes à la liberté d’expression signent-elles un retour aux méthodes de l’ère Ben Ali ?
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Zied Lakhdar. En réalité, les atteintes aux libertés n’ont jamais cessé depuis le 14 janvier. Tout est fait pour élimer les libertés que les Tunisiens ont conquises et tentent d’exercer au quotidien. Avec les politiques menées par la troïka au pouvoir, avec la crise politique que celle-ci traverse, le gouvernement, dominé par les islamistes d’Ennahdha, n’a d’autre choix que le recours à la violence, à la terreur. Les attaques contre les libertés vont donc aller en s’aggravant.

Comment réagissez-vous aux promesses du chef d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, sur la tenue d’élections cet automne ?

Zied Lakhdar. Rached Ghannouchi est un adepte du double discours. Il tient un langage à ses ouailles, ici, en Tunisie. Il en tient un autre en Occident. Aux États-Unis, il se dit, la main sur le cœur, opposé à toute sanction du « blasphème ». En Tunisie, lui et ses partisans font la chasse à tous ceux qui expriment un point de vue critique sur la religion. Bien sûr, nous respectons les croyances de notre peuple. Mais nous voyons d’un mauvais œil les attaques  qui se multiplient au nom du religieux contre des individus, des artistes, des intellectuels.

Le 6 juin dernier la Tunisie a signé avec le FMI un nouveau prêt de 1,7 milliards de dollars. Quelles en seront les conséquences sociales ?

Zied Lakhdar. Le peuple tunisien a déjà expérimenté les conséquences des diktats FMI. Cette institution essaie aujourd’hui d’imposer à ce gouvernement, qui a déjà capitulé sur tous les fronts, un nouveau plan d’ajustement structurel encore plus dur que celui de 1985. La facture sera lourde pour le peuple tunisien en matière de libertés politiques et syndicales. La classe ouvrière, les salariés seront en première ligne. Au Front populaire, nous estimons que ce gouvernement, qui est un gouvernement transitoire, n’a pas le droit de signer des accords stratégiques de cette nature.

Avec les événements du mont Chaambi, le premier ministre Ali Larayedh a promis de se montrer « ferme » vis-à-vis des milices islamistes. Dans les faits, le gouvernement a-t-il renoncé à sa politique de complaisance vis-à-vis de ces groupes violents ?

Zied Lakhdar. Larayedh doit se rappeler que des progressistes, des démocrates parmi lesquels notre martyr Chokri Belaïd, alertent de longue date sur la constitution de telles milices. Lorsque nous parlions de la circulation d’armes, de l’existence de camps d’entraînement, Larayedh, alors ministre de l’Intérieur, répondait invariablement par la dénégation. Il se réveille maintenant pour s’émouvoir de la présence en Tunisie de groupes terroristes. Mais ce tournant stratégique n’est le fait ni de Larayedh ni celui de son parti ou de sa troïka. En réalité, ce sont les États-Unis qui ont imposé à ce gouvernement de lutter contre le groupe Ansar Al Charia, une branche d’Al Qaeda en Tunisie. C’est ainsi que Larayedh et les siens se sont mis à exécuter les ordres de leurs maîtres américains.

Où en est l’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd ?

Zied Lakhdar. L’enquête piétine. Il n’y a pas d’avancées sérieuses. Ces derniers jours, nous avons appris qu’une arrestation était intervenue. Lorsque les avocats ont demandé au juge d’instruction de dévoiler l’identité de ce suspect, il a refusé. Nous devons faire pression sur le juge d’instruction, sur les ministères de l’Intérieur et de la Justice, sur le gouvernement pour réussir à bousculer la situation et faire en sorte que la vérité éclate enfin. 

Vous inscrivez-vous dans une stratégie d’élargissement du Front populaire ? Envisagez-vous des alliances futures avec d’autres forces démocratiques ?

Zied Lakhdar. Lorsqu’on fait de la politique, si l’on ne parvient pas à élargir son front, à l’ancrer dans les couches sociales concernées par le changement, c’est mortel. Aujourd’hui le processus révolutionnaire traverse une phase très délicate. Pour débloquer la situation, nous devons trouver des intersections avec d’autres forces démocratiques, qui ne partagent pas forcément la plate-forme du Front populaire, mais avec lesquelles des convergences sont possibles sur les libertés, la laïcité, la construction d’une république démocratique. Jamais nous n’avons rompu le dialogue, même dans les pires moments de dissensions. Nous recherchons en permanence les points communs sur lesquels nous pouvons avancer ensemble. Nous n’avons pas le choix. La situation s’aggrave chaque jour davantage en Tunisie et nos adversaires, en face, bénéficient de l’appui des États-Unis et d’un soutien régional parmi les monarchies réactionnaires du Golfe.

A l’occasion de votre visite en France, vous avez rencontré des représentants du Parti communiste, du Front de gauche. Comment peut s’exprimer la solidarité des progressistes français avec le peuple tunisien ?

Zied Lakhdar. Nous avons besoin de cette solidarité internationale avec la révolution tunisienne. Ces forces peuvent nous aider à faire éclater la vérité sur l’assassinat de Chokri Belaïd. Il faut qu’elles se saisissent de la question de la dette. D’autant que François Hollande doit se rendre bientôt en Tunisie. Nous avons eu en France des échanges très fructueux. Le dialogue doit devenir permanent entre forces de progrès du bassin méditerranéen. Pour aller plus loin, je pense que les forces progressistes et démocratiques des deux rives doivent se doter d’une plate forme politique commune. Nous sommes tous concernés par le changement.

Vous évoquez la future visite de François Hollande à Tunis. Avez-vous senti une inflexion dans les politiques conduites vis-à-vis de la Tunisie depuis son élection ?

Zied Lakhdar. Il n’y a pas eu de rupture. Je crois sincèrement que dans la situation actuelle, s’abstenir de venir en Tunisie serait un geste positif pour aider le pays à sortir de l’impasse. Quelque part, cette visite aura l’allure d’un soutien à la troïka, à ce gouvernement.

Qu’avez-vous pensé des événements de la place Taksim à Istanbul ?

Zied Lakhdar. Je me suis souvenu de ce qu’a dit Rached Ghannouchi lorsqu’il est revenu de Londres. Pour rassurer les Tunisiens méfiants vis-à-vis des islamistes, il a prétendu vouloir s’aligner sur le « modèle turc » incarné par l’AKP. Ses partisans sont allés jusqu’à le présenter comme l’un des théoriciens de ce fameux modèle turc. Cet exemple turc s’est montré vient de dévoiler sa vraie nature. C’est en fait un modèle néolibéral, autoritaire, à visage islamiste.

 

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