Transition politique au Burkina Faso: l'armée en embuscade

Les dix jours qui ébranlèrent le Burkina Faso. Après un règne long de 27 ans, le président Blaise Compaoré a été chassé du pouvoir le 31 octobre 2014. Les griefs? Sa volonté de faire voter un amendement à la Constitution lui permettant de se présenter à un nouveau mandat. L'homme qui se rêvait en président à vie a dû faire face à l'opposition de la société civile et de l'armée.

Trois mois plus tard, comment se déroule la transition? L'armée a pris une place importante dans le processus de transition, faisant craindre des dérives autoritaires aux organisations de la société civile. 

Benoit Beucher, chercheur à l'université libre de Bruxelles et spécialiste du Burkina Faso, analyse la situation politique au "Pays des hommes intègres"

Comment se déroule actuellement la direction bicéphale à la tête du Burkina Faso entre Isaac Zida et Michel Kafando?

Jusqu'ici, les deux hommes, au parcours et au tempérament très différents, maintiennent publiquement des relations cordiales. Manifestement, la marge de manœuvre du président Kafando est limitée depuis son accession au pouvoir. Les militaires, et en particulier Zida, ont clairement fait peser leurs revendications, notamment le maintien de leur position prééminente dans les rouages de l'Etat, via le gouvernement de transition, où ils disposent de ministères stratégiques (Sécurité, Administration territoriale, mainmise sur le secteur minier, etc)

Aucune source ne fait part de façon claire et précise de crise au sommet entre les deux hommes. La fragilité du processus de transition, de la situation sociale et économique, imposer de serrer les rangs à la tête de l'exécutif, mais la situation reste très ouverte et soumise à des facteurs internes (réaction de la rue et plus particulièrement des jeunes face à une politique qui ne va pas immédiatement améliorer leurs conditions de vie, ni leur intégration plus poussée dans les rouages administratifs et politiques du pays, etc.) ainsi qu'à ces facteurs externes (capacité de nuisance du président Compaoré, pression de l'UA...).

Le calendrier des élections, prévues à la fin de l'année, sera t'il respecté?

Il est difficile de dire si ce qui prend la voie d'élections couplées (présidentielle et législative) suivra le calendrier initial. Le Premier ministre Zida a déjà fait savoir à ses homologues africains que le Burkina reste souverain en la matière, et qu'il prendra le temps afin que le processus débouche sur des élections réellement concurrentielles aux résultats crédibles. L'Exécutif souhaite également faire du Burkina en la matière. Nul doute que ni Zida ni Kafando n'ont intérêt à faire en sorte que la transition s'éternise. Cependant, quid des partis politiques qui s'apprêtent à s'affronter de façon d'autant plus violente (sur le plan politique) que le pouvoir d'Etat a été confisqué depuis 27 ans, et qu'à aucun moment dans l'histoire du pays celui-ci n'a connu de réelle alternance démocratique ? 

Y a t'il un risque de voir le pays se diriger vers un pouvoir militaire?

Cette hypothèse n'est pas à écarter. Depuis 1966 et la chute du président Yaméogo (premier chef de l'Etat), le pays n'a connu que des régimes militaires. Plus que les partis, leur emprise sur l'ensemble du territoire reste très forte. Ils ont bien sûr la capacité technique de faire tomber un gouvernement, mais aussi de tenir en main des éléments aguerris susceptibles de se révolter.

Mais ce scénario n'est pas si évident, notamment dû au fait d'une méfiance d'une partie de la population à l'égard de l'armée. Il y a aussi le rôle de veille assuré par des organisations de la société civile (OSC) à l'image du Collectif Balai citoyen, sans oublier bien sûr l'opposition, à commencer par l'UPC de Zéphirin Diabré.

Comment la société civile, et notamment Balai citoyen, réagit-elle face aux nouvelles autorités?

Clairement, les OSC sont dans l'ensemble très méfiante tout en appuyant bien sûr le processus de transition. Le récent scandale et la démission de l'ex-ministre Moumouni Diéguiemdé le montre à l'évidence (accusé par la presse d'avoir séjourné en prison pour une sombre affaire d'achat d'avion aux Etats-Unis, ndlr). Tout comme la dénonciation des émoluments des ministres et des 90 députés du Conseil national de la transition (CNT) jugés indécents par le collectif « Ca suffit! ».

Le président comme le Premier ministre ne peuvent ignorer leur capacité mobilisatrice au bénéfice ou à l'encontre du pouvoir en place. Ces collectifs, qui sont d'ailleurs de plus en plus divisés à mesure qu'ils se multiplient, et qui sont parfois instrumentalisés par des formations politiques, entendent veiller de près au processus de transition dont la plupart pensent qu'elle ne se limitera pas à l'élection du prochain président.

Quelle est l'influence de l'ancien président Blaise Compaoré?

Je n'ai aucun élément précis pour répondre à cette question. Je peux simplement dire qu'il me semble peu probable que l'homme renonce complètement à peser sur l'avenir du pays. Certains de ses principaux « soutiens » sont encore influents à Ouagadougou. A commencer par le général Diendéré.

On peut aussi se demander si le président ou ses proches ne vont pas s'employer à fragiliser la transition pour décrédibiliser la transition opérée à la suite des 30 et 31 octobre. Tout dépendra certainement du sort qui sera réservé à l'ancien chef de l'Etat (extradition et jugement au Burkina) et à la capacité du gouvernement de la transition de résister aux pressions et de permettre la tenue d'élections pacifiques et transparentes. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.