Dans la crise: prolifération de la parole, insuffisance de l’écoute

Durant la crise, plus encore qu'en temps ordinaire, la capacité à intervenir et à peser dans le débat public est profondément inégalitaire. Les pouvoirs publics s'appuient sur les expert.es pour prendre leurs décisions, mais les voix des personnes les plus directement concernées par la pandémie ne sont pas suffisamment entendues. Politiques et médias, osez la démocratie plutôt que l'entre soi !

Si le COVID-19 est omniprésent dans nos conversations, certain.es sont davantage autorisé.es à parler que d’autres et ont nettement plus de chances d’être entendu.es. Ce constat établi de longue date par les sciences sociales est confirmé par la situation inédite que nous vivons depuis la semaine dernière.

Nous en faisons l’expérience plusieurs fois par jour : tout le monde parle du COVID-19 et de la manière dont sa gestion par les autorités affecte nos vies. Nous téléphonons, plus fréquemment et longuement que d’habitude, aux proches dont nous sommes éloignés. Nous échangeons des SMS et des messages sur les réseaux sociaux avec une intensité rarement égalée. Le virus est sur toutes nos lèvres et dans toutes nos lettres – sans parler des vidéos, des images et autres émojis qui s’y ajoutent fréquemment, y compris sur un ton humoristique. Les « psys » eux-mêmes recommandent ces prises de parole, parce qu’elles limitent l’isolement des personnes qui résident seules, parce que la verbalisation et le partage de nos vécus nous aident à apaiser nos peurs…

Ces expressions de soi débordent de la sphère privée ; elles vont au-delà de nos cercles familiaux et amicaux. Comme on le répète à l’envi depuis le « printemps arabe » de l’année 2011, les réseaux sociaux participent à la massification des prises de parole. Dans tel hôpital ou dans tel EHPAD, des soignant.es alertent, par un tweet ou une vidéo, sur le manque de matériel dans leur établissement ; des chefs d’entreprise du BTP font savoir les pressions exercées par le gouvernement pour qu’ils maintiennent leurs chantiers. Les médias dits « traditionnels » (ceux qui sont assurés par des journalistes) rendent eux-mêmes visibles ces prises de parole individuelles et collectives. Les appels à témoignages, écrits, audio ou filmés, se sont multipliés ces derniers jours, sous la forme de nombreux « journaux confinés » tenus par des parents convertis bon gré mal gré à « l’école à la maison » ou par des Parisien.nes ayant rejoint la campagne.

Les bouleversements introduits par la pandémie dans nos vies sont si profonds et si brutaux que nous avons besoin d’en parler. Les manières de vivre cette crise sont si variables, si révélatrices de la prégnance des inégalités dans nos sociétés, qu’il est nécessaire et urgent que plusieurs voix, et en particulier celles des plus vulnérables, soient entendues.

Pourtant, d’autres voix sont beaucoup plus audibles que les leurs. Parce qu’elle touche à un domaine (la santé) qui s’est organisé autour du monopole des connaissances par des expert.es professionnel.les, parce que la gestion de la crise est assurée aux sommets de l’Etat, cette pandémie renforce la légitimité des responsables médicaux et politiques à intervenir. Ce sont eux qui cadrent le débat public, au sens où les prises de parole s’organisent en large part à partir de leurs propres interventions. Lundi 16 mars, 35 millions de personnes ont suivi l’allocution télévisée du Président de la République : « un record absolu pour une intervention télévisée », selon Médiamétrie, l’organisme chargé de la mesure de l’audimat. Chaque soir, le point presse du professeur Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, est largement relayé, tant est grand notre besoin de savoir où en est la pandémie et quelles mesures l’exécutif prend pour y faire face.

Les deux groupes professionnels auxquels appartiennent ces personnages principaux viennent régulièrement en renfort. Les membres du gouvernement, les parlementaires, les élus locaux, les médecins de différentes spécialités sont omniprésents dans la couverture médiatique de la crise. Le canal de communication va ici de haut de bas, des sachants et des puissants vers les destinataires de leurs conseils et de leurs décisions.

Cela n’a rien d’étonnant. Le fonctionnement quotidien des médias, comme l’observation des crises précédentes, conduisent peu ou prou au même constat. Face à ce virus encore peu connu, face aux transformations majeures de nos modes de vie qu’il engendre, pouvoirs publics et citoyen.nes ont impérativement besoin d’une expertise solide et bien construite. Mais une fois de plus, les femmes soient bien moins influentes et visibles que les hommes. Le comité scientifique placé auprès d’Emmanuel Macron depuis le 11 mars compte deux femmes pour neuf hommes. La professeure Karine Lacombe, chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Saint-Antoine à Paris, est une « consultante média » reconnue… mais elle est fréquemment la seule « experte » sur les plateaux télé.  

On peut même estimer que l’asymétrie des expressions profanes et professionnelles fait obstacle à la prise en charge cohérente, efficace et juste de l’épidémie. Résumons-nous : les personnes les plus directement touchées par celle-ci peuvent intervenir dans le débat public en tant que témoins – c’est-à-dire sur la base de leur expérience personnelle, nécessairement située et non généralisable. Par contraste, les expert.es de la santé et les responsables politiques délivrent une parole destinée à faire autorité, dont la validité dépasse les cas individuels et qui justifie des décisions portant sur la collectivité toute entière. Cette dichotomie entre témoignage individuel et autorité collective fragilise la construction d’un consensus sur la gestion de crise, ou du moins le consentement au modus operandi des autorités. Parce que l’obéissance ne se décrète pas, mais requière la croyance dans la légitimité du pouvoir, le cantonnement médiatique des paroles profanes confirme la coupure entre les élites en position de décider et la nation, sommée de respecter les consignes officielles.

Les réseaux sociaux, et dans un moindre mesure les médias professionnels, constituent un espace de critique à l’égard du pouvoir. La mobilisation de la parole profane joue un rôle central dans cette dynamique critique. Donner la parole aux concernés conduit régulièrement à souligner le désajustement des décideurs. Le 22 mars au soir, le live du monde.fr publie ce message d’une femme qui se présente comme « une bretonne en colère » : « Mon conjoint est menuisier et doit reprendre le travail demain, comme l'a enjoint la ministre du travail à tous les ouvriers du bâtiment. Je pense qu'elle n'a jamais été sur chantier, ils travaillent en équipe avec une forte proximité. Cette décision me paraît absurde vue la situation. ». Au moment où le gouvernement refuse de limiter l’activité économique aux secteurs « vitaux », c’est là une prise de parole forte, une critique directe de la politique gouvernementale. Mais elle paraît dans la rubrique « vos témoignages », de sorte que les journalistes n’y apportent ni réponse ni mise en perspective et n’interpellent pas les politiques à son propos. Cadrée comme un témoignage, comment cette prise de parole pourrait-elle atteindre les sommets de l’Etat, afin que la communication aille aussi de bas en haut ?

Dans nos démocraties représentatives, on considère volontiers que le pouvoir politique ne peut se baser sur des avis et des intérêts individuels. En revanche, on valorise les instances de représentation : celles-ci font émerger des intérêts collectifs, que les pouvoirs publics doivent prendre en compte. Notre pays n’en est pas dépourvu : les syndicats, les collectifs de soignant.es, les associations de parents d’élèves et bien d’autres alertent sur la gestion présente de la crise. Ces instances peuvent constituer des médiations entre la parole profane et le discours expert. Dans le contexte actuel, ils semblent notoirement ignorés.

La responsabilité du pouvoir politique est ici indéniable, mais celle des médias est également engagée. Le Monde donne certes la parole à cette « bretonne en colère », l’espace de quatre lignes, mais il offre surtout une tribune régulière à une écrivaine qui voit dans la crise l’occasion de se reposer dans sa maison de campagne et de s’y consacrer à l’écriture. Le lendemain, il cite une « femme de lettres » qui se sent comme un « poisson dans l’eau » depuis le confinement : face au désarroi de la quarantaine, nous devrions nous « en remettre aux écrivains » … La controverse a été immédiate face à ce mépris de classe exposé au grand jour. Les grands titres seraient mieux inspirés d’attendre que Leila Slimani et Marie Darrieussecq produisent une œuvre littéraire marquante sur la crise pour leur donner à nouveau la tête d’affiche.

Cette polémique souligne que l’asymétrie médiatique ne sépare pas seulement les expert.es des profanes – bien des médecins « de terrain » disent n’être guère écoutés. Elle renvoie aux multiples facteurs de domination qui traversent notre société. Les femmes des classes populaires, dont beaucoup sont racisées, tiennent la caisse des supermarchés ou assurent la toilette des malades. Alors que leur utilité collective est majeure, leur visibilité reste mineure. Heureusement, le monde médiatique est loin d’être homogène, et certains supports marquent davantage leurs distances à l’égard du monde vécu et gouverné par les dominants. Il faut entendre les aides-soignantes, aux côtés des médecins ; les femmes de chambre et les livreurs, et pas seulement les patrons de ces secteurs ; les mères non-francophones qui travaillent à l’extérieur plutôt que les pères cadres qui télétravaillent.

Les citoyen.nes ne peuvent se contenter de parler ; ils et elles doivent être entendues. Quand les pouvoirs publics laissent entendre que seul.es les expert.es, souvent désignés par eux-mêmes, sont légitimes à peser sur la décision politique, quand les médias renforcent les notoriétés déjà établies, la confiance dans les institutions politiques et médiatiques s’érode et la lutte contre la pandémie en pâtit. Car cette écoute est vitale pour les plus faibles,  déjà peu visibles voire inaudibles en temps ordinaire et à présent surexposés à l'épidémie. Elle l’est aussi pour toutes celles et ceux qui, à l’hôpital, au supermarché, dans les camions de livraison, nous permettent de continuer à vivre.

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