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Billet de blog 4 oct. 2022

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Aux Beaudottes, le bruit de bottes

Depuis le 26 mars, jour de la mort de Jean-Paul, tué d'une balle dans le dos par un membre de la BAC, la population du quartier des Beaudottes vit dans dans l'insécurité. Pas celle des bandes organisées, des dealers de drogues, mais celle où on refuse à une population le droit de vivre en paix.

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Depuis le 26 mars, jour de la mort de Jean-Paul, tué d'une balle dans le dos par un membre de la BAC, la population du quartier des Beaudottes vit dans dans l'insécurité.
Pas celle des bandes organisées, des dealers de drogues, mais celle où on refuse à une population le droit de vivre en paix.

Plusieurs fois par semaine, c'est le défilé. CRS, BAC, BRAV... des acronymes en veux-tu en voilà, une occupation du terrain permanente, pour « mettre la pression ». Contrôle des jeunes, ratissage du périmètre, passage en moto, interventions musclées, gazage à tout va... Que dans la zone il y ait des enfants ou pas, des parents, des vieux, qu'importe ! Aucune distinction, ce sont des habitants des Beaudottes, tous suspects, tous coupables, coupables de vivre là, au minimum.

Bien évidemment, il y a eu des troubles à l'ordre public après la mort de Jean-Paul, et il fallait leur trouver une réponse, pour calmer les tensions et apporter la paix.

Mais cette omniprésence sur-dimensionnée est-elle adéquate ?

Quelle stratégie est-ce là ?

Quels sont les objectifs ?

On peut se poser ces questions, mais dans les faits, ce qu'on constate, c'est une volonté manifeste de mater, comme si la population des Beaudottes était constituée d'animaux dont il fallait briser la volonté, pour les dresser, pour leur apprendre à se tenir sage.

Mais qui sont-ils pour refuser leur humanité à nos concitoyens ? Pour qui se prennent-ils, ces stratèges du maintien de l'ordre ?

Ce qui est sûr, ce que tout le monde sait, du moins toute personne dotée d'une intelligence moyenne, c'est qu'on ne peut pas résoudre le problème de l'insécurité avec de la répression, on ne peut que le contenir. Mais on ne demande pas à l’État de contenir. Son rôle, celui d'un état de droit, devrait être de permettre à chacun de vivre sereinement.

Pour autant, il y a plusieurs types d'insécurité, celle qui concerne la paix publique est le fruit de notre société actuelle, qui nie le droit d'une grande partie de la population à accéder à une vie décente. En créant volontairement de la misère (mécanisme nécessaire à l'optimisation des bénéfices, si chère à l'idéologie libérale), on génère une diminution des barrières morales « garde-fous » et on engendre des comportements nuisibles, et donc cette insécurité. La seule solution réelle à cette dernière est de redonner à la population les moyens d'avoir une vie décente, ce qui veut dire reformater le système pour que la dynamique économique profite à tous, et pas seulement à une minorité (en d'autre terme, réduire les inégalités). De cette manière, on permet à chacun de « faire société », et on pacifie celle-ci.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que la doctrine actuelle du maintien de l'ordre laisse penser qu'il ne s'agit pas là des objectifs de notre gouvernement.

En observant les choses naïvement, on pourrait se dire que cette doctrine du maintien de l'ordre est le symptôme d'une absence totale de réflexion et d’intelligence. Néanmoins, comme il ne sert à rien de sous-estimer ses adversaires, il serait plus pertinent de penser qu'à l'inverse il s'agît du symptôme d'une stratégie réfléchie, dont l'objectif n'est pas la paix sociale, mais plutôt le fruit de motivations plus sombres, se rapprochant dangereusement du vert-brun.

Un indice de ces motivations a été donné lors d'une discussion entre des membres des forces de l'ordre et des jeunes sur place, sur le quartier des Beaudottes. A la remarque d'un jeune qui leur dit « pas de justice pas de paix », un policier a répondu : « Alors vous aurez la guerre ». Il a prononcé ces mots sans agressivité, une simple constatation.

Tout est dit : Le policier, réaliste, sait qu'il n'est pas là pour faire respecter la justice, il sait qu'il est là pour maintenir un système.

A ce titre, on pourrait se dire que ce qui se passe sur le quartier des Beaudottes ressemble furieusement à un test, comme le fut celui de la répression du mouvement des gilets jaunes, qui démontra qu'en utilisant suffisamment de violence, on pouvait réprimer un mouvement social. D'ailleurs, on notera que c'est quand même la première fois que, dans une soi-disant démocratie, on autorise la mutilation comme méthode du maintien de l'ordre. A ceux qui me diront que les éborgnés correspondent uniquement à des accidents malheureux, je répondrais que pour un ou deux éborgnés on pourrait admettre qu'il s'agit d'accident, mais lorsqu'on atteint une trentaine de cas, il s'agit bel et bien d'une méthode. Pour clarifier : lorsque les premières statistiques sont tombées, après quelques mois de manifestations, et que le taux d'éborgné a été estimé à environ un pour un millier de tirs de LBD, la réponse du gouvernement a été... de commander plus de LBD. On peut difficilement faire plus clair comme choix d'orientation.

Le test sur le quartier des Beaudottes serait donc : est-ce qu'en tapant assez fort, on peut faire disparaître toute velléité de contestation sur un quartier ?

On pourrait dire qu'on a suffisamment terrifié les gilets jaunes pour que la plupart d'entre eux préfère rester chez elle plutôt que d'aller manifester. Mais les habitants des Beaudottes, eux, par définition, habitent dans le quartier. Qu'est-ce que veut le gouvernement en allant mettre la pression jusqu'à chez eux ? Qu'ils se cloîtrent et cessent de respirer ? Qu'ils disparaissent soudainement, comme par magie ?

Il serait temps que la question légitime des réels objectifs des pouvoirs publiques émerge.

Quoiqu'il en soit, et quel que soient les habitants du quartier et leur avis sur la police, ils savent qu'on ne les traite pas comme les autres citoyens. Ils savent qu'au final, ils vivent dans une zone de non-droit, non pas à cause des dealers, mais parce que l’État lui-même considère qu'ils n'ont pas le droit de vivre comme des citoyens normaux, et qu'il se réserve la possibilité de les traiter comme il le désire, pour atteindre ses objectifs.

Jusqu'où ?

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