ENTRETIEN AVEC MARC DUMOULIN

Troisième volet de notre série d'entretiens consacrés à d'anciens élèves des écoles supérieures d'art de Dunkerque et Tourcoing, qui ont fusionné en 2011 pour former l'ESÄ. Marc Dumoulin est actuellement employé par la communauté urbaine de Dunkerque et président de La Plate-Forme, Laboratoire d'art contemporain, lieu de production et de diffusion, partenaire de l'école.

Marc Dumoulin à La Plate-Forme de Dunkerque Marc Dumoulin à La Plate-Forme de Dunkerque

Peux tu nous parler de ton parcours à l’école d’art de Dunkerque ? Quels sont les souvenirs remarquables qui s’attachent, pour toi, à cette période de formation ?

 Je sortais de l’institut Saint-Luc de Tournai. J’avais obtenu un équivalent bac (ce qu’on appelle « les Humanités » en Belgique), spécialité « arts plastiques » et je suis entré à l’ERBA en 92. J’ai grandi à Boulogne s/mer et j’avais présenté ce concours parce que la ville de Dunkerque m’attirait. Déjà parce que c’était un port et que j’ai besoin de la mer. J’ai étudié pendant trois ans à l’ERBA et obtenu mon DNAP en 95.

Si on parle de cette période, ce qui me vient à l’esprit c’est la notion de liberté. Pourtant, quand on arrive en première année, on nous passe des commandes assez précises.  Alors, c’est pour moi la découverte des différents supports, des médiums. J’ai découvert la vidéo avec Bertrand Gadenne et Richard Skryzak. Des choses qui m’étaient assez éloignées: l’imprimerie avec Philippe Robert. Et puis, avec plus de sérieux et d’assiduité, la photographie avec Albert Clermont.  À Saint Luc, bien que la créativité soit très présente, il y avait un côté académique très prégnant. Intéressant et formateur, mais un peu en décalage avec l’actualité de l’art à l’époque.

 J’expérimente des difficultés aussi à faire la part des choses, à prendre la bonne distance entre mon expression plastique et un engagement politique, un militantisme qui pré-existait à cette pratique. Est-ce que mon sujet c’était de créer quelque chose pour m’exprimer ou bien créer au service d’un engagement politique ? Je sentais bien que ce n’était pas l’objet mais que c’était incontournable. Par exemple, j’avais fait mon auto-portrait (on était encore sous Mitterrand). Il y avait tous les présidents de la Ve et le dernier c’était moi. C’est un gag, bien sûr, mais c’est symptomatique.   Comme je n’étais pas au clair avec ça et qu’on est plus ou moins sous influence quand on est étudiants, ce n’était pas évident de faire des choix. Il y a des enseignants sensibles, subtils, comme Albert, avec qui les choses ne sont pas forcément dites et s’inscrivent dans le temps. Il y en a qui sont plus bruts de décoffrage. On était par exemple beaucoup sous l’influence de Jean-Sylvain Bieth, avec mon ami Samuel Buckman. On faisait des pièces qui répondaient à ses attentes et n’étaient pas forcément en phase avec nous-mêmes. 

A l’arrivée, j’ai obtenu mon DNAP mais je n’ai pas eu un cursus flamboyant. Un peu bancal. Mon engagement n’était pas assez mûr et pas assez profond dans cette voie. On n’est pas là par hasard. Des idées de pièces, il y en a toujours eu et j’en ai toujours mais il manquait quelque chose pour que ça aille plus loin. 

 Comment s’enchaîne la sortie de l’école d’art et ton entrée dans la vie active ? En particulier comment l’engagement politique et la formation de l’école d’art contribuent-ils à te diriger vers une activité d’assistant parlementaire puis de collaborateur de cabinet ?

 Il n’y avait pas de plan ni de stratégie. Un DNAP ne t’amène pas comme ça à travailler dans la sphère politique mais parfois des opportunités se présentent. Elles ne sont pas le fuit du hasard. Après la sortie de l’école, tout en poursuivant la 4e année, je faisais mon service civil dans un collège à Grande Synthe où j’étais pion pendant un an. Ca m’a au moins permis d’être sûr que je ne voulais pas devenir prof d’art plastique ! Après, j’ai eu une période de recherche d’emploi.

J’avais fait des montages avec des artistes à Calais à la Galerie de l’ancienne poste et au musée d’art contemporain de Villeneuve d’Ascq. J’avais travaillé avec Jean-Sylvain Bieth, Antoni Muntadas, Julian Opie, avec Philippe Bazin sur un projet à Calais avec des collégiens. Marie-Thérèse Champesme, qui dirigeait à l’époque l’ancienne poste, m’avait confié pendant deux jours l’artiste Allan Sekula. Je lui avais fait découvrir Boulogne, le port, la zone portuaire. Ce sont toujours des souvenirs magnifiques de rencontre, d’échanges. Bref, en faisant valoir tout ça, je n’avais pas beaucoup de retours et puis j’ai rencontré Michel Delebarre. Il était venu inaugurer les portes ouvertes de l’ERBA. À l’époque, il était vice-président de la région, chargé des transports. La liaison ferroviaire entre Calais et Dunkerque était précaire et la Région avait mis en place un service de bus, mais ce service ne fonctionnait pas bien, coûtait cher et était menacée de disparition. Or, moi je prenais ce bus alors j’ai profité de la présence de l’élu pour l’interpeller sur le sujet. C’était en 1993, j’étais encore étudiant à l’époque et responsable des jeunes socialistes de Boulogne. Du coup, ça a fait tilt chez lui. Finalement, cette ligne de bus n’a pas été supprimée mais Michel Delebarre m’avait dit qu’il fallait qu’on se voit et qu’on discute. Il avait noté mon nom sur un petit bout de papier. En 1995, l’année du DNAP, je m’inscris au parti socialiste de Dunkerque et je croise Michel Delebarre de temps en temps. Viennent les municipales de 1995. Je passais mon DNAP entre les deux tours. 

 Un jour, Annick Letemple, secrétaire pédagogique de l’école, m’appelle et me dit que le secrétariat du maire veut me parler. On me propose un petit déjeuner au Grand Morien avec Michel Delebarre. J’arrive en retard. On discute trois quarts d’heure. J’étais très flatté mais je n’avais pas d’attente précise. Je pense qu’il m’avait un peu jaugé. L’école est un lieu d’ouverture au sens large. On s’ouvre à plein de choses. Tu ne sais rien faire et tu peux tout faire. Tu n’as pas d’interdit et c’est la force de cette formation. Elle t’ouvre un tas d’horizons, ne referme rien. Une des caractéristique de Michel Delebarre, qui a été directeur de cabinet à Matignon, ministre, etc, c’est qu’il n’est pas énarque, n’a pas fait sciences po et qu'il ne choisit pas ses collaborateurs en regardant les CV. Il fonctionne à l’instinct, au feeling et à un moment il croise Marc Dumoulin qui a un DNAP et il le choisit. 

 Peux tu préciser un peu la chronologie des événements ? 

 En 1996, pendant le service civil, j’ai fait une expo avec Samuel Buckman, où je n’ai présenté que des nouvelles pièces, qui n’avaient plus rien à voir avec ce que j’avais fait pendant les trois années à l’ERBA. Il y a eu un peu de monde. Des enseignants de l’école, il n’y a qu’Albert qui est venu et il m’a dit: « c’est là qu’il fallait que tu ailles ». C’est en sortant de l’école, finalement, que je suis parvenu à être davantage moi-même.

 C’est une période de recherche d'emploi, marquée par une activité militante très intense. Un jour, un permanent du parti socialiste me dit: « Il y a le sénateur qui veut te voir. Traîne dans le coin le lundi matin et tu le croiseras. » En janvier 1997, je vois le sénateur Jacques Bialski. Il me dit « Michel Delebarre m’a parlé de toi. J’ai un poste d'assistant à temps partiel qui se libère, si ça t’intéresse, il est pour toi». J’accepte avec enthousiasme - mais non sans appréhension - et je commence en février 1997, pour le coup sans aucune formation. J’apprends sur le tas avec l’assistant en place, qui a, lui, déjà un peu de bouteille. Et puis Jacques Chirac dissout l’Assemblée nationale. Législatives partielles. Michel Delebarre est élu député, tout comme Monique Denise et Jean Le Garrec dans les ciconcriptions voisines. C'est le grand schlem tout le littoral bascule à gauche. Je vais voir le sénateur, qui après 17 ans de mandat aspire à un rythme de vie un peu plus calme. Il me dit: « Moi j’ai assez donné, j’envoie ma démission du Sénat, je vais te licencier mais tu ne t’inquiètes pas, tu seras l’assistant de Michel Delebarre. Tu fermes ta gueule et tu attends que ça vienne. » 

Un jour, je reçois une pochette courrier à l’en-tête de l’Assemblée Nationale « Marc Dumoulin, pour suite à donner ». 

Et ensuite, quelle a été ton évolution ?

 En 2009, j’ai intégré les services de la Communauté Urbaine, en charge des affaires portuaires. C’est une question qui m’a toujours intéressée. Par exemple, étudiant à l’ERBA, j’achetais déjà « Le Marin ».  Au fil des années, Je me suis fait une spécialité des sujets maritimes.

Actuellement, au sein de la direction Stratégie, International & Portuaire de la CUD, je suis chargé des relations portuaires,en particulier avec le GPMD (Grand Port Maritime de Dunkerque) et les acteurs privés de la place portuaire. J’appréhendais un peu cette intégration aux services mais ce poste,c’était pratiquement du sur-mesure. Créé dans la foulée de la réforme portuaire de 2008  ce service répondait à mes aspirations et le directeur général de la CUD avait trouvé en moi la personne idoine .   

 Parallèlement à cette carrière dans la sphère politique, quelle est la nature de tes rapports avec l’art et les acteurs culturels de Dunkerque?

Concernant La Plate-forme, j’étais collaborateur de cabinet quand le projet a émergé. L’association a été créée en 1998 suite aux assises de la Culture initiées par la Municipalité. A l’époque de sa création, l’association est présidée par Bertrand Gadenne. J’ai suivi le projet et la naissance du lieu, en tant que collaborateur de cabinet. On a fait des repérages de lieux avec Marc Daniel alors directeur de la culture à la Ville. Au moment de l’ouverture du lieu, j'ai suivi à titre professionnel la mise en œuvre du projet « Fabricca » tout en y étant un peu impliqué personnellement.

 Après, il y a de ma part une période de retrait relatif, pour des raisons familiales. Au niveau de la Municipalité, La Plate-forme devient un peu énigmatique. Pour les élus, l'action manquait un peu de visibilité. La DRAC avait visiblement le même sentiment. La relation avec la Ville se distendait un peu, alors que le Maire soutenait véritablement le projet initial. Les équipes bougent. Christine Masson prend la présidence après Patrick Le Bellec et fait prendre un nouveau virage à la structure. Avec Albert, ils ont créé deux emplois à temps partiel, ont ouvert régulièrement le lieu, sont retournés vers les partenaires et se sont efforcés de redonner de la visibilité au projet. Christine Masson partait pour Lille et ne pouvait poursuivre et Albert est venu me me solliciter pour reprendre la présidence et continuer l’action entreprise.

 Ca fait donc 5 ans. A mon arrivée on a fêté les dix ans du lieu. Ma présence a semble t-il contribué à rassurer les élus. La DRAC a regardé de nouveau en direction de la Plate-Forme et refinancé. La CUD est intervenue à son tour.

 Quelle est ta perception de la situation actuelle du secteur culturel, au niveau de la ville, de la communauté urbaine et de la Région ?

 La situation est alarmante aujourd’hui parce qu’on voit bien que tout le monde cherche à faire des économies partout et sur tout. Les élus continuent de dire que la culture c’est important mais dans les faits ce sont les crédits affectés à la culture qui sont mis à mal, plutôt que d’autres budgets. Si ce choix est systématiquement fait, c’est parce que les responsables ont l’impression que la culture touche moins de monde, ce en quoi ils se trompent. Si l’on se fonde uniquement sur les inscriptions et les chiffres de fréquentation, c’est une impression qu’on peut avoir, mais c’est une approche comptable qui ne rend pas compte de la réalité.

Mais on n’en sort pas.

On entend même que la culture serait élitiste, ne concernerait pas tout le monde, que son public « a les moyens ». C’est évidemment faux. Des tas de gens qui n’ont pas les moyens veulent avoir accès à la culture. C’est vrai qu’il existe des besoins prioritaires mais l’accès à une véritable offre culturelle est essentiel. Le sujet est d’autant plus important aujourd’hui après les attentats et dans le climat actuel où l’on ne cesse de répéter qu’il faut mettre des moyens dans l’éducation et la culture. Même dans l’éducation on fait des choix qui ne vont pas dans le bon sens.

Je ne veux pas opposer les institutions et les acteurs de la culture mais le fait est que les collectivités donnent la priorité au financement des équipements et des institutions au détriment de la production et du secteur associatif. C’est un mauvais calcul si l’on considère la productivité des petites structures. Nous expérimentons chaque année des baisses de budget. En valeur absolue ce sont des petites sommes mais pour nous à mille euro près notre activité peut s’arrêter. Est-ce que ce risque vaut le gain modeste réalisé au niveau de la collectivité ?

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