DES ARTISTES DANS LE SERVICE PUBLIC - entretien avec Anne Rivollet

Deuxième volet de notre série d'entretiens avec d'anciens élèves des écoles supérieures d'art de Dunkerque et Tourcoing. Anne Rivollet, en charge avec Patrick Le Bellec de la mission "Art et espace public" de la ville de Dunkerque, revient sur son parcours professionnel depuis sa sortie de l'ERBA en 2000.

Anne Rivollet Anne Rivollet


Peux-tu nous parler de ton parcours professionnel à la sortie de l’école d’art de Dunkerque ?

 Je suis arrivée à l’école d’art en 4e année. D’abord en double cursus, puisque j’étais inscrite en même temps à l’école supérieure d’art du Havre, où j’avais passé mon DNAP puis j’ai fait le choix de rester à Dunkerque, où j’ai obtenu le DNSEP en 2000. J’ai passé ensuite deux ans au Studio national des arts contemporains du Fresnoy.

En 2002, j’ai travaillé avec Albert Clermont (artiste enseignant à l’école d’art de Dunkerque) et Jessika Laranjo, également une ancienne élève de l’ERBA, à la création du lieu « La Plate-Forme », un lieu d’art et de résidences artistiques toujours en activité. L’association « La Plate-Forme » existait déjà, mais n’avait pas de locaux. Autour du projet Fabbrica, nous avons pu trouver les financements et les partenariats permettant de doter l’association d’un local et développer sa programmation, ses actions. Je suis restée quelques années pour travailler, à la fois comme résidente-artiste et comme membre de l’administration de « La Plate-Forme ». J’ai même à un moment tenu le rôle de trésorière, un comble pour moi qui ne suis pas une femme de chiffres! J’ai quitté le projet en 2006-2007, d’une part parce que nous n’étions plus tous en phase sur les objectifs et qu’il fallait du changement dans l’équipe pour redonner du souffle au lieu.

En parallèle, je « gagnais ma vie » comme vacataire dans les musées (MBA, le LAAC dont j’ai participé à la réouverture en 2005). Au sein des musées de la Ville, j’ai pris en charge une partie de l’événementiel ; les projets directement en lien avec le réseau des plasticiens locaux.

Fin 2007, on m’a proposé d’intégrer une mission de la ville de Dunkerque, intitulée « Art et Espace Public », initiée par Patrick Le Bellec, précédemment en charge des ateliers vidéo de la MJC Terre-Neuve.

Après une phase de repérage, au cœur de laquelle nous avions placé la question de la place du travail artistique dans la ville, nous avons mis en œuvre une série d’interventions artistiques dans l’espace urbain.

Il y a par exemple le projet emblématique des « Jardins Barges », développant sur six quartiers une co-fabrication réelle entre artistes, techniciens et habitants sans forme prédéfinie. Il s’agissait de jardins terrestres flottants, explorant différentes facettes du rapport des habitants de cette ville portuaire à l’eau, comme élément, comme environnement, comme espace imaginaire et collectif. Ces barges flottantes, sont maintenant réunies sur le Canal de Jonction. Chaque barge a une identité propre définie par un collectif d’artistes. La Barge à Bar, installée au départ sur le Canal de Furnes a dû être déplacée à cause d’un usage nocturne festif sympathique mais difficile à gérer. Pendant 4 ans on a travaillé autour du plan d’eau de l’île Jeanty.

 

Quel est le périmètre administratif et le champ d’action de cette mission « Art et Espace Public » ? Quelles en sont les évolutions ? Les projets actuels ?

 La mission était primitivement hébergée au sein du Département Art et Médiation des Musées de Dunkerque (DAM). Elle s’en est récemment détachée et dépend désormais directement de la Direction de la Culture de la Ville.

C’est toujours compliqué de développer des réalisations s’appuyant sur des méthodes plutôt associatives au sein d’une collectivité territoriale. Les temps de réactivité ne sont pas les mêmes. Pour ne pas trahir les projets il faut être réactif, même financièrement. On a toujours considéré qu’il s’agissait d’une mission expérimentale et ce caractère expérimental, fondé sur des projets in-situ sans cahier de charges ou définitions préalables, s’inventant et se négociant dans l’échange et le dialogue avec les participants, les partenaires publics et privés, n’inspire pas facilement confiance aux gestionnaires des collectivités. Le côté un peu travail de fond, peu visible, qui ne peut s’évaluer avec des critères classiques de chiffres, y contribue certainement. L’autre difficulté est celle de travailler en transversalité au sein d’une structure pyramidale, c’est une évolution longue à mettre en place.

 

En 2007-2008, la Ville a bien voulu nous donner l’occasion de démontrer la faisabilité de ces projets en nous octroyant un budget de 5000 €, hors salaires. Conscient qu’il s’agissait d’une période de test et que ce montant ne serait pas suffisant, même pour des projets modestes, nous sommes partis à la recherche de financements privés. On a fonctionné parfois avec jusqu’à 75% de financements privés. Devant les résultats obtenus, la confiance étant là, la ville a rallongé le budget à 40000 €, ce qui nous a permis de développer une série d’études artistiques. On faisait intervenir des artistes dans ce cadre parallèlement à la réalisation des jardins barges.

L’année dernière, notre budget a baissé brutalement de 30%, ce qui nous oblige à revoir notre champ d’action et à trouver de nouvelles solutions pour les mettre en œuvre.

Les attentes et les moyens ont changé : si la culture a encore du mal à être intégrée comme véritable levier de développement transversal de la ville, ici les projets d’art dans l’espace public devront être plus porteurs d’une représentation, d’une image de la ville dans un souci d’attractivité.

 

 Quels sont vos rapports avec les autres institutions culturelles locales ? Je pense au Learning Center, qui partage beaucoup de vos problématiques.

 Parfois c’est un peu compliqué parce que tout le monde est pris par ses urgences propres, y compris sur des sujets communs et il n’est pas évident de communiquer nos approches, nos projets, nos méthodes. Dans ce contexte, le Learning Center a travaillé « la place de l’enfant dans le ville » mais n’a pas su que nous avions produit deux études artistiques sur cette question qui auraient pu nourrir le projet. C’était le démarrage du Learning Center. Depuis nous avons rencontré l’équipe, on se voit régulièrement, c’est très intéressant mais, pour l’instant, ça ne s’est pas encore concrétisé. Des connexions sont possibles aussi avec le projet d’exposition de  Lucien Kroll et du collectif ETC. Il faut trouver la bonne méthode car le Learning center est plus du côté d’une programmation scientifique et de sensibilisation et la mission A&EP du côté de la production et médiation artistique. Il y a de part et d’autre le désir d’œuvrer ensemble… par exemple sur une invitation partagée et l’organisation d’une journée de rencontres.

 Dunkerque est une ville qui bénéficie d’un grand nombre de structures culturelles, avec un désir et une culture de coopération, mais il reste difficile d’attirer un large public dans ces structures. D’où l’intérêt de projets qui permettent d’aller à la rencontre des habitants dans leur environnement quotidien.

 L’absence de moyens financiers n’empêche pas de développer des projets. Peut-être que « l’austérité » est un bon contexte pour inventer d’autres économies de projets, en se donnant le temps de réfléchir à plusieurs voix pour imaginer des solutions partagées, prioriser les axes de projets et les engagements financiers de la collectivité, qui permettront aux acteurs de terrain d’aller chercher des financements nouveaux ailleurs… Eviter le repli sur sa propre gestion habituelle.

 La question est : s’il faut baisser les budgets, comment on fait pour continuer à agir avec du sens? C’est un travail à partager entre les politiques, les techniciens et acteurs de terrain.

 La question du mécénat est à développer. Il peut y avoir des mises à disposition de moyens par les entreprises privées pour favoriser les actions culturelles. Concernant la réalisation de  la sculpture « Spoutnik », de Nicolaï Polissky, à l’île Jeanty, elle a pu se faire quasiment entièrement avec du mécénat (par l’UIMM), où des entreprises comme VALDUNE, CMP, EUROPIPE, LELIEUR, ASCOMETAL, TIM, SALTI, AFPI, CETIDE (chantier en insertion) ont contribué en moyens techniques, humains et matériaux.

Nous manquons de moyens humains et de compétences là-dessus au sein de la mission, mais il y a des possibilités, vue la transversalité des questions liées à l’espace public.

 

Comment concilier ce constat et les attentes du maire en termes de pérennité et de visibilité ?

 Il va falloir aller vers plus de visibilité et de pérennité, chercher l’appropriation d’une autre façon ; travailler plus au sein des projets d’aménagements urbains avec des commandes d’œuvres publiques.

 

Pour en revenir aux barges, par exemple, comment concrètement ce projet a-t-il contribué à un changement de regard ?

 Par le fait de pouvoir être dans un jardin public à fleur d’eau, avec la sensation de calme sonore, avec le point de vue sur le canal comme cœur de ville…

La forme des barges est beaucoup conditionnée par la réglementation. Elles doivent répondre à des normes très précises en termes d’accessibilité et de sécurité. On aimerait bien qu’elles soient animées, entretenues, utilisées, reprises… Ca a le statut de jardin public flottant.

Les jardins terrestres de l’Ile Jeanty, siège du projet, sont sur un terrain portuaire. On a travaillé avec le Centre Permanent d’Initiatives pour l’Emploi (CPIE) et constaté que la gestion différenciée de ces jardins, la prairie haute voyait revenir des végétaux sauvages consommables. Du coup on a travaillé la question de jardins comestibles, de vergers de maraude (le groupe projet ne voulait pas de clôture). Les massifs de baies mi-hauteur ont été très abîmés par des travaux de voiries, mais pas mal de plantations ont tenu bon. On n’est pas passé par une étude de terrain (pour les métaux lourds, etc.) ... Ce qui nous intéresse c’est qu’on puisse librement cueillir. On s’est également posé la question pour l’eau, avec la volonté de réintroduire des points d’eau, les fontaines ayant disparu de l’espace public: il y a une volonté publique d’éviter les « rassemblements » autour des fontaines et des bancs. Encore faudrait-il s’entendre sur le sens qu’on donne au mot « rassemblement ». Évidemment, nous sommes sans cesse confrontés à des questions de santé et d’ordre public.

 

Pour revenir au changement de regard, on a eu, par exemple, deux soudeurs qui sont restés 15 jours avec nous et qui, après un démarrage très dubitatif, sont devenus tellement enthousiastes qu’ils ont signé la sculpture, comme cela se pratiquait sur les chantiers navals, de leur nom à la soudure. Il faut être dans le travail pour créer du lien. On ne peut pas faire que de la réunion en salle. Il faut disposer d’un contexte et agir. C’est en faisant qu’on se questionne sur le geste, le travail et c’est là et seulement là que l’on est véritablement dans le processus artistique, qui consiste à fabriquer quelque chose ensemble et les questions deviennent évidentes.

 

Qu’en est-il de la coopération avec l’école supérieure d’art ?

 Il y a eu quelques idées avec l’ESÄ. Avec Philippe Robert et Bertrand Gadenne, professeurs à l’ESÄ, nous sommes allés faire des visites de terrain mais qui n’ont pas débouché sur des projets concrets, par manque de moyens ou de temporalités communes. Ce qui serait possible sur Saint-Pol-sur-Mer. Actuellement nous sommes au démarrage d’un projet avec la chef de projet Politique de la Ville, qui est une vraie militante, très intégrée au territoire. On travaille avec l’agence d’architectes HARAPPA, Attila Cheyssial et Sylvia Frey, (cofondatrice d’un lieu sur l’île Saint-Denis : le 6B) sur un projet de plusieurs années. L’ANRU va intervenir sur St-Pol et on se dit que c’est le moment, en amont, d’insuffler des méthodes alternatives, participatives et douces, pour agir sur l’espace public voire privé. HARAPPA travaille avec l’auto-construction, l’auto-formation avec les habitants (en lien avec la pensée de Lucien Kroll, Bouchain, etc…). On souhaite faire intervenir des artistes, des étudiants et susciter des contributions à l’intérieur de ce fil rouge. Grâce à l’action de la politique de la Ville, les habitants sont en confiance et il y a de l’énergie et du désir sur ce projet qui comprend trois quartiers. On a un terrain d’application mais les sujets sont transversaux. Par exemple, sur la question de l’enfance, on souhaite inventer des espaces de jeu qui ne consistent pas simplement en commande d’équipements urbains standard et voilà qui pourrait entrer en résonance, par exemple, avec l’atelier « la place de l’enfant dans la Ville » porté par l’ESÄ.

 

Tu es aussi artiste, plasticienne. Comment fais-tu coexister tes différentes activités ?

 Sur un plan artistique, cette mission m’a fait mettre de côté ma pratique personnelle, parce qu’elle demandait beaucoup de disponibilité physique et intellectuelle. J’aimerais retrouver une marge pour reprendre mon travail. Ça commence à venir.

 

Tu as parlé d’études artistiques, est-ce que tu peux m’en dire deux mots ?

Ces études artistiques sont liées à une invitation à résidence. Dès le début, nous avons pensé qu’il fallait une multiplicité d’intervenants. Beaucoup d’argent passe dans des études architecturales et urbanistiques. On s’est dit: pourquoi ne pas demander des études aux artistes? On invite donc des artistes à intervenir sur une portion de territoire pour produire une étude sous une forme artistique. Lors du compte rendu in situ, on invite les élus, les habitants pour prendre ou non la décision de réaliser à l’échelle un.

Là il y a quelque chose à travailler : cette matière n’a pas été considérée comme outil de réflexion et de décision, mais plutôt comme des interventions ponctuelles comme on a jusqu’ici l’habitude de voir.

 Au départ, j’ai une formation artistique. Je maintiens qu’il s’agit d’une véritable formation, avec des compétences, des méthodes, une technicité, une expertise. Certains arrivent à en faire leur activité principale, d’autre exercent d’autres activités professionnelles. Je mets la même énergie à faire intervenir des artistes que ceux-ci en mettent pour développer leurs projets. On ne peut pas se scinder en deux: « là je suis fonctionnaire et là je suis artiste »; ça n’a pas de sens. Cette « expertise » n’est pas véritablement prise au sérieux par les collectivités, il n’y a pas d’évaluation dans ce domaine. Avec Patrick on a deux profils complémentaires et il s’agit, pour nous, de défendre, prendre en compte et valoriser ces compétences. Beaucoup de villes ont tendance à penser le culturel, comme du loisir et de la décoration ! De plus en plus de collectifs, souvent formés par des architectes, paysagistes et urbanistes (où je souhaiterais qu’il y ait davantage de plasticiens) travaillent avec des méthodes de terrain qui réduisent la distance entre la population et l’art par la fabrication partagée in situ. Cela pose la question de la place de l’artiste dans la société. Un discours démagogique et populiste soutient que tout le monde est artiste, qu’il faut en finir avec l’élitisme. C’est une position manichéenne dangereuse, qui méconnaît la réalité d’un travail artistique et qui réfute finalement aux artistes toute compétence particulière, fruit d’une longue expérience professionnelle. Il faut absolument combattre cette idée reçue et réactionnaire, affirmer et valoriser les qualifications professionnelles des artistes, sans trahir leurs démarches, ou on risque bientôt de se retrouver devant un vide terrible.

 

 

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