La recherche à l’École Supérieure d’Art du Nord - Pas-de-Calais Dunkerque - Tourcoing

Entretien avec Nathalie Poisson-Cogez

(Coordinatrice de la recherche et de la professionnalisation à l’Esä).

 Alors qu’à l’initiative de la Délégation Générale de l’Action Artistique du Ministère de la Culture et de la Communication se sont tenues aux Laboratoires d’Aubervilliers et au Théâtre de la Commune les Rencontres de la Recherche (1, 2 et 3 décembre 2014), réunissant des équipes de recherche des écoles d’art ayant bénéficié du financement par le biais de l’appel à Projet du Ministère[1] et que deux journées d’étude intitulées De l’atelier au labo : inventer la recherche en art et design ont eu lieu à l’Université de Valenciennes (2-3 avril 2015) réunissant des représentants des départements Art des universités, l’École Supérieure d’Art du Nord - Pas-de-Calais Dunkerque-Tourcoing affirme son positionnement en la matière.

 

1 - Comment envisagez vous la recherche au sein d’une école d’art, quel est l’objet de la recherche, quels en sont les moyens, les méthodes, les productions, les modes de restitution ? 

La recherche est inhérente au fonctionnement même de l’école d’art. En premier cycle, l’étudiant bénéficie d’enseignements tant théoriques que pratiques qui lui donnent les bases de connaissances et de techniques. Or, dès la 3e année de cette phase programme, l’étudiant entre dans une démarche de recherche personnelle qui le conduit à élaborer ses propres champs d’investigation dans la perspective du diplôme de DNAP. Il s’agit pour lui de délimiter ses thématiques de travail, de consolider ses références artistiques et théoriques, d’élaborer une pensée critique tout en s’engageant dans l’expérimentation plastique qui sera elle-même mise à l’épreuve du regard critique d’autrui. Dès lors, il aborde le second cycle, appelé phase projet qui le conduit au DNSEP, en ayant acquis cette capacité à osciller constamment entre production et réflexion. De manière régulière, l’étudiant est amené à soutenir ces hypothèses de travail face à ses pairs, aux enseignants et à des personnalités invités. Depuis 2011, en articulation avec le travail plastique, le mémoire de DNSEP a été conçu comme un levier dans le cadre de ce processus de recherche. À l’Esä s’opère donc une recherche en art et non pas une recherche sur l’art ou avec l’art[2]. Le processus est au cœur de la démarche qui se définit donc comme celle de la Recherche/Création. Il ne s’agit pas pour autant de plaquer des modèles[3]. Chaque étudiant doit établir ses propres domaines d’investigations, inventer sa méthodologie, mettre en place des protocoles ou au contraire procéder par incrémentalisme. De même, les étudiants sont amenés à explorer les ressources offertes par d’autres champs disciplinaires : sciences sociales, sciences fondamentales… Au fur et à mesure, les étudiants sont incités à analyser leurs processus de création autant que les objets finalisés ; c'est-à-dire à mener de front la pratique et une pensée de cette pratique. Les modes de restitution sont donc celui de l’exposition dans ou hors-les-murs et des traces que sont les publications tant visuelles que textuelles ; en version papier et/ou numérique.

 

2 - Comment la pédagogie de l’école s’adosse-t-elle à la recherche ? Quel est l’impact de la recherche sur les enseignements artistiques, les projets portés par les étudiants et enseignants de l’école ?

 Les dispositifs pédagogiques spécifiques aux écoles d‘art permettent la progressivité dans cette appréhension de la Recherche/Création. À l’Esä ont été mis en place des AIRC (Ateliers d’Initiation à la Recherche/Création) en premier cycle, à l’instar d’Astrolabe qui depuis trois ans permet aux étudiants de seconde année du site de Dunkerque de travailler en partenariat avec le  Musée des Beaux-arts de la ville, en répondant à un cahier des charges proposé par l‘équipe du musée sur la question de l’exposition qui entre dans la mention du site de Dunkerque : « exposer/s’exposer ». Cette année, il s’agissait de « Repenser l’accrochage ». En second cycle, ce sont les ARC (Atelier de Recherche/Création) qui permettent de poursuivre cette approche le plus souvent encadrée en binôme par un enseignant théoricien et un enseignant plasticien. Là aussi, confrontés à une situation spécifique un petit groupe d‘étudiants va explorer tant de manière individuelle que collective un champ d’investigation pour y apporter une réponse plastique adéquate nourrie par un champ référentiel spécifique. Ainsi, sur le site de Tourcoing, pour l’ARC « Motifs personnels », les étudiants ont-ils été incités par Antoine Yoseph (artiste invité) à réfléchir sur la question de la trace dans le cadre des commémorations de la Première Guerre mondiale et plus spécifiquement de l’attaque au gaz du 22 avril 1915. Ces travaux ont fait l’objet d’une exposition et donneront lieu à une publication.

 Des séminaires sont également programmés dont certains sont mutualisés avec l’université de Lille 3 comme ce fut le cas pour « Le Banquet » conduit par Valérie Boudier (Maitre de conférences au Département arts plastiques de Lille 3) et Gilles Froger (Professeur d’enseignement artistique à l’Esä) qui a été clôturé par un festin le 18 décembre 2014. De façon plus ponctuelles, les workshops et les journées d’étude permettent de réunir enseignants, étudiants et personnalités invitées autour de questions spécifiques.

 

 3 - Quelles sont les structures de recherche existantes et quels nouveaux dispositifs prévoyez-vous de mettre en place, en particulier dans la perspective de la création d’un troisième cycle ?

 

À la base, outre les dispositifs pédagogiques évoqués précédemment, il n’existait pas de structure spécifique pour la recherche au sein de l’établissement. Dès lors a été mis en place un conseil  de recherche qui a permis d’élaborer des stratégies. Or l’enjeu de la recherche à l’Esä était de ne pas imposer par la voie hiérarchique des directions auxquelles les équipes ne seraient pas en mesure de répondre. Il s’agissait plutôt de partir des démarches propres à chaque enseignant, de s’appuyer sur les thématiques, les enjeux et méthodologies, les médiums qui occupent leurs propres champs de recherche. Cependant en termes de lisibilité, il fallait parvenir à fédérer toutes ses initiatives individuelles en un ensemble cohérent et lisible depuis l’extérieur.

 Partant de ce constat, a été crée en mars 2015 le SRCA (Studio de Recherche/Création en art) qui réunit des artistes et des théoriciens de l’établissement qui à thermes pourront être rejoints par des chercheurs externes invités pour leur expertise dans différents domaines liés aux programmes de recherche qui vont se développer. La thématique « Art et Cité » a été choisie pour les trois années à venir, nous proposons d’explorer les enjeux de la posture de l’artiste et de ses modes opératoires, les nouvelles modalités d’interventions, de participation dans la cité. La rentrée de septembre 2015, sera marquée par l’ouverture du 3e cycle Esä « 6/8 ». Après avoir envisagé d’élaborer une cotutelle avec l’Université, le choix a été fait de proposer un diplôme d’école de manière à conserver la spécificité de la Recherche/Création, définie précédemment. Comme pour le mémoire de Master, les étudiants de 3e cycle seront accompagnés par un binôme de deux référents : un théoricien et un plasticien, dont l’un titulaire d’un doctorat. L’idée étant d’assurer un suivi collégial interne avec la parité théorie/pratique pouvant être complété par l’apport d’une personnalité externe (artiste et/ou chercheur d’un autre établissement, avec ouverture potentielle à l’international). Un appel à candidature sera lancé dans le courant du mois de mai pour l’accueil de 5 étudiants-chercheurs dont les travaux s’inscriront au sein du SRCA.

 

4 - Quels sont les partenaires de la recherche à l’Esä et comment se traduisent ces partenariats et plus particulièrement dans une perspective de développement international ?

 

Les partenaires de la recherche à l’ESÄ sont multiples. L’établissement  a signé un certain nombre de conventions cadres sur lesquelles chaque programme pourra prendre appui. Parmi ces partenaires figurent les professionnels du secteur : FRAC, Musées, structures de résidences d’artistes, du spectacle vivant ; les composantes de la société civile : associations comme le Centre social de la Bourgogne-Pont de Neuville à Tourcoing et collectivités territoriales comme le Learning center ville durable de Dunkerque. Il y a aussi les autres établissements d’enseignements supérieurs culture à commencer par le réseau des écoles d’art en France via notamment l’Andéa, ou les écoles d’architecture comme l’ENSAPL de Lille. À l’échelle locale, depuis plusieurs années un programme de recherche réunit les écoles d’art (Dunkerque-Tourcoing, Valenciennes et Cambrai) et le Studio National des arts contemporains, le Fresnoy. Le prochain rendez-vous aura lieu le 19 novembre 2015 pour le second volet de la thématique de « La réticulation du monde » autour de la question : « Arts, réseaux, textiles ». L’université figure aussi parmi les partenaires, le site de Tourcoing de l’Esä bénéficie de sa proximité avec le Département arts plastiques de Lille 3 avec lequel il partage des locaux, notamment la Bibliothèque et la Galerie commune. Des collaborations sont menées avec les laboratoires de Lille 3 tels que le CEAC (Centre d’étude des arts contemporains)  et CECILLE notamment à travers l’inter-axe : « Pratiques interculturelles, inclusion sociale et développement humain ». Avec chacune de ces structures, les partenariats se traduisent par la co-construction de programmes dont les enjeux et objectifs, les méthodes et processus, les finalités et modes de restitution sont définis et questionnés en permanence. Les différents programmes qui sont mis en place au sein du SRCA peuvent faire l’objet d’un développement à l’international. C’est le cas du programme conduit avec le Mexique autour de la question de la présence artistique en territoire(s) mené avec le Laboratoire Cécille, des structures professionnelles (La chambre d’eau / Arte sustenstable) et une institution universitaire de l’état de Morelos qui devrait trouver son développement en 2015-2016.

 


[1] Voir Culture et recherche,N° 130, Hiver 2014-2015 consacré à « La recherche dans les écoles supérieures d’art ».

[2] Pierre-Damien HUYGHE, « La recherche et la thèse de doctorat dans les disciplines artistiques », séminaire du  CEAC le 15 novembre 2012.

[3] http://www.methodologiesrecherchecreation.uqam.ca/

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