« Qu’en est-il de la recherche en école d’art ? »

« Qu’en est-il de la recherche en école d’art ? » : voici une question qui ne cesse d’être posée, à commencer par les enseignants eux-mêmes. Le débat est ouvert mais peu de modèlesont jusqu’alors été retenus. Un point cependant sur lequel on s’accorde : la recherche en art doit se différencier de celle menée à  l’université.

« Qu’en est-il de la recherche en école d’art ? » : voici une question qui ne cesse d’être posée, à commencer par les enseignants eux-mêmes. Le débat est ouvert mais peu de modèlesont jusqu’alors été retenus. Un point cependant sur lequel on s’accorde : la recherche en art doit se différencier de celle menée à  l’université.

Mais de quelles disciplines doit-on se distinguer ?  De l’histoire de l’art ? Possible. Des arts plastiques ? Moins sûr. De la sociologie, de l’anthropologie, des sciences dures ? Aucune discipline n’a ouvertement été désignée. L’université dans ce cas, et ainsi globalement nommée, semble alors perçue comme un vaste champ, uniforme dans ses méthodes et ses savoirs, ce qui bien sûr est loin d’être le cas.

Laissons là ce point. J’aimerais ici plutôt poser la question de ce que recherche un étudiant en s’inscrivant dans une école d’art. Je m’appuierai pour ce faire sur ma propre expérience en tant qu’enseignante en culture générale, expression sur laquelle je reviendrai plus loin.

Lorsqu’on enseigne aux étudiants dupremier cycle, il est un invariant. L’étudiant, par ses apprentissages antérieurs à l’école d’art, s’identifie et identifie sa recherche à l’idéologie de l’expression du moi dont les formes plastiques, le matériau, le style, la technique sont souvent encore liés aux catégories traditionnelles des Beaux-arts. Ayant fait le choix d’une école d’art et non d’une école d’arts appliqués, il ne se projette pas dans l’acquisition d’un savoir-faire précis - quoique ceci mériterait d’être nuancé. Il désire avant tout s’exprimer, là est sa quête, et ne recherche pas en priorité à puiser les sources en dehors de son « moi ». Il privilégie alors les apprentissages techniques au dépend des théoriques. Si le terme inspiration est plus ou moins banni de son vocabulaire, celui de spontanéité est en revanche très présent. Ses conceptions de la figure de l’artiste sont majoritairement issues du XIXe siècle et son modèle, pour les plus érudits, est Jackson Pollock, libre, asocial, incompris, insoumis, s’exprimant et exprimant sa souffrance sur la toile.

Il revient alors aux enseignants de développer le goût et l’intelligence critique des étudiants à l’aide d’outils conceptuels et de références artistiques que ces derniers ont parfois du mal à comprendre. Ce qu’il faut alors transmettre, pour reprendre une expression de Thierry de Duve, c’est que : « l’art peut être fait avec n’importe quoi ». Transmettre aux étudiants d’autres sources, d’autres conceptions de la création artistique, faire connaître des figures plus intellectuelles ou savantes peut-être, des artistes davantage politiques, des collectifs d’artistes pourquoi pas, afin de rompre avec un individualisme certain. Il s’agit de les conduire à mener des recherches sur des notions clefs telles, par exemple, celles d’authenticité et d’originalité, les amener à réfléchir à l’histoire des institutions muséales et à l’inscription de l’œuvre dans les espaces d’exposition, au marché de l’art aussi. Il est également nécessaire qu’ils aient de solides repères en histoire de l’art, afin, justement, de s’inscrire dans la recherche et non dans une forme de répétition naïve, autrefois appelée académisme. Pour ouvrir le champ de leur investigation, mieux vaut procéder avec méthode, en s’appuyant nécessairement sur des techniques universitaires afin qu’ils vérifient leurs sources, qu’ils se tournent vers des ouvrages et des textes de référence, qu’ils précisent leur propos grâce à des publications ou expositions récentes sur le sujet. Pour le dire autrement, il s’agit pour l’enseignant de déconstruire ce pour quoi l’étudiant s’était inscrit. Certes, on peut s’exprimer, mais il faut avant tout sortir de son « moi ».

Enfin, pour terminer, j’aimerais revenir sur l’intitulé « culture générale », expression employée en France pour qualifier les cours qu’ailleurs on nomme simplement, cours théoriques. Qu’est-ce la culture générale ? Celle que diffuse Wikipedia ? Tout le monde sait tout sur tout, en général, sans approfondir, sans vérifier ni croiser les sources, et surtout sans être un tantinet spécialiste ?

 

A l’heure où les écoles d’art doivent conduire les étudiants à produire un mémoire leur permettant d’acquérir un grade équivalent à celui de master et dont on attend la plus grande rigueur ; à l’heure où l’on doit les amener à se tourner vers des connaissances spécifiques à la recherche choisie et leur demander de se munir de sources appropriées à la spécificité de leur sujet, qu’en est-il de cette notion de culture générale ? Serions-nous les derniers, avec Sollers peut-être, à nous réclamer d’une culture encyclopédique façon XVIIIe ? Véritable paradoxe de l’usage de ce terme quand on sait que les recrutements en «  culture générale » ne se feront plus que sur titre de doctorat ? Une thèse, c’est bien un savoir universitaire spécifique non ? L’intitulé « culture générale » entretient un véritable fou aux yeux des étudiants alors qu’on exige d’eux la plus grande rigueur. Enfin, si l’on est bien d’accord qu’il ne s’agit pas d’identifier les étudiants en école d’art à ceux inscrits à l’université, on peut peut-être espérer qu’ils puissent cependant partager leurs méthodes de recherche et leurs savoirs pour « redonner du muscle à l’idée de l’artiste cultivé que des décennies de spontanéisme ancré dans l’idéologie de la créativité ont passablement affaiblie.[1] 

 

 

 

 

Nathalie Stefanov

Professeur d’enseignement artistique à l’école supérieure d’art du Nord-Pas de Calais, Tourcoing.

Critique d’art, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art, AICA Belgium

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