Écoles supérieures d'art: entretien avec le sénateur Ivan Renar

Les écoles supérieures d'art, ci-devant écoles des beaux-arts, sont aujourd'hui placées sur la sellette. 

Les écoles supérieures d'art, ci-devant écoles des beaux-arts, sont aujourd'hui placées sur la sellette. 

À l'heure où les écoles supérieures d'art françaises s'emploient à réaliser leur intégration à l'enseignement supérieur et à relever,  à l'échelle internationale, un certain nombre de défis dans les domaines de la coopération, de la professionnalisation  et de la recherche, Ivan Renar, père de la loi sur les EPCC, statut actuel de ces établissements publics qui fonde leur autonomie, revient au cours de cet entretien sur l'origine, le contexte et les enjeux de cette mutation.

Ivan Renar est un homme politique français, membre du groupe CRC-SPGProfesseur de formation, il est devenu sénateur du Nord en avril1985, puis réélu en septembre1992 et en septembre 2001. Il est membre de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques.En décembre 2008, il soutient la création du Nouvel espace progressiste (NEP) de Robert Hue. En 2010, il rejoint, dans le cadre des élections régionales, le Mouvement unitaire progressiste également fondé par l'ancien président du PCF.Il est également président de l'Orchestre national de Lille, de l'école supérieure d'art du Nord-Pas-de-Calais Dunkerque-Tourcoingde Lille 3000, ainsi que de l'Association française des orchestres.

1 - Vous êtes le père de la loi sur les EPCC1. À quels besoins l’introduction de cette nouvelle structure d’établissements répondait et répond-elle ?

 C’est une loi de partenariat destinée à assurer la pérennité des structures. La création de ce statut répondait à la nécessité de définir un bon encadrement juridique pour les structures culturelles et artistiques qui sont généralement fragiles, afin de leur permettre d’accéder à l’autonomie de gestion, tout en garantissant leur financement par les partenaires publics. Nous sommes partis de l’idée que le statut associatif présentait un grand mérite: celui de la souplesse de fonctionnement. Mais aussi un inconvénient, celui de sa fragilité. Ce postulat de départ a débouché sur la loi de partenariat fondant les EPCC, qui, dans l’esprit, combine la qualité de souplesse de l’association et la rigueur de gestion d’un établissement public. Je dois préciser que cette loi a été adoptée par la quasi-unanimité des deux assemblées, ce qui est de nos jours une denrée rare. Elle a connu deux moutures au contact du réel. En particulier, pour protéger le statut de directeur, dont on connait la fragilité.

 

2 - En quoi le changement de statut provoqué par la transition des écoles d’art territoriales vers celui d’ EPCC a-t-il affecté leur fonctionnement ?

 Les écoles d’art étaient pour la plupart des écoles municipales. On entend d’ailleurs encore parler d’ « écoles de dessin ». Les résistances multiples , le poids de l’héritage historique lié à l’exception culturelle française et la difficulté d’une transition des écoles d’art vers l’enseignement supérieur n’ont pas toujours permis que le passage du statut municipal au statut d’EPCC se passe dans de bonnes conditions.  Cette rigidité contrevenait à l’esprit de la loi qui voulait que la transition se fasse par consensus des partenaires et non par un « forcing » du ministère, présenté comme une obligation. Il y a là une espèce de péché originel, dont nous ne sommes toujours pas sortis. Je rappelle que dans l’esprit du législateur, l’EPCC a toujours été présenté comme une possibilité, pas comme une obligation.

 

3 - Comment la mise en conformité des cursus avec ceux des établissements d’enseignement supérieurs européens, dans le prolongement des accords de Bologne 2,  affecte-t-elle les axes pédagogiques et stratégiques des établissements ?

 L’enjeu des accords de Bologne était de renforcer la mobilité des étudiants en Europe, de mettre en conformité les cursus et de prendre ainsi la mesure d’un monde qui s’étend désormais hors des frontières des États. Les écoles se sont trouvées relativement désemparées face aux enjeux de la recherche, de l’équivalence des diplômes et des niveaux d’étude. Cette évolution de leurs missions les a contraint à introduire dans les cursus des dispositifs nouveaux et souvent étrangers à leur culture historique: la soutenance d’un mémoire de Master, par exemple. Cela a impliqué aussi de définir des lignes de recherche, d’y adosser la pédagogie, d’envisager des formations de troisième cycle et donc de s’ouvrir à la coopération à toutes les échelles, locale, nationale, internationale, de développer la professionnalisation des étudiants, le suivi des diplômés. Tout cela ne peut se faire en un jour et les établissements ont parfois mal vécu ce qu’ils ont perçu comme une véritable révolution. À cela, il faut ajouter, il est vrai, une méfiance des écoles d’art, historiquement placées sous la tutelle du ministère de la Culture et de la Communication, à l’égard de l’Université, qui dépend de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Ce n’était pas une révolution mais une réforme nécessaire, si l’on veut que ces écoles d’art continuent à exister et à jouer un rôle dans un monde qui a profondément changé. La méthode employée a parfois été néfaste parce que brutale. « Le but n’est rien, le mouvement est tout », pour reprendre une expression d’un grand réformiste allemand, Bebl. 

 

4 - Vous présidez l’école supérieure d’art du Nord-Pas-de-Calais Dunkerque-Tourcoing (ESÄ), qui a déjà réalisé la fusion des anciennes écoles régionales d’art de Tourcoing et Dunkerque. Au regard de l’expérience vécue par votre établissement, pensez vous qu’il soit souhaitable, dans la région Nord-Pas-de-Calais par exemple, de poursuivre cet effort de mutualisation en fusionnant avec celles de Valenciennes et de Cambrai ?

Tout dépend de ce qu’on veut faire de cette mutualisation. S’il s’agit de diminuer les ambitions en faisant des économies, c’est une mauvaise chose. Par contre, s’il s’agit de consolider et de renforcer les écoles, je l’appelle naturellement de mes vœux. Il est souhaitable que les écoles d’art françaises développent leur attractivité, signalent leur particularités, la nature de leurs enseignements et de leurs cursus, la renommée artistique des professeurs qui y dispensent leurs cours, fassent bénéficier les étudiants de leurs réseaux institutionnels, académiques et professionnels et que les collectivités territoriales qui les financent prennent acte de la ressource unique qu’elles constituent pour le développement culturel, humain et économique. Si la mutualisation des établissement peut aider à ce que ce mouvement se produise, va pour la mutualisation !

 

5 – L’établissement que vous présidez est financé par quatre partenaires, deux villes, une région, l’état. Comment évaluez-vous l’attitude de ces différents partenaires face au développement d’un établissement dont ils ont vocation statutaire à garantir l’autonomie ? Comment évaluez-vous, notamment, la qualité du dialogue entre collectivités territoriales et État au sein de votre structure et plus généralement au sein de celles dont vous avez eu ou dont vous avez encore la charge (l’Orchestre National de Lille, par exemple) ?

Le dialogue est parasité par les mesures d’économie. C’est d’ailleurs un dialogue qui n’a souvent rien à voir avec les missions d’une école d’art et se résume trop souvent aux vagues de la logique comptable qui perd de vue les paramètres humains. Les villes, qui ont un engagement historique et tiennent à conserver sur leur territoire des établissements d’enseignement supérieur sont les partenaires les plus ardents. L’État est toujours en train de réfléchir à la manière de se désengager et la Région, qui ne dispose pas de la manne fiscale, peine à suivre le mouvement.

 

6 - La Région Nord-Pas-de-Calais, et notamment les villes de Dunkerque et Tourcoing, qui hébergent les sites de l’ESÄ, présentent des situations économiques et sociales problématiques (taux de chômage élevé, vieillissement et appauvrissement de la population). Dans de tels contextes, quel rôle une école supérieure d’art peut-elle jouer en faveur du développement humain?

Nous vivons hélas dans une société qui fait la guerre aux pauvres au lieu de faire la guerre à la pauvreté. Il y a trop de réponses a minima: une allocation, un travail, un savoir au rabais. Or les écoles ont bien compris que le droit comme le respect ne se divisent pas et je ne prendrais comme exemple que l’aspect monaitaire: le monde du peu se satisfait finalement de la démocratie du petit. Un petit peu plus de sous, un petit peu plus d’école, un petit peu plus d’égalité, de bonheur. Un RMI de vie quoi… Dans notre région nous savons bien que l’exclusion c’est aussi la mise à l’écart de l’échange social, de l’échange symbolique sans lequel la vie n’est plus la vie. C’est donc la belle mission d’une école d’art que de relier ses étudiants à l’ensemble de l’activité humaine.

 

 7 - Quels sont les dispositifs de professionnalisation mis en œuvre par l’établissement dont vous avez la charge pour aider ses étudiants à réussir leur insertion dans la vie active ? Quels sont les moyens dont l’école dispose pour assurer le suivi des anciens diplômés ?

 L’école supérieure d’art du Nord-Pas-de-Calais Dunkerque-Tourcoing a ouvert de nombreuses voies dans le sens de la professionnalisation: un post-diplôme débouchant sur la délivrance d’un certificat d’enseignement en école d’art (CE2A), au cours duquel les étudiants sont placés dans différentes situations d’enseignement réelles, une agence intégrée à l’école qui traite et diffuse les appels d’offres et constitue une ressource d’informations sur le monde professionnel, un programme d’interventions de professionnels du monde de l’art de la culture et de l’industrie, tout cela venant renforcer, évidemment, les stages professionnels obligatoires dans le premier et le second cycle du cursus. L’établissement s’emploie, par ailleurs, à développer des filières d’enseignement spécifiques correspondant aux activités présentes sur son territoire: l’image numérique à Tourcoing, avec une préparation au concours d’entrée au Studio National du Fresnoy, un enseignement spécifique du son à Dunkerque, en coopération avec le Conservatoire de Musique et les partenaires professionnels de l’école.

 

 8 – Les écoles supérieures d’art semblent souffrir des restrictions budgétaires massives qui affectent les budgets culturels dans la période de crise que nous traversons. Quelles pistes pour le dégagement de ressources propres des établissements ?

Le problème n’est pas technique mais politique. Il relève de choix politiques à tous les niveaux: communes, inter-communalités, départements, Région, État, Europe. Et il faut aller chercher de l’argent là où il y en a. L’expérience de tous les jours montre qu’il existe. Chaque école, dans son environnement, doit entreprendre les démarches nécessaires sur ces questions. Je n’émets pas de réserve quant à la possibilité de trouver des fonds privés. Il existe des dispositifs comme la taxe d’apprentissage par exemple. Mais il reste à identifier les personnes ressources qui peuvent réaliser l’interface entre des entités qui n’ont pas l’habitude de communiquer entre elles. Le service public ne peut plus être seul dans cette démarche. Cela dit, les ressources privées sont par essences aléatoires et ne résolvent pas les problèmes sur le fond. On veut ou on ne veut pas des écoles d’art. On veut ou on ne veut pas d’un enseignement gratuit et équitable. Le bricolage n’est pas de mise.

 

9 - On parle beaucoup de la difficulté dans laquelle se trouvent les écoles d’art de recruter des étudiants étrangers et de développer des projets de coopération internationale. Cette difficulté les place souvent en contravention de l’exigence d’attractivité internationale  de l’enseignement supérieur français promue par les pouvoirs publics. Il semble que votre établissement échappe à cette règle. Quelles sont les raisons de cette exception « nordiste » ?

Nous avons des atouts, et pas seulement d’être le sud de l’Europe du Nord. Historiquement, nous situons dans une vieille région de passage, avec son lot de grandes foires, de circuits commerciaux, de ports. Nous sommes à la frontières de plusieurs pays européens. Le monde est devenu un grand village. L’école de Tourcoing avait noué depuis des années un partenariat avec l’école d’art de Tianjin en Chine qui se traduit par des échanges d’étudiants et de professeurs. L’ESÄ a récemment signé une convention avec l’école de Dalian et ouvert la première formation de Français Langue Étrangère art, ce qui en fait une école particulièrement attractive pour des étudiants non-francophones. L’école adhère au programme « Science sans frontières » promu par le gouvernement Brésilien, ses formations sont bien connues et relayées par Campus art et les Instituts Français à l’étranger. Nous avons ouvert une formation déconcentrée en Algérie à Annaba, une première pour une école d’art française, en nous appuyant sur une coopération de la Communauté Urbaine de Dunkerque et l’établissement accueille sur ses sites français des étudiants de neuf nationalités extra-européennes qui représentent 30% de ses effectifs. Il reste encore beaucoup à faire et notamment sur le territoire européen. Ronan Prigent, directeur général de l’école, était il y a peu à Athènes pour présenter les cursus de l’école aux étudiants grecs et nous participons en ce moment même à un forum polonais. Nous entendons bien participer à la définition d’une véritable politique Européenne de la Culture. 

 

10 – Le rapprochement structurel entre l’enseignement supérieur artistique et l’université est un horizon auquel les écoles supérieures d’art sont le plus souvent radicalement hostiles. Comment comprendre cette hostilité ? Quelle est votre opinion en la matière ? Au rapprochement structurel entre l’enseignement supérieur artistique et l’université, écoles et facultés substituent le plus souvent des projets de recherche mutuels. Quelles sont les perspectives de l’ESÄ dans ce domaine ? Quels sont les dispositifs et partenariats déjà existants en son sein ?

 Le mépris des uns pour les autres est en train de tomber. C’est un combat que de faire reconnaître la dimension « enseignement supérieur » des écoles d’art. Les choses évoluent. Le regard de l’université sur les pratiques artistiques change. Le regard des écoles sur l’université change aussi.

L’école  étudie avec l’université de Valenciennes une convention permettant à des enseignants artistes de co-habiliter des travaux de recherche. De telles conventions sont à l’études avec le Quebec et le Mexique. L’école s’est fixée une ligne de recherche, intitulée « Art et Cité », qui manifeste évidemment sa volonté de s’inscrire dans une pensée de la Politique, au sens noble du terme: la politique qui fait qu’on assume son destin, au lieu de le subir. La structuration d’un doctorat de création porté par l’école est un des objectifs à court terme du projet d’établissement. 

 

11 – L’acteur de la vie politique que vous avez été et que vous êtes peut-il convaincre le lecteur de Mediapart de l’utilité d’établissements dont il contribue au financement et dont l’activité lui est souvent inconnue ?

 C’est une vraie question et elle est posée ici de façon bienveillante. C’est tout le problème de la démocratie dans le domaine de la culture et des arts. N’y-a-t-il pas à craindre une nouvelle forme de populisme qui tord la démocratie et méprise le peuple tout en le flattant ? Son compagnon de route c’est la démagogie sociale. Vous savez, Bertold Brecht disait qu’il y en a qui « rêvent de dissoudre le peuple. » La Culture, le savoir, les arts sont de véritables enjeux de civilisation, ils ne sont pas qu’un refuge ou une consolation: ils sont la condition même de notre civilisation. L’intelligence est la première ressource de notre pays, même s’il ne s’en aperçoit pas toujours.

 

12 – Si une devise devait figurer au fronton de votre école, quelle serait-elle ?

 « Eau, gaz, électricité et art à tous les étages. »

Ou, si je reprend la devise Voltairienne de notre directeur général: « c’est n’être bon a rien que de n’être bon qu’à soi. »

 Je pourrais encore citer un proverbe chinois: « plutôt que de fulminer contre les ténèbres, il vaut mieux allumer une petite lumière. » Surtout si cette lumière est celle de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et de la laïcité. Elle nous rappelle en permanence que nous appartenons à une communauté qui s’appelle l’Humanité. Elle nous pose la seule question qui vaille: « dans quel monde voulons nous vivre demain ? ». C’est ce qui nous préoccupe à l’école. Mais il y a urgence car, comme nous le disons à nos étudiants, citant Aragon: « le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard ».

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1- En France, un établissement public de coopération culturelle (EPCC) est un établissement public constitué par une collectivité territoriale ou un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) pour gérer un service public culturel. Les activités de l'EPCC doivent présenter un intérêt pour chacune des personnes morales en cause et contribuer à la réalisation de la politique culturelle nationale.Les EPCC permettent d'associer plusieurs collectivités territoriales et éventuellement l'État dans l'organisation et le financement d'équipements culturels importants. Ils offrent un cadre souple mais stable pour gérer des institutions permanentes.L’établissement public de coopération culturelle a été créé par une loi du 4 janvier 20021 dont les principales dispositions sont reportées aux articles L.1431-1 et suivants du code général des collectivités territoriales depuis la loi du 22 juin 20063. Il offre une alternative à d'autres solutions juridiques :

  • le syndicat mixte, dans lequel l'État ne peut pas être associé.
  • le groupement d'intérêt public (GIP) à caractère culturel, dont la durée est limitée.
  • l'association loi de 1901.
  • voire les régies, les sociétés d'économie mixte...

2 -  Le processus de Bologne est un processus de rapprochement des systèmes d'enseignement supérieur européens amorcé en 1998 et qui a conduit à la création en 2010 de l'Espace européen de l'enseignement supérieur, constitué d'une cinquantaine d'états. Cet espace concerne les états de l'Espace économique européen ainsi que la Turquie et la Fédération de Russie. L'enseignement supérieur africain et celui de l'ancienne Union soviétique a été aussi réformé en raison des liens historiques, politiques et linguistiques qui unissent certains pays avec leur zones d'influence. Amorcé en 1998 par la déclaration de la Sorbonne du 25 mai 1998, le processus de Bologne vise à faire de l'Europe un espace compétitif à l'échelle mondialisée de l'économie de la connaissance, l'espace européen de l'enseignement supérieur.

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