DISCOURS DU PRÉSIDENT: PRÉ-RENTRÉE 2016-2017

Texte intégral du discours prononcé par M. Ivan Renar, Président de l'ESÄ, le 12 septembre, à l'occasion de la pré-rentrée sur le site de Tourcoing.

 

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            Chers amis, chers collègues, confrères, partenaires de lESÄ, chers étudiants, 

            Une rentrée universitaire est toujours un moment émouvant parce quil nous associe à l’arrivée dans un cycle d’études supérieures et dans l’âge adulte d’une nouvelle génération de jeunes gens. Il nous place au seuil dune histoire à venir, devant une infinité de mondes possibles.

Ce moment un peu solennel  passé,  au cours des mois qui vont suivre, vont commencer à se nouer, entre vous, des liens durables, fraternels et professionnels, à s’articuler et à se fortifier des goûts, des choix, des convictions et des principes, à se communiquer des gestes, des savoirs et savoirs-faire, des méthodes et des disciplines.

            Mais une école supérieure dart est également une institution particulière en ceci quelle place spécifiquement, au cœur de son projet pédagogique, les questions de la liberté, du courage et de la responsabilité.

 

             De la liberté, on pourrait penser quil y ait peu à dire, tant il semble que chacun y aspire naturellement. Il sagit évidemment du premier des grands principes inscrits au fronton de notre République et le fondement même de tout état démocratique. 

            L’observation du monde qui nous entoure nous montre pourtant que cet idéal n’est pas universellement partagé et que prospèrent en de nombreux points de la planète des régimes totalitaires et des instruments de propagande qui tentent den contrarier linfluence bénéfique par la haine, la peur, le mensonge et la violence.

            Nous avons vu dernièrement et continuons de voir les tenants de ces ennemis de la liberté perpétrer sur notre territoire, et sur ceux de démocraties proches et lointaines, des actes violents et barbares. Ceux-ci ont pour objectif de déstabiliser les Etats, de diviser les populations et de faire régner la peur, cette peur qui est un si bon produit pour le commerce médiatique et les démagogues de tout poil.

            Cette peur qui est le plus dangereux ennemi de la liberté.

            S’opposer fermement à l’obscurantisme, sans haine, sans généralisations simplificatrices, en refusant de céder au repli communautaire, fourbir ses arguments, se documenter, lire, partager, discuter, voici qui demande du courage. Et cest bien ce genre de courage que nous espérons, aujourdhui comme hier, voir fleurir au sein dune institution qui se réclame des arts, de la culture et de la communication.

            Ce courage, ce sont vos professeurs, en première ligne, qui ont pour rôle et pour mission de vous le communiquer. En refusant de céder à la peur, à l’angoisse dun monde qui change sans cesse et dont les défis sont formulés de manière inédite pour chaque nouvelle génération. 

            Quelles que soient les difficultés actuelles de nos pays, nos cultures, nos économies, nos établissements publics - et ces difficultés, comme toujours, existent - ne cédons jamais à cette affirmation facile et mensongère que « c’était mieux avant ». D’abord, parce que cest objectivement faux: tous les paramètres permettant de mesurer le niveau de vie font apparaître que nos sociétés progressent globalement, ensuite parce que par essence « avant » n’existe pas et ne revient jamais et enfin parce quune telle position dexistence revient à communiquer à la jeunesse l’idée que les carottes sont cuites et quon lui confierait un monde invivable, ingouvernable et sans avenir. 

            En ce sens, sil faut encourager la connaissance de lHistoire et son étude, cest précisément parce quon ne revient jamais en arrière et que lHistoire permet de comprendre le présent et, peut-être parfois, danticiper un possible futur. Avancer dans le présent, progresser, prendre pleinement et lucidement conscience des données de lexpérience humaine ici et maintenant est la seule attitude possible pour un pédagogue sil entend communiquer autre chose que de langoisse, du désespoir et une stérile nostalgie. 

            Avoir du courage et communiquer du courage est donc la première condition pour surmonter les obstacles historiques qui se présentent à nous et qui se présentent toujours pour la première fois même s’ils empruntent des formes que nous croyons connaître. 

            C’est à ce prix que vous vous mettrez en état de produire des formes neuves, datteindre à l’originalité, à l’inédit, à l’inouï. Pour autant, il serait inepte dignorer les problèmes et les difficultés. Chercher à les connaître pour les dépasser par linventivité est un moteur créatif puissant. Se confronter aux obstacles, cest être porté à les réduire par laction.

            Car avoir du courage ne suffit pas. Il ne suffit pas d’être lucide, encore faut il trouver un point dapplication et daction, cest-à-dire un engagement concret dans le monde, sans quoi, comme une plante meurt de n’être pas nourrie et arrosée, les plus grands élans se brisent. 

            L’engagement est du ressort de cette troisième grande question: la responsabilité.J’ai déjà parlé de celle des professeurs et cest maintenant aux étudiants que je madresse. Cette responsabilité commence avec la nécessaire solidarité qui doit absolument exister entre vous, pour renouveler sans cesse le sens même de lexistence de cette institution et pour vous permettre dy puiser les outils, les moyens humains et les expériences capables de faire advenir ce que chacun dentre vous porte de devenir-artiste.

            Par-delà l’école dart, cest à une solidarité humaine, à une fraternité sans frontières que convoque une telle formation: en sappuyant sur les coopérations locales, régionales, nationales et internationales, elle permet la construction, le développement et la consolidation de réseaux d’échange culturels, artistiques et professionnels. Au sein de cette construction, chacun est responsable pour la communauté et devant la communauté.

En ce moment où vous intégrez un établissement public, vous en devenez - en même temps que lusager - lambassadeur et l’émissaire. 

            Tout ce qui agit transforme le monde, pour le meilleur et pour le pire. Devenir un artiste, cest devenir un être agissant au sein dune communauté humaine où agir est une responsabilité, qui engage toute la communauté, quelle que soit l’échelle daction. Le rôle dune école est de faire exister une image du monde devant vous, la plus complète et diverse possible, den faire intervenir les acteurs, d’en présenter les objets, les réalisations, les situations, pour vous en remettre les clefs au terme dune formation plus ou moins longue, qui pour chacun dentre vous est un parcours unique, une aventure originale, semée de réussites, de difficultés, de joies et defforts.

            Une école nest pas une boîte noire inerte, traversée par des générations changeantes: elle change avec ceux qui laniment; elle est un organisme vivant. Pour des raisons historiques, les écoles d’art françaises traversent actuellement une période de mutation et dincertitude particulière. Les rôles des collectivités territoriales changent. De profondes réformes du service public et des institutions sont à prévoir. Cest le propre de chaque époque. Il conviendra daccompagner la vôtre dans cette aventure, qui nest pas celle dune défaite annoncée mais la prise en compte des temps qui changent. Personne dautre que vous, acteurs du présent sur le seuil de ce voyage, nest mieux armé pour vivre ces temps et personne ne peut vous dire comment il faut les aborder. Mais il est en notre pouvoir de pédagogues, d’élus, de représentants des collectivités territoriales, des institutions, de libérer, dencourager et de nous sentir responsables envers vous en offrant à votre usage un établissement qui puisse répondre en temps et en heure, avec inventivité, aux projets qui seront les vôtres.

          Après tous ces messages et en conclusion, je voudrais terminer par un dernier message. On ne saurait oublier que nous traversons une période bien particulière de notre histoire en raison de la crise que vivent nos sociétés.

Le monde culturel et artistique ne peut échapper à l’examen de conscience qui s’impose à l’ensemble de la société face à la montée des radicalismes qui nourissent les mouvements terroristes.

Que devons-nous repenser, remodeler, inventer pour faire face aux défis de notre temps ? 

“Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde” disait Albert Camus. Oui, trois fois oui: les arts et la culture portent le souffle de la liberté et de la tolérence, de l’intelligence et de l’invention!

            Bienvenue chez vous, bienvenue dans cette école que nous continuons dinventer ensemble.

 

Ivan Renar

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