Signé Scapin ou Il Professore Scapino, artista dell'internet

Ecrire, là, sur internet ? Il faut ? Je dois ? Ca fait partie du job ? Faut danser sur l’estrade ? Ah non, simple invitation, je respire. Et même, je remercie !... 2800 signes, c’est ça ?... Gratuitement, oui, bien sûr… Et le sujet, quoi donc ? Identité(s) de l’art ? Bon, allez, pourquoi pas. Ne sommes-nous pas, nous, microscopiques chercheurs, des habitués de la pénombre plus ou moins érudite des revues, ouvrages, catalogues au très peu de lecteurs ? En route donc pour cette clandestinité autrement rutilante, lumineuse, universelle quasi, du Web ! Internet, me voilà ! Ecce homo ! Here I come ! Internautes de toutes les galaxies, cliquez vite que je vous instruise, vous abreuve, vous googuelise de mes fortes pensées ! Venez, venez, je vous colle même ma photo, que vous puissiez vous rendre compte, ô mes charmantes virtuelles, à quoi le génie ressemble !... Merveille de la technologie : plus fort que le Panoptique, tout le monde me voit de chez lui. Ah, je sens d’ici l’effet : les inscriptions en masse de candides candidat(e)s en tout point admirables ! Vite qu’on rebâtisse l’école ! Qu’on ajoute des annexes ! Qu’on pousse très loin les murs !... Allez, oui, oui, je veux ! Soyons célèbre un peu ! Allons clamer très fort nos quatre vérités dans le désert bavard et ahuri des ondes !

 


 

 

 

 


Traditionnelle photo de famille de tous les musiciens participant au Prix Froger-Ferron, Ouest-France, 19 septembre 2011 © Tous droits réservés

 

 

Mais croyez-vous, lecteur, que je vous aie attendu ? Relisez donc plus haut les éloquents échanges, éditos, commentaires, réactions… Identité(s), dites-vous ?... Mais qui pensez-vous que soit cette acquiesçante de la première heure saluant le blog formidable que nous venons de créer ? Je vous le demande, Armande : qui donc est cette Viviana tout droit surgie de quelque Brocéliande méditerranéenne ?... Lisez un peu : « Quelle magnifique initiative ! »… Texto, les mots de Viviana !... Ah, n’est-ce pas beau : dès le premier édito, tout de suite l’applaudissement… Bravo ! bravissimo !... Viviana se félicite, nous approuve, nous admire sans réserve : « Enfin, ENFIN ! »... Eh bien, oh vous avez deviné, lecteur : cette Viviana, c’est moi !...

 

29ème challenge Froger Vélos VTT M © Tous droits réservés

 

Certes, certes, ce n’est pas joli joli, je concède, de truquer ainsi les règles. C’est un petit peu pervers. Mais admirez, je vous prie, avec quel à propos j’ai su jouer mon rôle. Non seulement, je soutiens haut et fort le projet admirable, mais, pour convaincre mieux encore, je commets le parfait impair. Ah, faut-il vous instruire, lecteur, de la situation de tension très extrême qui est celle des écoles ? Vous savez sans nul doute quel effort titanesque l’Autorité exige pour que nous passions de l’état naturel de Service municipal à celui très sophistiqué d’Établissement d’enseignement supérieur. Vous savez quelle résistance les plus nobles d’entre nous opposent aux injonctions venues d’en-haut. Quelle volonté farouche de conserver notre spécificité nous dresse contre toute tentative de nous faire adopter des normes exogènes ! Or là, plaf, plouf, les pieds dans le plat, je balance le mot énorme. Vous avez lu, lecteur, cette gaffe monstrueuse, ce juron épouvantable, ce dégât diplomatique : « Une magnifique expérience universitaire ! ». Voilà ce que j’ai signé du doux nom de Viviana. Universitaire ! Belle vacherie, non, pas vrai ? Mais c’est qu’il s’agissait, n’est-ce pas, d’attirer la riposte, de réveiller les morts, de provoquer les mille fortes engueulades pour bien lancer le blog. J’ai cru, ô naïvement j’avoue, que ça allait soulever un horrible tollé, un tel gros mot primaire. Universitaire ! Nous dire cela à nous, les enseignants des écoles d’art, en plein conflit d’identité justement. En plein refus d’obédience. En plein rejet d’autoritaire inceste. Comme si ce blog, cet incomparable projet de parole ouverte circulant sans l’ombre d’un Comité scientifique pouvait être le fait d’un lieu aussi académique ! Non, il y fallait une Ecole ! D’Art, j’entends ! Et pas n’importe laquelle, mais la nôtre, la mienne, l’ESA NPDC D-T !...

Je pensais très sincèrement, avec ce mot insupportable, attirer au moins ça. Des foudres, des flammes, des fourches. Enfin, des réactions. Universitaire ! Universitaire, vous dis-je ! Je pensais que ça ferait un buzz ! Que chacun allait s’y mettre… Vous dire si je suis déçu : rien, pas le moindre écho réflexion commentaire. Le silence absolu. La totale inertie. Ah, il est beau, moi, je vous le dis l’internet : tout le monde s’exprime, personne ne lit ! C’est rien que les temps actuels, la folie internet ! Voilà ce que j’en conclus !

 

Gilles Froger, 13 avril 2006, ERSEP, Tourcoing © J. Bohée

 

Mais ce n’est pas tout, bien sûr. Aucune raison, non plus, de laisser l’ennemi (le vrai) occuper le terrain. Tenez, là, le fastidieux rebelle qui vilipende pis que pendre la racaille fonctionnaire qui remplit les écoles… mon école !... Ne cherchez pas, je vous copie-colle sa prose : « Le vrai Artisse se mocque des écoles dart !... Le vrai Artisse na pas bezoin quon l’éduque !... Les école dart, c’est just fé pour remplire la pense des profaisseurs sur le dos des gamins qui se prenne pour des artisses !... » Bon, vous avez lu comme moi ces lamentables propos. Eh bien, oui, ce Furieux-là, of course, c’est toujours encore moi !... Je ne cache pas que ça me défoule. Ah, ce n’est pas tous les jours qu’on peut, sans crainte des représailles, cracher le cochon venin dans la soupe collégiale. Oh, si ça fait du bien, c’est vrai, de dire et tant et plus du mal ! Vous le savez comme moi, mon semblable lecteur, c’est la clé du plaisir ! Mais bon, croyez-moi sur parole, je me retiens ! Je pourrais dire beaucoup plus ! Je pourrais être plus sérieusement précis ! C’est qu’il y aurait des choses à raconter, forcément, sur le sujet. Mais là, franchement, vous m’excuserez, lecteur, l’endroit est trop public. Obligation de réserve, en plus !…

Notez plutôt, je vous prie, comme de nouveau j’agis délicatement pour le bien de l’Ecole : des fautes en veux-tu en voilà, de la franche démagogie (c’est malheureusement souvent très franc, au fond, les démagogues), du ressassé ressentiment hurlant très fort le perpétuel terrifiant recalé. Vous ne trouvez pas que c’est trop ? C’est beaucoup trop ? Donc, c’est juste. C’est juste juste. La preuve, je n’ai même plus eu besoin ensuite d’intervenir. Vous pouvez vérifier : il a suffi qu’un collègue le renvoie d’un mot à son cher manque d’études. Un mot ? Mieux : les faits. C’est-à-dire les statistiques - ou, du moins, leur promesse…

 

Faire-part de décès

 

 

Tout de même, on le constate : c’est le terrain hostile, le blog sur internet. Rare l’éclairant philosophe qui vient s’interposer. C’est vraiment la Com’ à l’état brut, d'aller causer sans cesse aux internautes appointés. Et pourtant, il faut un peu se méfier. On se laisse vite prendre au jeu. On devient très vite addict. Preuve, là, je ne décolle plus de l’ordi ! L’heure du repas ? de la sieste ? Les dessous sexy de Julie ? C’en est fini, mazette ! Je lève plus du tout les yeux ! Le sourcil ! Le reste ! Coconut m’interpelle, BZX me relance, Nautilus m’estropie, Bel-Balourd m’injurie : faut que je réponde de toute urgence ! Oh, mais quelle douce chose, sans blague, que cette perspective ! J’ai des arguments à foison ! Comment que je vais vous le clore, là, le rebêleux Bel-Balourd !... Ah, quel plaisir de jouer tous ces rôles ! Je dis tout, puis son contraire ! Je pratique en vrai malade l’art de la rhétorique ! Je croisse, me multiplie. Je me dépense à mort. Je suis le bilieux affreux. L’admiratif sans bornes. Le questionneur jamais las. Le répondeur toujours prêt. Et puis je suis aussi (vraiment le rôle ardu !) l’employé très modèle. Le réfléchi de service. Le dévoué formateur. Tenez, là, un exemple : Untel accuse les profs de faire passer les mômes de l’état de touriste à celui de chômeur ? Je revendique très haut une formation de haut vol en prise avec le Marché. Je me fais l’adepte très fort de toutes les réussites. Moi, là, et toute l’équipe, je dis : on jeffkoonise à mort ! On damienhirste sans compter ! On babyforme les Chapman du futur!... Un autre exemple, allez : un second raisonneur nous reproche de manquer d’esprit critique ? Oh, sous un autre nom, j’approuve sans restriction. Je joue très fermement l’opposant salarié. Le farouche de l’institution. Le résistant fonctionnaire. Je revendique pour chacun l’ombre alternative, la misère bricoleuse, l’assistanat à vie, la marge sanctifiante…

Puis, là, oui, pour calmer un peu le débat (et conclure l’édito), j’usurpe la toge de mon cher directeur et vante aux yeux de tous la noble vitalité de l’Ecole Supérieure d’Art du Nord-Pas-de-Calais Dunkerque-Tourcoing ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles Froger © 2002 Gilles Froger - Centre de transit européen d'animaux vivants


Gilles Froger

Agit prof et Critic' (reconnu par ses pair-e-s)


 

 

 


 

 

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