Moving / Photographie de Jean Luc Poivret sur la troisième année.

 Un coup de balancier

Marine A nous renvoie sans complaisance à des images volées, soustraites à des faits divers, des regards anonymes extirpés des réseaux sociaux. Elles les épinglent au mur tel un graphe, en un grinçant amalgame : prétexte à projets. Montre des portraits de jeunes filles contemplant l’horizon.

 

Ceci n’est pas une installation

Quentin B interroge « fini, pas fini ». L’idée n’est pas neuve, mais transpire dans sa méthode de travail, sa production abondante, son attitude élancée. Le spectateur dialogue avec un décor théâtral, atonal, désertifié et une mise en scène de matériaux sophistiqués recouverts en strates temporelles épaisses, couleur vert de gris et ardemment raffinée. L’obsolescence des objets soustraits du monde de l’industrie, à jamais inutiles, est soulignée par une croûte figée. Ceux-là même posés sur une bâche militaire, repeinte. Le spectateur n’ose s’aventurer dans cet univers particulier et inquiétant par crainte de dé-ranger, salir l’œuvre, dérégler le système. L’artiste, est présent, ne cherche pas à être singulier. Il l’est, précisément, avec candeur, surpris de nous voir regarder. « ceci n’est pas une installation ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Renvoyer une partie d’ombre en nous

Jonathan C vient de Marseille. Il se réclame avec vigueur à la fois de la pratique amateur et du professionnalisme, use du détournement et la provocation. Il dévoile des facettes du poids de la morale qui lui pèse et en dénonce les séquelles. La charpente de son travail est constituée de collage et d’assemblage d’images photographiques (enfants-soldats amurés comme dans la peinture du XVIIème siècle) et de textes dénonçant les interdits.

 

Ubiquité

Steve B dans l’espace de l’Ecole il peint des Wall drawings colorés en relief composés de formes molles, délicatement cultivées et patiemment exécutées. Il est aussi très engagé dans la performance qui exige une dépense physique étonnante sans pour cela abimer son corps élégamment costumé. Par ailleurs, il nous dit pratiquer la peinture à l’huile chez lui secrètement.

 

Contes et merveilles pas toujours sucrés

Émerge avant tout chez Laura D un geste poétique. Elle puise dans les contes revisités, donne forme à des œuvres dérangeantes, affirme un individualisme non dénué de générosité, d’humour sarcastique. S’essaie à la broderie. Ses installations sont traversées par le désir d’échapper à la classification, « au manège ennuyeux des idées ».

 

 

Proie/Prédateur

Amandine H propose avec sureté une sémantique plastique. Œuvre et met en jeu la question : proie/prédateur. Elle pratique la peinture, la photographie et la vidéo. Son support privilégié est le contreplaqué qu’elle affectionne pour sa sensualité, sa couleur chair, ses veines, ses épaisseurs sur lequel elle peint des portraits et autoportraits. Nous sommes invités à discerner à travers ses paupières closes des interrogations : également présentes dans les autres pratiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Déchiffrer ma propre langue

A l’origine, Geoffrey M reproduit un texte de Chrétien de Troyes en photocopie, se réapproprie l’écriture en inventant un alphabet, réduit à quelques lettres, pour construire une phrase qu’il peine à déchiffrer lui-même. Il dessine ingénieusement une large carte d’état major avec trois couleurs (noir, blanc et jaune) où lui seul possède le code, offre une vision panoptique, une sorte de représentation non objective d’un territoire énergétique, prend un malin plaisir à le décrypter pour nous, à justifier avec aplomb comment retrouver son chemin. Il produit également chez lui des bandes dessinées hilarantes et oniriques.

 

Eau-forte et pointe sèche

Au stylo à bille, Christelle P, trace inlassablement des choses indicibles sur de grand de grands formats de papier carminé, imprime les empreintes laissées par les couteaux sur ses planches à découper le pain et la viande, griffées, entaillées, leur donne un statut d’œuvre ou de matrice dévoilant leur éclats de langage. Elle les glisse dans la photocopieuse qui produit des fac-similés de gravure à l’eau-forte. Ses vidéos vous donnent le vertige nous promène dans des paysages-non-lieux, dépourvus de point de fuite. Le traitement de ses photographies révèle des ambigüités.

 

Interdire et grandir.

Valéria R est argentine, broie les distances avec appétit, use des langues avec légèreté, incise la morale héritée, pétrit avec exubérance le grotesque, le comique, la monstruosité, la cruauté, l’outrance, revendique « une liberté d’être ».

 

La vie des autres 

Thomas V habite à Calais, rencontre régulièrement les clandestins, qui attendent le passage; restitue leur parcours rituel de la journée, dicté par un emploi du temps : onze heures, douche, douze heures, repas gratuit, dans un autre lieu des soins éventuels, la nuit tombante se glisser sous la bâche d’un camion, en route pour le Grand Voyage espéré.

Les clandestins ne manifestent pas d’enthousiasme avec l’artiste ; n’étant pas journaliste.

Il persiste, invente un véhicule épousant les reliefs du chemin, muni de deux caméras qui enregistrent le parcours sordide, produit des affiches sérigraphiées (portrait en gros plans des clandestins, regard hagard, lointain. En surimpression s’égrènent des textes d’hommes politiques sur des statistiques globaux n'ouvrant sur aucun horizon.

Toujours à Calais, il amasse systématiquement tout article du quotidien Nord Littoral qui traite l'affaire « SEA-FRANCE », en extrait des mots-clés tels: SAUVER ; COULER; peint des portraits du président de la société maritime ; l'air assommé.

Parallèlement, sans l'avoir sollicité, il découvre le 7 avril une page consacrée à un peintre anonyme qui couvre d'affiches peintes à la gouache, murs et panneaux publicitaires dans la ville. C'est lui.

 

Jean Luc Poivret

Enseignant Ecole supérieure d'art du Nord-Pas de Calais / Dunkerque-Tourcoing

 

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