L’ART EN QUÊTE D’IDENTITÉ

 

Une gardienne de musée, d’origine africaine, a été licenciée parce que sa robe a touché une œuvre d’art. Personne n’oserait croire qu’une telle décision soit vraie. La mise en scène d’un pareil geste pourrait d’ailleurs constituer une performance dont l’objet serait justement le sacrilège. Dans quelle mesure la catégorie de l’intouchable n’est-elle pas à l’origine des critères de reconnaissance d’une œuvre d’art ? La jupe qui effleure l’objet d’art exprimerait une négation ostensible de l’art contemporain. Mais la prolifération des créations artistiques dans l’espace public incite à considérer la création elle-même comme un produit de consommation qui n’aurait pas plus d’identité que la boîte de soupe Campbell, rendue célèbre par Andy Warhol. Pour afficher leur identité, les artistes pratiquent l’autoréférence comme une arme de reconnaissance. Dès leur apprentissage dans une école des Beaux Arts, les étudiants apprennent à cultiver leur narcissisme pour tirer leur singularité de ce qui pourrait être leur folie. Ce culte acharné de l’ego leur fait découvrir la puissance de leur subjectivité dans toutes les relations imaginaires qu’ils construisent avec le monde et les choses. Mais le « futur artiste » doit apprendre à se mesurer à une autre dimension, celle de l’universalité. C’est pourquoi il est appelé à conceptualiser son travail pour se délivrer du risque de toute clôture narcissique. Le concept (son concept) est alors chargé de promouvoir le passage définitif, irréversible, du particulier (la folie créatrice de son ego) à l’universel (la reconnaissance publique de ses idées). Dans l’esprit de sérieux obligé de l’artiste « en herbe », à l’abstraction universelle du concept se substitue cette conquête de l’universalité, fondée sur l’hystérie de la reconnaissance publique, et qui fait de la visibilité l’unique indicateur de la notoriété. Tel un leader en pleine ascension politique, plus on le voit, plus l’artiste est connu et reconnu. On parlera de son « travail », de son « itinéraire », de son « parcours »… pour lui donner une « épaisseur temporelle » dans un monde où la célébrité peut disparaître aussi vite qu’elle apparaît. La reconnaissance publique, aussi arbitraire puisse-t-elle paraître, offre alors à l’artiste la représentation légitime de la liberté souveraine de sa création.

 

 

Henri-Pierre JEUDY

 

 

 

 

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