HABITER/CLARA
Entretien proposé par Albert Clermont et Nicolas Cabos au collectif CLARA.
Le collectif CLARA est porté par quel objectif artistique ?
Le même objectif que lorsqu’un(e) artiste travaille seul(e) : avancer sans savoir où l’on va avec une forte volonté—une volonté renforcée par le fait d’être à plusieurs—d’aller toujours plus loin sans jamais connaître le résultat à l’avance : une aventure risquée.
Pendant les temps de travail “Clara”, nous mettons nos pratiques individuelles de côté, cela nous permet d’élaborer des conditions de travail inconnues, qui dépassent le rythme de chacun. Sans atelier fixe, nous passons à l'acte immédiatement, nous privilégions le réflexe. Chacun saisit sans prévenir un moment et le tend au collectif, sans règle ni tour à tour, sans nécessité de réponse, parfois ça tombe, parfois ça revient longtemps après. Une intuition se réalise parfois sans aucun mot, aucun programme autre que celui-là.
A Dunkerque, comment définissez-vous votre proposition HABITER : son itinéraire et l’étape à La Plate-Forme?
Habiter, c’est vivre avec, emménager, poser ses affaires, poser des objets qui sont comme un double de son corps. Un acte fondateur de l'individu. Un mot qui parle à tout le monde, concerne tout le monde et ici résonne avec notre matériau de départ : les encombrants. Notre volonté est à la fois d'intégrer le déroulement, l'usure, la réutilisation des objets, puis leur retour, non au système artistique marchand mais à celui de leur origine B.E.S qui les recyclera. Nous ne venons pas consommer, occuper, prendre place pour exposer, mais révéler, laisser la rencontre avec le lieu et ses occupants participer à notre œuvre. Le principe du lien guide le projet : relier chaque lieu partenaire : B.E.S, la Plate-forme, Fructose, le LAAC, choisis pour leur diversité et leur proximité géographique. A la Plate-forme, nous voulions faire vivre d’abord le lieu pour ce qu’il est et tenter ainsi d’échapper aux codes du lieu d’exposition.
Le rôle et la place de l’Hôte, des partenaires, des étudiants ?
Entre un hôte et son invité, la confiance domine, les échanges vont de soi. Lors des trois tables rondes avec les acteurs du projet Habiter, nous avons cherché à nous engager et à engager les partenaires. Le dialogue établi avec chacun d’entre eux n’est pas de nature similaire. Sa qualité a des répercussions sur le travail présenté dans chaque lieu.
CLARA en tant que collectif est à géométrie variable, il n’est pas réduit à un nombre limité d'individus. A Dunkerque, nous avons pris le risque d'élargir le collectif à 14 étudiants de l’école supérieure d’art de Dunkerque et de Besançon. La place que nous cherchons à faire à l'autre est équivalente à la nôtre. La mise en pratique est parfois difficile à vivre : les constructions individuelles sont, le plus souvent gommées, digérées par le mouvement collectif. L'engagement réciproque sur tout le projet nécessite du temps, un apprivoisement. Nous assumons le nouveau visage de CLARA.
HABITER déménage les objets : les encombrants chez l’hôte ?
Les objets, les encombrants, nous les considérons à la fois comme des outils, des prolongements de nous-mêmes, des matériaux puis des œuvres. Accumulés, ils représentent un tas de 20 mètres cube. Ces objets ayant perdu leur utilité, personne n’étant plus attaché à eux, ils n’ont plus «d’individualité». Nous nous sommes efforcés de les regarder un par un, avec soin ou sans ménagement, mais souvent leur quantité nous a conduit vers l’accumulation, le capharnaüm. Par conséquent, l’hôte peut se sentir envahi. A la Plate-forme, le vide important de la première salle répond à l’amoncellement de la deuxième et au sentiment d’envahissement.
Comment définissez-vous l’objet plastique final ?
Il s'agit d'une pause, d'une interruption dans un mouvement continu. Si le vernissage avait eu lieu deux jours plus tard, les visiteurs de l’exposition n’auraient pas vu la même installation. L’exposition est une étape à un moment donné, pris dans un flux incessant de gestes et de constructions éphémères. Elle propose une expérience plus qu’une forme à contempler. Une expérience du corps (se faufiler dans les terriers d’objets), une expérience de l’attention (scruter les traces sur les murs ou le sol). Nous défions la question de la forme ultime à regarder. Nous avançons et apprenons dans le changement.
Votre proposition plastique se veut radicale, comment définissez-vous cette radicalité?
Cette radicalité puise sa force dans l’idée que nous défendons du collectif : déborder l’individu. CLARA prolonge le mouvement annoncé dans ces quelques lignes, manifeste CLARA pour l’exposition du centre d’art Passages de Troyes en 2008 : Le principe de précaution est partout. L’art est contaminé par la promotion personnelle. Nous affirmons qu’il n’y a aucun podium à conquérir. Nous travaillons ensemble. Nous nous méfions de la complicité. Nous affûtons nos sensibilités. Nous cherchons une expérience radicale. Nous voulons être en prise avec le risque maximum. Nous avançons à tâtons sur le tranchant de la vie.
HABITER/ACTE 2 à La Plate-Forme à Dunkerque
Une installation : une image multiple et radicale
Albert Clermont
L’ACTE 2 à La Plate-Forme du collectif CLARA associé aux étudiants de l’ISBA et l’ESA/Dunkerque-Tourcoing s’est déroulé en deux phases : la résidence du 10 au 16 novembre et l’exposition du 17 novembre au 6 décembre 2012. Les artistes à l’origine du groupe CLARA sont : Emmanuel Aragon, Samuel Buckman, Virginie Delannoy et Gilles Picouet. L’ACTE 2, une étape d’un circuit artistique dont l’origine était et sera finalisé chez BES (Bois Environnement Service et Bâtisseur d’Économie Solidaire).
Chaque jour de la résidence était réalisée de nouvelles propositions performatives et plastiques. Au rez-de-chaussée de La Plate-Forme, l’installation artistique finale était agencée en deux parties distinctes. Elles étaient séparées par une cloison : de la rue et par les vitrines, du vide, une table majestueuse et solitaire. La temporalité de la résidence est matérialisée, sur le sol et les murs, par les traces et les empreintes des gestes produits durant cette phase. La deuxième partie, par une porte étroite nous pénétrons à l’arrière dans un chaos apparent : un ordre, un paysage construit, avec le stock d’encombrants collecté par BES et par les artistes, qui est constitué de sentiers, de grottes et de tunnels.