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Billet de blog 28 janv. 2022

Politique économique et inégalités sociales, les « fake news » du gouvernement

Ce blog est géré par les économistes membres du parlement de l'Union populaire. L'auteur du billet est Sylvain Billot, statisticien économiste, diplômé de l’Ensae qui forme les administrateurs de l’Insee.

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1. Le retour au plein-emploi ? Pipeau !

Si on écoute le gouvernement, nous serions sortis du chômage de masse, et proche du plein-emploi (que nous nous pourrions atteindre dans 2 ans selon Bruno Le Maire). Le problème principal serait désormais celui des offres d’emplois non pourvus. Les (pauvres) employeurs se désespéreraient de ne pas trouver de main-d’œuvre. Bref, il suffirait de « traverser la rue » pour trouver un emploi, et donc les chômeurs seraient responsables de leur chômage, faisant le choix de « l’assistanat ». Ce discours permet de justifier la réforme de l’assurance-chômage qui vise à baisser les prestations chômage pour forcer les chômeurs à se retrousser les manches et à accepter les emplois qui leur tendent les bras.

Ce discours est totalement faux :

- Le nombre de demandeurs d’emplois n’a pas baissé par rapport à l’avant-crise. Toutes catégories confondues, ils étaient 6,335 millions en décembre 2021… contre 6,355 millions en février 2020. Si on s’intéresse à l’unique catégorie qui intéresse les médias (la catégorie A), ce nombre a légèrement baissé, passant de 3,5 millions en février 2020 à 3,3 millions en décembre 2021. Nous sommes donc très loin du plein-emploi, et le nombre de demandeurs d’emplois est nettement supérieur (2,7 millions de plus !) à ce qu’il était juste avant la crise de 2009 (cf. graph)

Le nombre d’emplois vacants était précisément au trimestre 2021 de 286.100 emplois (et encore parmi ces emplois vacants on compte les emplois occupés sur le point de se libérer, qui représentent environ 20 % des emplois dits « vacants »), soit un taux d’emplois vacants de 1,9 %. Il est aussi intéressant de noter que le taux d’emplois vacants est le plus important dans le secteur non marchand, et non dans le secteur privé. Donc même à supposer que tous les emplois vacants étaient occupés (hypothèse absurde car il y a forcément des délais d’ajustement), cela ne réduirait le nombre de demandeurs d’emplois que de 4 à 5 %. Bref, les pénuries sectorielles sont l’arbre qui cache la forêt d’un chômage de masse.

2. Les salaires augmentent ? Pipeau, ils baissent !

Baisse des salaires réels dans la fonction publique

En 2019, le salaire réel net moyen dans la fonction publique a baissé :

=> Dans la fonction publique hospitalière, il a diminué de 0,8 % en € constants, après avoir baissé de 1,0 % en 2018. Ce salaire est inférieur de 0,6 % à ce qu’il était en 2011 !

=> Dans la fonction publique d’État, il a diminué de 0,1 % en € constants, après avoir baissé de 1,2 % en 2018. Ce salaire est inférieur de 1,4 % à ce qu’il était en 2011 !

Nous ne connaissons pas encore l’évolution du salaire réel net moyen dans la fonction publique en 2020 et 2021. Mais avec le maintien du gel du point d’indice dans un contexte de forte inflation, le salaire net moyen dans la fonction publique a fortement baissé en 2021.

Sous le quinquennat Macron, les fonctionnaires auront perdu beaucoup de pouvoir d’achat.

Baisse des salaires réels dans le privé

Fin septembre 2021, le salaire mensuel de base de l’ensemble des salariés a augmenté de 1,5 % sur un an, quand l’indice des prix à la consommation (pour l’ensemble des ménages et hors tabac) augmentait de 2,1 % sur la même période. Sur un an, les salaires en euros constants diminuent donc de 0,6 % dans l’ensemble et dans chacun des secteurs, construction, industrie et tertiaire. Depuis septembre, l’inflation a encore grimpé...

3. Le pouvoir d’achat a augmenté pendant la crise ? Pipeau !

Dans son allocution du 9 novembre 2021, Macron Emmanuel Macron a déclaré que, malgré la crise sanitaire, le pouvoir d'achat avait continué d'augmenter dans le pays. Le gouvernement nous a fait croire que le pouvoir d’achat avait augmenté en 2020. C’est faux ! Certes le « pouvoir d’achat du revenu disponible brut » a légèrement augmenté en 2020, mais :

=> Le pouvoir d’achat du revenu disponible brut (RDB) par unité de consommation (qui tient compte de l’évolution démographique) n’a pas augmenté : il a stagné.

=> Le pouvoir d’achat du revenu disponible brut ajusté (RDBA) par unité de consommation a baissé de 1,5 % en 2020. C’est cet indicateur qui s’approche le mieux d’une estimation du niveau de vie puisqu’il prend en compte l’ensemble des prestations versées par les administrations publiques.

En 2021, le pouvoir d’achat est affecté par l’inflation. En décembre 2021, l’Indice des prix à la consommation (IPC) – indicateur le plus médiatisé – était à +2,8 % (hausse des prix sur un an). Mais l’Indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) était à +3,4 % (+18,5 % pour l’énergie, +6,3 % pour les transports, +3,3 % pour les produits frais). Or c’est cet indicateur qui est le plus pertinent car il est calculé sur ce qui payé uniquement par les ménages (alors que l’IPC inclut des dépenses prises en charge par les administrations publiques, comme les remboursements de sécurité sociale). Donc on peut dire qu’aujourd’hui l’inflation est à +3,4 %.

L’INSEE prévoit une stagnation du pouvoir d’achat du RDB par unité de consommation entre fin 2020 et fin 2021 : -0,7 % au T1 2021 ; +0,2 % au T2 2021  ; +0,0 % au T3 2021  ; +0,5 % au T4 2021 (grâce à l’indemnité inflation). Puis une forte chute début 2022 (- 1,0 au T1 2022). Où est la hausse du pouvoir d’achat ? Dans la communication de Macron, pas dans les chiffres.

4. La baisse des inégalités ? Pipeau ! 

Le taux de pauvreté (indicateur d’inégalité qui mesure la part des ménages dont le niveau de vie est inférieur à 60 % du niveau de vie médian) a augmenté depuis le début du quinquennat Macron :

=> En 2018, le taux de pauvreté a fortement augmenté (passant de 14,1 % en 2017 à 14,8 % en 2018) en raison des choix du gouvernement : baisse de la fiscalité sur les revenus du patrimoine, baisse des allocations logement…

=> En 2019, il a légèrement reflué (passant à 14,6 %), mais c’est surtout la reprise de l’activité économique qui explique cette baisse. L’autre facteur expliquant cette baisse est la hausse de la prime d’activité que Macron a du concéder au mouvement des gilets jaunes. Mais avec la prime d’activité, l’argent public finance des compléments de salaires, ce qui permet aux employeurs de justifier le blocage des salaires.

=> Selon une première estimation obtenue par microsimulation, le taux de pauvreté resterait stable en 2020 (à 14,6 %). Le gouvernement s’est glorifié de ce résultat : malgré l’ampleur de la crise, la pauvreté n’aurait pas augmenté ! D’une part, le taux de pauvreté est un indicateur d’inégalités, et donc sa stabilité n’indique pas que la pauvreté en conditions de vie ne s’est pas accentuée. Le dernier rapport du Secours catholique indiquait que le recours à l’aide alimentaire avait concerné jusqu’à 7 millions de personnes en 2020, soit une hausse d’environ 20 % par rapport à 2019. Difficile de nier cette aggravation des conditions de vie pour les plus pauvres. D’autre part, cette première estimation 2020 est très fragile et elle exclut par exemple les étudiants qui ont été particulièrement impactés par la crise.

Les chiffres sont clairs : entre 2017 et 2020, les inégalités de revenus ont augmenté, et les plus précaires ont vu leurs conditions de vie s’aggraver considérablement en 2020. Une étude de l’Institut des politiques publiques indique que les réformes fiscales de Macron ont contribué à baisser le revenu des 5 % les plus pauvres alors qu’elles ont bénéficié le plus aux 1 % les plus riches.

Quant aux inégalités de patrimoine, elles ont explosé depuis 20 ans. Ainsi, entre 1998 et 2018, le patrimoine moyen des 10 % les moins dotés a baissé de 58 % (en euros constants) alors que celui des 10 % les mieux dotés a augmenté de 77 % ! L’envolée des prix immobiliers et des cours boursiers a bénéficié aux plus fortunés. La crise n’a pas enrayé cette dynamique inégalitaire, bien au contraire.

5. Baisser les dépenses publiques, pour augmenter le pouvoir d’achat ? Pipeau : baisser les dépenses publiques, c’est accroître les inégalités et diminuer le niveau de vie des plus pauvres

Les dépenses publiques réduisent fortement les inégalités. Le revenu avant redistribution des 10 % les plus aisés est 13 fois plus élevé que celui des 10 % les plus modestes. Ce rapport est ramené à 3 sur le niveau de vie qui prend en compte l’ensemble des transferts, y compris les transferts en nature, comme l’éducation, la santé et le logement, qui contribuent pour 50 % à la réduction des inégalités. Les prélèvements sont légèrement anti-redistributifs du fait des taxes sur les produits et des cotisations qui font plus que compenser la progressivité des impôts sur les revenus et le patrimoine. Du coup, la réduction des inégalités passe avant tout par les dépenses publiques.

Réduire drastiquement les dépenses publiques comme le programme Macron pour 2022-2027 (dans son programme de stabilité pour la période 2022-2027 transmis à Bruxelles), c’est programmer une hausse massive des inégalités. Macron prévoit un rythme de croissance annuelle des dépenses publiques de 0,25 % (1 % sous Hollande, 1,4 % sous Sarkozy), ce qui implique de limiter drastiquement les dépenses de retraites et de santé.

Pourquoi Macron veut-il réduire les dépenses publiques ? Pour que les travailleurs payent le « quoi qu’il en coûte » qui a avant tout bénéficié aux capitalistes. En effet, en temps normal, le taux de marge des entreprises (part des profits dans la valeur ajoutée) baisse au cours des crises (l’emploi s’ajustant moins fortement à la baisse que l’activité). Ainsi, lors de la crise de 2009, le taux de marge des entreprises était passé de 33,5 % début 2008 à 30,6 % fin 2009 (soit une baisse marquée de 3 points)

Cette fois-ci, malgré la chute de l’activité, le taux de marge des entreprises a fortement augmenté pendant la crise : il est passé de 33,0 % au T4 2019 à 35,7 % au T2 2021. Cette hausse s’explique exclusivement par l’ampleur des subventions (chômage partiel, fonds de solidarité, exonération de cotisations…). Le taux de marge a reflué à 32,9 % au T3 2021 avec la fin (provisoire ?) d’une grande partie des aides, et le taux de marge est désormais au niveau d’avant-crise.

Désormais, Macron veut nous faire payer l’addition dans les 5 années à venir, avec une quasi-stagnation des dépenses publiques. Alors que les premiers éléments du programme de Macron commencent à être connus (remise en cause des 35h, hausse des frais d’inscription à l’université, etc.), nous n’avons aucune illusion à nous faire : un second quinquennat de Macron se traduirait par une thérapie de choc contre les travailleurs. 

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