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Billet de blog 30 mai 2022

Réponse à Philippe Aghion, défenseur d'un paradigme dépassé

Jeudi, dans les Échos, Philippe Aghion jetait tout le poids symbolique de son autorité académique contre la NUPES. Son récit est percutant : le programme de la NUPES serait un amas de « fausses bonnes idées » élaborées par des gens qui feraient bien de retourner en classe d’économie. Il nous semble que P. Aghion abuse de sa position pour légitimer la politique actuelle et faire comme si elle était la seule voie possible, le fruit d’un consensus des sachants. Par Anne-Laure Delatte et Cédric Durand. 

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Jeudi dernier, dans les colonnes des Échos, Philippe Aghion, professeur au collège de France, jetait tout le poids symbolique de son autorité académique contre le programme de la NUPES. Il mobilisait son expertise économique pour se livrer à un diagnostic permettant à « la démocratie de fonctionner » et « aux citoyens de raisonner par eux-mêmes ». Son récit est simple et percutant : le programme de la NUPES est un amas de « fausses bonnes idées » élaborées par des gens qui feraient bien de retourner en classe d’économie.

Pourtant, il nous semble précisément que P. Aghion abuse de sa position pour rendre légitime la politique actuelle et faire comme si elle était la seule voie possible, le fruit d’un consensus des sachants. Pour celles et ceux qui sont attachés à la qualité du débat démocratique, cette intervention caricaturale n’est pas une bonne nouvelle. Elle est néanmoins révélatrice de la réaction panique qui saisit certains soutiens du président Macron face à la reconstitution d’une option politique de gauche solidement articulée dans ses propositions économiques.

La crainte de M. Aghion est d’autant plus vive qu’avec l’intensification des crises sociales et écologiques et le retour de l’inflation, son analyse montre chaque jour un peu plus son incapacité à accommoder les chocs et à transformer le cadre d'organisation économique vers un régime soutenable. Ni la recherche de la maximisation de l’utilité, ni la foi aveugle dans l’innovation quoiqu’il en coûte à la planète, ni le mirage du ruissellement ne constituent des réponses à la hauteur des enjeux contemporains. Or, précisément, c’est à ces enjeux vitaux que le programme de la NUPES se propose de répondre. Ce programme est porté  par la nouvelle alliance de gauche et soutenu par plus de 160 économistes dont une grande partie assure justement l’enseignement et la recherche en économie, n’en déplaise à M. Aghion.

Aghion commence par s’insurger contre l’idée selon laquelle on pourrait « taxer sans limite avec aucune conséquence sur la production et le niveau de richesse de la nation ». Pourtant, il fait l’impasse sur deux faits stylisés structurants  : dans les pays de l’OCDE, malgré quatre décennies de baisse des impôts sur les sociétés et du taux marginal de l’impôt sur le revenu, l’investissement, la productivité et la croissance ont ralenti. En France, tout au long de cette période la croissance de la productivité horaire est passée d’environ 3 % dans les années 1980 à 0,9% dans les années 2010. Dans le même temps, les recettes fiscales ont été prélevées de plus en plus sur les ménages et les entreprises immobiles, c’est-à-dire dont les revenus ne peuvent pas être transférés artificiellement dans des juridictions complaisantes. Les autres, les ultra riches et les multinationales ont pratiqué un évitement fiscal massif et ainsi vu leurs patrimoines et profit nets exploser : inégalités et moindres recettes fiscales sont les deux faces du régime économique actuel. S’il n’y a pas de lien simple entre fiscalité et croissance, contrairement à ce que laisse entendre P. Aghion, le fait est que les investissements dans les infrastructures, les services publics et l’éducation sont des déterminants essentiels du dynamisme économique et nécessitent des ressources fiscales. Dans le programme de la NUPES, une action publique forte va de pair avec la justice fiscale, puisque pour 90 % de la population les impôts seront constants ou en baisse.

Les propos de P. Aghion sur le contenu du programme deviennent ensuite très approximatifs. Le programme de la NUPES ne prône pas la décroissance ou la sortie immédiate du nucléaire. En revanche, faire décroître les pollutions et l’utilisation des ressources naturelles justifie l’horizon d’un mix-énergétique 100% renouvelable. La méthode proposée pour y parvenir est la planification écologique, adossée à un programme d’investissement massif dans les énergies propres et la sobriété. Ce choix s’oppose à la « croissance verte » que le gouvernement actuel promeut en prétendant qu’elle nous tirera de de la crise écologique. Il est aussi orthogonal à l’idée selon laquelle la valeur du carbone doit servir d'étalon pour toutes les dimensions de l'élaboration des politiques en la matière. Autrement dit, les citoyens ont aujourd’hui le choix entre un gouvernement espérant que les mécanismes de marché opéreront la transition nécessaire et une politique alternative imaginant une action publique planificatrice face aux chocs à venir.

 Autre tentative de décrédibiliser le programme NUPES, M. Aghion évoque « un blocage généralisé des prix pour lutter contre l'inflation ». De blocage généralisé, il n’est pas question. En revanche, le gouvernement NUPES prendra des mesures pour stopper la hausse des prix des produits de premières nécessités (denrées alimentaires de base, dépenses énergétiques contraintes) et enrayer l’appauvrissement des plus fragiles qu’entraîne l’inflation. Des hausses de salaires et des minimas sociaux permettront de préserver le pouvoir d’achat et enrayer la stagflation. Pour éviter une spirale inflationniste, un système de surveillance des prix - comme il en existe déjà en Suisse, aux Pays-Bas et en France dans le domaine agricole - permettra de repérer des hausses anormales et empêchera que l’augmentation des marges aggrave les tensions sur l’approvisionnement.

Aghion conclut sa diatribe sur la retraite à 60 ans qui « porte atteinte au pouvoir d’achat des salariés ». Or, aujourd’hui près de 40% des français ne finissent pas leurs carrières entourées de leurs collègues lors d’un pot de retraite, mais au chômage ou dans un dispositif précaire à l’écart de l’emploi. L’augmentation de l’âge de départ annoncé par M. Macron viendrait encore aggraver ce dysfonctionnement. A l’inverse la retraite à 60 ans pour celles et ceux qui le souhaitent vise à renouer avec le progrès social et l’ambition originelle d’Ambroise Croizat de « faire de la retraite non plus l'antichambre de la mort mais une nouvelle étape de la vie ». Cette mesure est financée par une hausse modérée et progressive du taux de cotisation, par une baisse des dépenses chômage liée à une meilleure répartition du temps de travail et par la baisse de la précarité des séniors.

Le régime économique de Philippe Aghion est celui de la crise financière de 2008, de la naturalisation de l’injustice sociale, de la crise écologique. C’est une pensée obsolète. Pandémie, guerre, transition énergétique : l’exigence d’une action publique consciente se fait chaque jour plus pressante. M. Aghion, la science avance par saut de paradigme. Voici venu le temps de changer votre logiciel.

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