Ecopolien
Atelier d'écologie politique francilien
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 janv. 2022

Main basse sur l'université publique !

Les journées "Think Education & Recherche 2022" à venir réuniront des représentant.es des grandes entreprises pour définir les orientations futures de l'enseignement et de la recherche publique (ESR) en France. Le collectif Ecopolien lance l'alerte sur le danger d'un accaparement du bien commun qu'est l'ESR par certains des principaux responsables du désastre écologique en cours.

Ecopolien
Atelier d'écologie politique francilien
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Début février, plus de 1000 personnalités de l'enseignement supérieur et de la recherche (ESR) viendront écouter en ligne et sur le campus Pierre et Marie Curie (Sorbonne Université) des représentant.es des grandes entreprises définir les orientations futures de l'enseignement et la recherche publique en France. Cette appropriation de l'université française, hors de tout débat citoyen et avec la connivence de nos dirigeant·es, interpelle un collectif de chercheurs et chercheuses. S'interrogeant sur la pertinence et les objectifs réels de cet événement, ce texte entend réaffirmer le statut de bien commun que revêt l'ESR, son importance majeure à l'heure des grands bouleversements économiques, sociaux, sanitaires, géopolitiques et écologiques, et sa nécessaire indépendance vis-à-vis des principaux responsables du désastre écologique en cours.

Ce texte est issu du travail de réflexion collective de l’Ecopolien, atelier d’écologie politique francilien. Il a été rédigé par Marie-Anne Arrio, Mathieu Chassé, Pacôme Delva, Agnès Ducharne, Guillaume Ferlat, Steve Hagimont, Pablo de Oliveira Castro, Guillaume Roux et Hélène Tordjman.

Début février se tiendra la grand-messe annuelle des dirigeant·es de l'enseignement supérieur et de la recherche (ESR), intitulée « Think Education & Research 2022 », organisée en ligne et à Sorbonne Université par la société de médias News tank. Ces journées réunissent depuis 2016 plus de 1000 participant·es chaque année, parmi lesquelles des président·es des établissements de l'ESR, des acteur·rices gouvernementaux et des représentant·es du secteur privé. Le but affiché est de « partager l'innovation » et de « débattre des enjeux » de l'ESR, faisant singulièrement écho aux dernières déclarations d'Emmanuel Macron.

Cet événement montre de manière caricaturale la collusion public-privé et la confusion des rôles, dans ce qui s'apparente à une appropriation de l’ESR par des entreprises privées. Celles-ci ont pour objectif de renforcer leur assise financière et d'orienter le monde de l'ESR vers les valeurs et les objectifs du marché. Ces tentatives de préemption des débats publics, d'influence de la régulation démocratique et de captation des financements publiques sont hautement problématiques à l'heure des crises sociales et écologiques que nous traversons1.

Le programme de ces journées est édifiant. Le mardi 1er février, vous serez accueilli par des président·es d'universités, un recteur, et le président France de Galileo Global Education, leader européen auto-proclamé de l'enseignement supérieur privé. Ils délivreront leur bilan de ce qui a changé à l'université depuis 5 ans !

Mais le meilleur est dans les chambres d'experts.

Elsevier, géant de l'édition scientifique, dont l'entreprise-mère est capitalisée à plus de 50 milliards d'euros, organise une session sur l'investissement dans la recherche. L'entreprise est de celles qui portent l'antienne de la sous-performance déclarée de la France dans la recherche mondiale. Ici, pas question de questionner le sous-investissement chronique de la recherche française, année après année. Il n'est pas question non plus d'analyser la portion de crédits publics détournés par les actionnaires de l'oligopole de l'édition scientifique, dont Elsevier est le premier représentant, grâce aux prix obscènes pratiqués pour autoriser l'accès aux revues scientifiques par les organismes publiques. Les questions posées par Elsevier semblent tout droit sorties de leur service marketing : « Comment tirer parti des datas pour y voir plus clair et orienter les stratégies de recherche des acteurs français ? ». À moins que cette collecte de données ne soit menée en vue de monétiser des services supplémentaires aux universités ? En effet, la maîtrise des métriques et des normes d'évaluation de l'ESR conférée par ces « datas » accentue le poids de ces entreprises dans l'évaluation de la recherche, la marchandisation de la science et l'enracinement d'une recherche motivée par la performance, au détriment de la quête de connaissances pour le bien commun. Elsevier a bien pensé les choses : sa "Consultant Research Intelligence" va pouvoir vanter les mérites de ses services sans contradicteur·rice.

Tandis que les impacts écologiques et sociaux de l'industrie numérique portée par les GAFAM sont déjà reconnus, et représentent une menace considérable pour l'avenir, est-ce à ses représentant·es de définir les nouveaux métiers et les nouvelles compétences que les universités devront alimenter ? Voilà une question qui ne risque pas d'être abordée lors de ces journées, qui s'interrogeront pourtant sur la capacité des universités à améliorer l'employabilité des étudiant·es à l'aune des « nouveaux métiers ». Sur ce point, Certiport, filiale de Pearson, multinationale au capital de plus de 5 milliards d'euros, qui a déjà fait main basse sur le système d'éducation anglais, pourra nous expliquer comment « créer un plan de mise sur le marché unique qui stimule la performance globale » des formations pour une « certification de premier plan ». Il sera épaulé dans cette tâche par la directrice des partenariats et programmes de compétences chez Microsoft, entreprise pour laquelle Pearson gère les certifications.

Après ces mises en bouche d'experts, vous pourrez clore cette journée en « tranchant » l'alternative entre massification et sélection dans l'enseignement supérieur, session dans laquelle s'est perdue la seule sociologue (et caution scientifique) de cette folle journée.

Mercredi matin, vous serez réveillé par le « keynote » innovation du vice-président Ecosystems de chez Nokia. Vous pourrez assister à une session sur la dématérialisation des diplômes organisée par Verifdiploma réunissant IAE France, Université Toulouse 1 Capitole avec Toulouse School of Management, Grenoble Ecole de Management - encore une ! - News tank et BNP Paribas. Verifdiploma se propose de traquer pour le compte des entreprises les faux diplômes et les CV gonflés, car dans le monde des edtech la falsification fait rage. En manque d'inspiration, vous pourrez aller écouter Microsoft raconter comment soutenir la recherche (avec le crédit impôt-recherche pardi !).

Pour la plus grande joie des défenseurs d'un service public indépendant et de qualité, finissez cette journée en écoutant le PDG du CNES, qui vous expliquera sûrement pourquoi il fallait couper l'herbe sous le pied des missions scientifiques du CNES pour éviter la « relégation de la recherche française », ou encore Thierry Coulhon, président du HCERES (Haut conseil de la recherche et de l’enseignement supérieur), qui ne jure que par l'évaluation, plus d'évaluation, encore plus d'évaluation des chercheur·euses, le fait de remplir des formulaires étant, c'est bien connu, un gage d'efficacité…

Le jeudi, tout est permis ! Encore une journée folle, cette fois-ci en présentiel, à Sorbonne Université, en compagnie de 10 président·es d’établissements, de la CFDT et de la Fage, de la directrice du projet Total à Saclay, d'un représentant de LREM et d'une sociologue. Avec cela, nul doute que les propositions de rupture pour la recherche vont fuser, avec en ligne de mire une refonte totale, encore une, pour 2027. Refondre une université fragilisée par deux décennies de réformes et de précarisation des moyens, dans quel sens et au bénéfice de qui ?

On peut déjà s'étonner du fait que l'entreprise de médias privée News tank, dont la ligne éditoriale est tout sauf neutre, prenne en charge ces journées ; mais le programme est effrayant quant aux logiques de privatisation de l'ESR à l’œuvre. Les « débats » sont organisés par Elsevier, Wooclap, Microsoft, Verifdiploma, Certiport, BNP Paribas, autant de start-up et de multinationales qui partent à l'assaut de l'enseignement supérieur, un marché estimé à plus de 6000 milliards d'euros au niveau mondial.

Prenons le cas de Certiport, filiale de la multinationale Pearson, qui effectue des tests d'évaluation pour les écoles aux États-Unis et au Royaume-Uni. Depuis 10 ans Pearson s'attaque à un nouveau marché : la gouvernance et l'amélioration de l'enseignement. Cette entreprise a audité le système d'examen anglais, a produit un rapport sur les standards d'éducation au Royaume-Uni en collaboration avec le principal syndicat patronal CBI (Confederation of British Industry). Elle a créé un modèle d'école privée, dit "Pearson", qu'elle met en œuvre partout dans le monde. Pearson se comporte comme une agence gouvernementale et entend s'y substituer pour s'ouvrir de nouvelles opportunités de marché. Il s'agit pourtant d'une entreprise actionnariale qui cherche à écouler ses produits en matière d'évaluation, de pédagogie, et autres outils numériques révolutionnaires. Comme pour le domaine de la santé, le marché de l'éducation présente une forte valeur ajoutée car les parents sont prêts à investir des sommes considérables pour, espèrent-ils, sécuriser l'avenir de leurs enfants.

Le cas Pearson est représentatif de la stratégie des entreprises privées pour faire main basse sur l’université. Usant de novlangue qui mêle habilement recherche scientifique et langage managérial, dépourvues de connaissance de la réalité du terrain pour ne pas dire de connaissances tout court, ces entreprises prétendent disrupter la productivité du vieux monde de l'ESR. "Efficacité des programmes", "pédagogie innovante", "employabilité des étudiants", "économie des savoirs", ... c'est la Lingua Novæ Universitatis. La recherche d’efficacité et d’innovation dans l’enseignement peuvent être légitimes, mais allons nous laisser les entreprises privées définir quelle forme elle doit prendre ?

En France, la loi sur l'autonomie des universités a organisé leur prise en main par des gestionnaires de haut-rang, et ouvert leurs conseils aux « personnalités extérieures ». L'installation d'un pouvoir hiérarchique et centralisé s'est faite au détriment d'une autonomie des départements disciplinaires, avec comme point de mire la mutualisation des services et la concurrence avec les autres universités et le secteur privé afin d'obtenir des financements et d'attirer les « meilleurs étudiants ». Nous voyons dans ces journées News tank la promotion du modèle de la « business school » entièrement tournée vers le monde de l'entreprise, où il n'est presque plus question de recherche, encore moins de service public. L'absence de recrutement d'enseignant·es-chercheur·euses implique une quantité toujours plus grande d'étudiant·es par enseignant·es dans les universités. Ces enseignant·es, débordé·es par la gestion des cours et des tâches administratives, n'ont plus assez de temps pour faire vivre la recherche et la démocratie interne de leur établissement. De plus, la professionnalisation du métier d'enseignant·e demande des tâches de plus en plus élargies, dont la prise en charge se fait au travers de la création de services d'aides à la pédagogie, pour l'instant internes aux universités.

La prochaine phase, qui a déjà commencé et qu'entendent promouvoir ces journées organisées par News tank, est l'externalisation de ces services pédagogiques pour des questions de coût, de mutualisation, et de légitimité au sein d'une économie de marché du savoir. Les startups de la Edtech associées aux multinationales de l'édition et de l'enseignement se chargeront volontiers de cette tâche immense, au bénéfice de leurs actionnaires et non de la société. Celles et ceux qui se plaignaient de payer trop d'impôts se réjouiront de payer les frais d'inscription à la hauteur de ces nouvelles prestations.

Ce texte est issu du travail de réflexion collective de l’Ecopolien, atelier d’écologie politique francilien. Il a été rédigé par Marie-Anne Arrio, Mathieu Chassé, Pacôme Delva, Agnès Ducharne, Guillaume Ferlat, Steve Hagimont, Pablo de Oliveira Castro, Guillaume Roux et Hélène Tordjman.


1 - Voir l'exemple récent du cabinet McKinsey dans le domaine de la santé ici ou . De manière plus générale, Stéphane Horel montre l’influence des lobbies sur les politiques publiques.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Europe
L’« année zéro » de la diplomatie allemande
La Russie vient de donner une rude leçon de géopolitique à l’Allemagne en lui rappelant sa vulnérabilité militaire et économique. Pour la diplomatie allemande, qui a misé sur la carte russe pendant vingt ans, l’humiliation est profonde, et le constat brutal. Premier volet de notre série sur « l’adieu au pacifisme » outre-Rhin.
par Thomas Schnee
Journal — Liberté d'expression
Un retour sur l’affaire Rushdie
Alors que Salman Rushdie a été grièvement blessé vendredi 12 août, nous republions l’analyse de Christian Salmon mise en ligne en 2019 à l’occasion des trente ans de l’affaire Rushdie, lorsque l’ayatollah Khomeiny condamna à mort l’écrivain coupable d’avoir écrit un roman qu’il jugeait blasphématoire. Ce fut l’acte inaugural d’une affaire planétaire, sous laquelle le roman a été enseveli.
par Christian Salmon
Journal — Climat
Près de Montélimar, des agriculteurs exténués face à la canicule : « Beaucoup de travail et de questions »
Mediapart a sillonné la vallée de la Valdaine et ses environs dans la Drôme, à la rencontre d’agriculteurs qui souffrent des canicules à répétition. Des pans de récoltes grillées, des chèvres qui produisent moins de lait, des tâches nouvelles qui s’accumulent : paroles de travailleurs lessivés, et inquiets pour les années à venir.
par Sarah Benichou
Journal
Un homme condamné pour violences conjugales en 2021 entre dans la police
Admis pour devenir gardien de la paix en 2019, condamné pour violences conjugales en 2021, un homme devrait, selon nos informations, prendre son premier poste de policier en septembre dans un service au contact potentiel de victimes, en contradiction avec les promesses de Gérald Darmanin. Son recrutement avait été révélé par StreetPress.
par Sophie Boutboul

La sélection du Club

Billet de blog
Le nucléaire sans débat
Où est le débat public sérieux sur l'avenir du nucléaire ? Stop ou encore ? Telle est la question qui engage les générations futures. Une enquête remarquable et sans concession qui expose faits et enjeux. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Face aux recommandations du GIEC, comment réconcilier l’écologie avec le nucléaire
L'écologie politique a toujours manifesté une aversion contre le nucléaire. Pourtant, cette source d'énergie décarbonée n'est pas dénuée d'intérêt. D'où vient alors ce désamour pour le nucléaire ? Le nucléaire devrait se guérir de deux maux: sa filiation militaire qui met en exergue sa dangerosité, et l'absence d'une vision stratégique renouvelée et forgée avec l'adhésion de la société.
par francois brechignac
Billet de blog
Croissance énergétique : et si le nucléaire n'était pas la solution ?
On trouve ici et là des aficionados du nucléaire pour expliquer que pour continuer à consommer et à croitre sur le rythme actuel, il suffit de construire des centrales nucléaires. C'est d'ailleurs l'essence du plan pour l'énergie de notre renouveau président. Alors causons un peu croissance énergétique et centrales nucléaires.
par Haekel
Billet de blog
Le piège du nucléaire
Maintenant que la France est en proie à des incendies en lien avec le réchauffement climatique, que notre pays manque de plus en plus d’eau et que notre président et ses ministres, après avoir renationalisé EDF, nous préparent un grand plan à base d’énergie nucléaire, il serait temps de mettre les points sur les « i ».
par meunier