Pétanque et crise climatique : la tradition plus forte que la raison ?

Manger des grillades et jouer à la pétanque est une belle tradition, plus accessible que celle des vacances en avion aux quatre coins de la planète. La puissance économique et sociale à l’origine de la destruction écologique, est-elle trop précieuse pour être compromise si elle touche à nos loisirs ? Comment faire émerger des valeurs différentes ?

Les moments qu’il ne faut pas laisser filer 

Samedi dernier, j’ai passé ma journée à jouer à la pétanque avec des amis de Lycée. Tous de la même génération : celle qui a cinquante ans aujourd’hui. La tradition du jeu de boules au retour des beaux jours est à la fois (un peu) alcoolisée et très sérieuse. Le questionnement du rapport au temps pour cette génération de cinquantenaire, ainsi que son rapport aux traditions que l’on transmet à la génération suivante est inévitable. Savoir profiter de l’instant présent est la raison première de ce type de réunion amicale. Bien manger, bien boire, s’amuser. Une conception de la vie à laquelle je me suis particulièrement accroché ces derniers temps pour sortir d’une espèce de tourbillon personnel à trop vouloir réfléchir au futur. Voilà qui me fait penser en écrivant ces mots, au fameux « Kairos », dont une personne qui m’est chère en a fait récemment un mantra : Ce qui vient est déjà là. Cela signifie que ce qui est à découvrir n’est pas à chercher dans l’avenir mais dans la profondeur. Le Kairos, l’instant présent, est un concept en opposition au « Chronos », le temps qui s’écoule. Dans la mythologie grecque, Kronos est un Dieu qui dévore ses enfants. Le Kairos est le concept de saisir une opportunité quand elle se présente. Sommes-nous toujours bien conscient de ces moments qu’il ne faut pas laisser filer ?

A quel âge devient-on conservateur ?

Avant la fameuse partie de pétanque, il y eu les traditionnelles grillades : saucisses de porc, cuisses de dinde, magret, côte de bœuf. En mangeant, la conversation du clan des garçons (et oui il y eu très vite deux clans) s’est d’abord portée sur les courants musicaux. Plusieurs détestaient la nouvelle génération de rappeurs qu’écoutaient leurs enfants. Aucune originalité, aucun son nouveau, aucun choc émotionnel (positif ou négatif) comme l’avaient pu vivre –croyait-on - nos parents. Ce qui mena rapidement à la fameuse question : A-t-on déjà tout inventé ? Je ne vais pas là ni juger ni écrire un article sur la capacité de création de l’humanité, ce qui m’a intéressé dans cet échange, ce sont les cris d’orfraie de certains au regard du désespoir que peut susciter une telle remarque. L’un d’entre nous a expliqué qu’il s’était juré de ne jamais employer vis-à-vis de ses propres enfants la fameuse phrase du « c’était mieux avant ». Et pourtant l’incompréhension de quelques-uns envers une société qui ne semble plus avoir de direction claire, me faisaient penser à la marque d’un conservatisme générationnel. Je n’ai pas lancé de débat politique, nous étions bien trop sobres pour cela. Ce n’eut pas été assez sérieux. Qui avait réellement conscience entre nous, à cet instant, que la viande était si nocive pour la planète (moi-même ayant mis si longtemps à m’en rendre compte) ? L’élevage est responsable d’environ 15% des gaz à effet de serre. Cette activité émet environ 7 milliards de tonnes de CO2 par an. Les viandes les plus émettrices sont la viande bovine et l’agneau, loin devant le porc ou la dinde. Le moins émetteur est le poulet mais manque de chance, personne n’avait pensé à en acheter. Une amie annonça détester le porc depuis qu’elle s’était rendue compte qu’il mangeait vraiment « n’importe quoi ». Elle préférait le bœuf. La viande bovine représente 74% des émissions de l’élevage (en prenant en compte la production de lait), alors que le porc, qui est la viande la plus consommée au monde (à quasi égalité avec le poulet), ne représente que 9% ses émissions. Ceci dit, la pollution des eaux par la filière porcine est un autre problème qu’il ne faut pas occulter. Mais c’est un autre chiffre qu’il faudrait avoir en tête : 64 milliards. Il s’agit du nombre d’animaux tués chaque année. 2000 par secondes. Pour finir au mieux en grillade amicale avant une pétanque, au pire, à la poubelle d’une cantine. Mais quand même, essaye-t-on de se rassurer, si nos ancêtres n’avaient pas mangé de viande, nous ne serions pas là ? Nous sommes pourtant de plus en plus nombreux sur terre. Nous avons déjà atteint ce chiffre astronomique des 2000 animaux tués par seconde qui contribuent à hauteur de 15% à l’épuisement des ressources naturelles. Si l’on veut faire perdurer cette tradition du barbecue, c’est que l’on croit –ou bien l’admet-on sans y réfléchir- que notre environnement va s’adapter pour qu’il continue à répondre à nos attentes. C’est la définition même du conservatisme.

Après le café (je passe le calcul de l’empreinte carbone), les équipes de pétanque furent formées, un peu dans l’esprit des « forts ensembles contre les nuls », histoire de ne pas trop perturber l’équilibre des plus passionnés. L’un d’entre eux fit équipe avec ses enfants. Les deux garçons, adolescents, jouaient en premier. Petit, j’ai toujours joué avant mon père qui se réservait pour tirer ou rattraper le coup. Mes enfants n’étaient pas là, mais si nous avions joué ensemble, j’aurai procédé ainsi. Même chose dans mon équipe où les filles jouaient en premier. Bref les femmes et les enfants d’abord. Sans compter qu’au global, ce jeu de pétanque était majoritairement masculin, la plus part des filles du groupe étant restées à discuter en aparté.  « Jouer court, vous faites n’importe quoi ! » reprochait le père à ses enfants. D’un œil malicieux l’un des jeunes dit à l’autre « vas-y toi, joue d’abord, de toute façon, court ou long », on va se faire engueuler. Devant ces sarcasmes, le père se reprit et lança des encouragements à profusions. Je reconnaissais là, mes propres paradoxes, certains m’ayant souvent reproché de ne savoir donner que des conseils, sans que personne ne me les ait demandés. Un peu plus tard, après quelques verres, lorsqu’un point était marqué, la joie de la victoire bien arrosée s’exprima en sautant l’un contre l’autre, tout en bombant le torse. Le choc provoquait alors le recul plus ou moins important d’un des deux protagonistes en fonction de sa musculature mais aussi de sa volonté dominatrice, pas si feinte que ça au fond. La tradition est la pratique qu’on transmet de génération en génération par l’exemple ou la parole. Après le conservatisme alimentaire, voici que j’étais confronté dans cette sympathique journée, au conservatisme social. Pas ce conservatisme qui veut régir la morale mais ce conservatisme des petits détails qui fait que basculer dans une société neutre en carbone dont l’égalité à tous les niveaux est un des piliers, n’est en rien un problème technique ou politique mais avant tout une question sociale.

Basculer est une nécessité : quelle est l’acceptabilité sociale ?

Quand on explique la nécessité de basculer, les premières réactions font que la puissance économique et sociale de notre modèle à l’origine de la destruction écologique, est trop précieuse pour être compromise par le respect du vivant. Pourrait-on un jour garder le meilleur et saisir l’opportunité de rapports nouveaux ? Comment convaincre qu’il ne faut pas arrêter les journées de pétanques, qu’il faut bien sûr continuer à être ensemble, à rire, à s’amuser, à être insouciant mais à avoir aussi conscience du monde en profondeur. Je n’osais en parler au groupe, moi-même ayant mis assez longtemps à me poser les bonnes questions –plutôt dans la douleur. Je me demandai quels arguments simples pouvais-je bien utiliser : Qu’est-ce que cela veut dire, concrètement, garder le meilleur d’une journée de pétanque ?

Ce serait faire griller des légumes au barbecue et s’en régaler, sans se poser de question.

Ce serait des équipes qui se formeraient naturellement mixtes. Cette mixité impliquerait bien sûr des comportements nouveaux : différents des coups de torses dont la référence inconsciente est un marqueur de cette société de la domination, mais pas moins festif.

Finalement je me dis qu’il n’y a pas de façon simple d’expliquer la profondeur du monde. Il faut prendre son temps. Il est parfois tentant pour certains, face au carcan de la tradition morale, sociale, fiscale qui les insupportent, de tout faire sauter, de tenir des propos maladroits ou d’agir de façon excessive, parfois au dépit de ceux qu’ils aiment. Certains écologistes sont alors taxés de punitifs. Certaines féministes sont accusées de vouloir prendre systématiquement le pas sur les hommes. Acculer l’autre ne génère jamais la sérénité dans les relations humaines.  

Il y a urgence bien sûr, mais il faut découpler la prise de conscience du sentiment d’un changement social imposé.

La bascule que nous devons faire est si forte qu’elle ne peut certainement pas avoir lieu en une seule génération. Il faut la planifier. Notre responsabilité est d’en prendre conscience. Notre responsabilité est de jeter les bases d’un imaginaire pour en faciliter la mise en place par la génération suivante. Dans vingt ans la génération des cinquantenaires sera alors celle des ringards qui se tapent encore parfois dans le dos entre garçons, ou papotent entre filles en bouffant des saucisses. Ce n’est pas si grave si c’est celle qui a véritablement préparé le monde de demain. Qu’est ce qui sera écrit sur notre tombe ?

« On peut continuer à apprendre jusqu’à la fin de ses jours sans jamais s’éduquer pour autant »

Pour faire émerger des valeurs différentes, il faudrait mobiliser massivement éducation et sensibilisation de toutes les strates de la société. C’est ce que ne propose pas la stratégie nationale bas carbone de la France, comme le dénonce notamment le Shift Project qui l’a évaluée. 
Pourtant, c’est bien ce qui rendrait acceptable et même désirable la transition proposée
. Cela paraît si simple de le planifier auprès des structures éducatives. N’a-t-on pas remis un commissariat au plan ? J’écoutais récemment la dernière vidéo de la websérie NEXT qui expliquait que nous avons en France un système de protection civile décentralisé ayant mainte fois fait les preuves de son efficacité pour intervenir dans les écoles. Delphine Batho, qui était interviewée, se demandait pourquoi ne pas l’utiliser massivement pour éduquer ? Dans un monde si enclin à l’ordre, au point qu’un gouvernement en est réduit à voter parfois des lois liberticides, reprenons la pensée d’Anna Arendt : Nul besoin d’organiser un quelconque renoncement de l’autorité des parents envers les enfants. « On ne peut éduquer sans en même temps enseigner ; et l’éducation sans enseignement est vide et dégénère donc aisément en une rhétorique émotionnelle et morale. Mais on peut très facilement enseigner sans éduquer et on peut continuer à apprendre jusqu’à la fin de ses jours sans jamais s’éduquer pour autant ».

Une grande partie de la classe politique prépare la relance économique (sans changer quasiment aucun des fondamentaux de l’économie carbonée) ou bien nous parle de sécurité (beaucoup) et un peu d’enseignement. Mais si nous ne mettons pas l’éducation au centre, nous ne préparons rien. J’en en tête cette phrase d’Eri de Luca qui m’avait frappée : « Je ne peux pas me dérober à ce qui est devant moi, je dois agir »

Heureusement une partie de la jeunesse n’a pas attendu. De nombreux intellectuels, de nombreux citoyens aussi n’ont pas attendu. Ces mouvements ont commencé à emmener des courants de pensée vers la véritable écologie politique. Il est facile de dénigrer ceux qui s’essayent à éduquer. Il est facile d’être au pire méprisant, au mieux ignorant. Il est facile d’être conservateur quand on a cinquante ans (et même moins). Appelons tous les citoyens à expliquer, à comprendre le monde, à s’intéresser à l’autre, à se remettre en cause, à écouter avec recul et discernement, à débattre, à ne pas enfermer leurs opinions exclusivement dans les algorithmes des réseaux sociaux, à ne pas s’occuper que des extrêmes mais du peuple dans son ensemble. Le seul moyen est l’éducation. Si la révolution sociale ne se fait pas par l’éducation, elle se fera alors un jour par la violence. Est-ce ça que nous voulons ?

Acceptons-nous que la tradition soit plus forte que la raison ?

 

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