Lecture de rue: un acte de résistance dans une société du contrôle?

Le mouvement ATD Quart monde (Agir Tous pour la Dignité) lutte contre la misère. Pour cela, le mouvement cherche à instaurer des liens entre des groupes sociaux très différents. Il n’est pas facile d’aller vers l’autre, tant la société véhicule des préjugés. ATD utilise souvent la culture avec les enfants, notamment les bibliothèques de rue. Un acte de résistance dans une société du contrôle ?

Bibliothèque de rue à Noisy Le Grand © Edgar Vercelloni Bibliothèque de rue à Noisy Le Grand © Edgar Vercelloni

Les trois savoirs

Dernièrement j’ai passé une soirée avec un groupe qui semblait assez éclectique de prime abord : le responsable d’une entreprise de services qui emploie des chômeurs longue durée, une personne ayant connu la grande pauvreté devenu réparateur d’ordinateurs (dans la dite-entreprise), un syndicaliste anticlérical (au ton très professoral), un séminariste, un ancien chercheur au commissariat à l’énergie atomique, une médecin, une assistante médicale, une chargée de formation (notre hôtesse), une candidate aux élections. La table avait été dressée dans un petit jardin à l’arrière d’une maison des années 30. Quand l’averse est tombée, nous sommes rentrés en vitesse dans la salle à manger pour poursuivre les discussions.

Ce groupe partageait un combat commun : l’éradication de la misère. En écrivant ces mots, je me dis combien cela semble utopique. Aussi dingue que combattre la crise climatique.

Une idée a été développée par ATD Quart Monde pour lutter contre la misère : ceux qui la connaissent sont les plus légitimes à trouver des solutions pour eux-mêmes. Cette approche est l’ADN du mouvement. Tous, autour de la table, en faisaient partie. Ne pas penser à la place des autres. Ne pas donner de leçon. Un angle que j’ai mis longtemps à comprendre et que j’ai encore du mal à appliquer. Résoudre le problème des inégalités pour les plus pauvres permet de résoudre le problème des inégalités de la société toute entière. Qui peut le plus, peu le moins. La logique est simple. C’est la grande différence avec les associations caritatives qui se contentent de donner aux plus pauvres sans remettre en cause un système qui dysfonctionne. On m’a dit qu’un jour Coluche avait préféré créer les restos du cœur plutôt que de soutenir ATD. Un truc simple les restos du cœur, qui répond à une véritable urgence mais qui ne remet pas en cause le fonctionnement de la société. Coluche était un mec pragmatique : il n’avait pas voulu s’emmerder avec des intellos. Il avait créé une organisation efficace pour pallier aux carences de l’état.
Les Français sont plutôt engagés pour des causes qui leur tiennent à cœur (presque un sur deux) mais seulement 20% adhèrent à une des 1,5 millions d’associations française. Les engagements de ces associations concernent à 50% le social (en grande majorité le caritatif puis l’aide aux malades, la santé, l’emploi et l’insertion), à 40% les sports et loisirs et enfin 10% concerne l’environnement. Il y a une forte corrélation entre le niveau d’étude et l’engagement. Plus une personne a fait des études, plus elle est susceptible de faire du bénévolat. Pour preuve : 30 % des personnes qui ont fait des études supérieures s'engagent dans du bénévolat, contre 15 % chez les personnes sans diplôme. Ce tissu associatif permet de créer du lien. Mais même dans les associations caritatives on peut faire de l’entre-soi social. Et plus on fait de l’entre-soi, moins on partage ce volet si important de la compréhension du monde : le savoir d’un vécu très différent du sien.
 
Notre réparateur d’ordinateurs n’arrêtait pas de parler et de blaguer. Il disait qu’il allait bientôt avoir quarante-cinq ans. Lui seul dans ce groupe avait vécu véritablement la misère, même si d’autres l’avaient côtoyée, en habitant délibérément dans des cités pour mieux comprendre, pour mieux aider. Il fit allusion à son enfant placé, faute de logement décent. Il expliqua qu’il s’en était sorti grâce au mouvement ATD Quart-Monde. Il lui vouait depuis une reconnaissance absolue. Il disait coller des autocollants partout pour en faire la promotion. Il était même capable d’en coller sur un bus qui passerait devant lui, avait-il ajouté. Son engagement à ATD et son emploi au sein d’un projet pilote du mouvement pour combattre le chômage de longue durée, l’avait conduit à rencontrer plusieurs personnes politiques. Emmanuel Macron par exemple. Il nous raconta les blagues (pas de très bon goût..) qu’il avait faites en les invectivant. J’imaginais pour ces dirigeants politiques, combien cela pouvait conforter des préjugés (que nous avons tous) sur ceux qui n’ont eu accès à rien, ni éducation, ni travail, ni logement. Pourquoi ces impasses de communication ?

Un jour quelqu’un d’ATD m’avait expliqué qu’il y a trois sortes de savoir : Le savoir académique que l’on apprend à l’école ou en étudiant, le savoir d’action, c'est-à-dire celui qu’on développe en pratiquant une activité et enfin le savoir du vécu, c'est-à-dire la connaissance de ce que l’on ressent. Ce savoir est méconnu, il est ignoré même des scientifiques. C’est ce qui explique que deux personnes très différentes peuvent ne pas se comprendre. Comme elles ne connaissent pas le vécu de l’autre, elles n’intègrent pas le monde ou le référentiel de l’autre : c’est ce qui les conduit à une impasse de communication. Il m’avait expliqué que ces trois savoirs sont si imbriqués qu’on ne peut les ignorer pour accéder à la véritable connaissance. Même quelqu’un qui n’a pas été à l’école, qui a été chômeur toute sa vie a quelque chose à nous apprendre : Le savoir de son vécu. Cela engage à rester modeste face à ceux que l’on méprise pour leur soit disant ignorance.

L’importance des mots dans une société de contrôle

Edgar Morin a expliqué combien les mots pouvaient induire des effets réels. Quand les journaux parlent de « vagues » de migrants, nous imaginons un déferlement, un envahissement. Alors que si on parlait de flux de migrants (le mot juste), l’imagerie populaire serait tout autre. Il y a plus d’Italiens à l’étranger que de migrants qui arrivent en Italie par exemple, pourquoi nous parle-t-on de vague de migrants en Italie ? Tous les journaux parlent de vague et non pas de flux. Et les conséquences de cette communication sont terribles. Il y a quelques jours, j’écoutais une interview que je trouvais très intéressante de Gilles Deleuze dans laquelle il donnait une définition de la communication : c'est la transmission d’une information c’est-à-dire un ensemble de mots d’ordre. Informer c’est faire circuler un mot d’ordre; informer c’est dire ce que vous êtes sensés devoir croire. Communiquer ainsi sur des vagues de migrants, c’est faire croire à un déferlement. Ne dit-on pas que nous sommes dans une société de l’information ? Ne dit-on pas que nous sommes abreuvés d’informations ? L’information c’est exactement le système du contrôle. Deleuze rappelait que Michel Foucault avait théorisé les sociétés disciplinaires. Une société disciplinaire est constitué de milieux d’enfermement comme les prisons, les écoles, les usines, l’hôpital même. Deleuze expliquait en référence à Foucault et Burroughs qu’il y avait toujours des restes de cette société disciplinaire mais qu’un autre type de société émergeait : la société du contrôle. Une société dans laquelle on n’aurait plus besoin d’aller à l’école ou au bureau grâce à la technologie. Il parlait à l’époque que tout cela pourrait se faire facilement, par exemple par minitel (!). Deleuze concluait son propos ainsi : C’est ça notre avenir. Les sociétés de contrôle sont des sociétés de discipline. Plus besoin d’enfermement. L’information c’est le système de contrôle des mots d’ordre. Prophétique non ?

Revenons à cette soirée de Juin sous la pluie. Je pris la parole pour expliquer que presque tous les samedis depuis quelques temps, je me rendais au pied d’un hôtel social à Noisy-Le-Grand, pour y lire des livres à des enfants. La plupart sont des migrants. Je vois très peu les parents. Certains parlent très bien le français, d’autres pas du tout, d’autres encore ne parlent jamais, on ne sait pas bien pourquoi. Je me rendis compte que chaque personne autour de la table avait une expérience de bibliothèque de rue. Certaines dans des conditions bien plus difficiles que celles que je connaissais à Noisy. Dans des bidonvilles notamment. On dit « BDR » pour bibliothèque de rue dans le jargon d’ATD Quart-Monde. Il y en a une cinquantaine en France. Quand on fait une bibliothèque de rue, on connaît forcément l’importance des mots. Chacun avec l’expérience de son vécu.

L’expérience de la bibliothèque de rue

J’ai entendu parler des bibliothèques de rue il y a deux ans environ. Pour rendre service, j’avais retranscrit une interview d’une personne engagée à ATD. J’avais donné ce coup de main à l’époque pour donner de mon temps afin de soutenir une cause, sans forcément être moi-même engagé. Les motivations qui m’avaient conduit à donner ce temps étaient similaires à celles de la majorité des gens dans ce cas : d’abord par la connaissance directe de bénévoles (la personne qui m’avait sollicité) et certainement la volonté d'être utile.  Dans cette interview, cette personne expliquait son expérience à Marseille. Elle habitait un quartier qui s’appelle Felix Pyat Bellevue et animait une bibliothèque de rue. Il y avait dans cette cité, toute une action sur l’enfance, un projet autour de la question de rassembler le quartier grâce aux enfants, car il y avait des communautés très différentes et des conflits très forts. Elle participait à deux bibliothèques par semaine, directement dans la rue ou dans la cage d’escalier.

Aller vers l’autre : exactement ce qu’a proposé notre ancien syndicaliste anticlérical, approuvé par son voisin de table séminariste. Il expliquait vouloir faire du porte à porte, avec une sorte de rage viscérale. Parce que le monde est au bord du gouffre. Parce qu’il faut s’engager. Du porte à porte. Un peu comme en politique. La proposition n’eut pas grand succès, on ne pouvait pas être partout.
Après la retranscription de cette fameuse interview, j’étais allé à la bibliothèque de rue de Noisy en accompagnement de quelqu’un qui m’est cher. Je n’y étais pas allé forcément très régulièrement au début. Mais depuis quelques temps, j’ai beaucoup réfléchis au sens : il n’y a pas de jugement dans les bibliothèques de rue, il n’y a pas d’aide matérielle. Juste lire des livres et échanger avec les enfants. Lire des livres parce que les mots sont importants, parce qu’ils peuvent avoir des conséquences réelles. Il se trouve qu’en sortie du confinement, j’ai eu une sorte de remise en question personnelle. Je me suis trouvé lâche de ne pas être allé plus souvent à la bibliothèque de Noisy. Souvent, le samedi, j’allais plutôt faire des courses sur le marché. Un rituel important pour cuisiner le week-end. Mais qu’est ce qui est important au fond ? J’ai alors décidé d’y aller le plus possible et de témoigner à ma manière en réalisant des dessins à l’aquarelle. 

Parfois je poste mes dessins sur Facebook dans un groupe « bibliothèques de rue » où il y a des photos de bibliothèque de rue du monde entier. L’autre jour, j’ai posté un dessin d’une petite fille qui ne parle jamais.

Collégia à la bibliothèque de rue de Noisy Le Grand © Edgar Vercelloni Collégia à la bibliothèque de rue de Noisy Le Grand © Edgar Vercelloni

Je l’ai représentée avec un air sérieux et un peu triste. Quelqu’un m’a laissé un commentaire. Un jour un livre la choisira et elle trouvera son bonheur. J’ai trouvé ça poétique. Cette personne m’a demandé comment on choisissait les livres pour les enfants. Une des animatrices qui habite Noisy va en chercher régulièrement à la médiathèque de la ville. On les étale sur une couverture faite en patchwork de carrés colorés. Il y a toujours une sorte de joie, un émerveillement quand des enfants arrivent. Les couleurs peut-être. Les mots mystérieux que beaucoup n’arrivent pas à déchiffrer et qui les attirent.

Qui vient à l’autre ? le livre ou l’enfant ? 

Chaque samedi, il y a toujours à la fin l’écriture du compte-rendu. Avec le titre des livres, leur résumé. Chacun essaye surtout de se souvenir du prénom de chaque enfant. Une litanie de titres de livres avec le prénom des enfants. Quelques petits témoignages aussi pour mieux les connaître : Celui-ci tient mal son crayon pour écrire, celui-là va partir au centre aéré, le petit frère de celle-ci ne tient pas en place. Ne pas insister sur la misère. Se centrer sur le lien. Accompagner une petite troupe d’enfants en goguette sur un parvis en béton. Des enfants qui aiment écouter des histoires et faire des dessins. Des parents qui les surveillent en coin de fenêtre de leur chambre et rien que le ciel bleu ou parfois la pluie pour couvrir les rires. Il y a bien des pigeons morts et des caddies renversés en contrebas du parvis. Il y a bien des bandes d’ados dans les coursives et quelques descentes de police parfois. Mais finalement ils sont loin, on ne les voit pas du premier coup d’œil. Il y a toujours un peu une ambiance de fête d’école. Alors, en lisant ces livres, on découvre la puissance des mots et des images.

Près de la loge du gardien, il y a une grande table. C’est là qu’on se réunit pour faire le compte-rendu. J’en avais un peu marre du compte-rendu. Il fallait que je le fasse à ma manière. J’ai décidé de réaliser des dessins parce que ce témoignage me permet plus facilement de partager le savoir du vécu. L’instant d’une émotion. Je prends des notes de mes impressions, quelques photos sur mon téléphone et arrivé chez moi je dessine. Une personne qui habite l’hôtel social avec ses enfants (et qui est devenue animatrice), m’a écrit un jour qu’elle attendait avec impatience mon dessin de la semaine. J’ai trouvé ça touchant.

En relatant ces expériences, je me demande ce qui reliait les gens réunis autour d’une table ce soir de juin. Des livres lus dans la rue, des dessins ? Est-ce la communication nécessaire pour partager le savoir d’un vécu ? Les mots sont plus que cela. Les dessins sont plus que cela. Parce qu’ils sont apparentés à de l’art. Un livre d’enfant crée une émotion.
Je citerai de nouveau Deleuze qui se demandait quel est le rapport de l’art avec la communication ? Aucun rapport, avait répondu le philosophe dans un entretien sur la création. En revanche, il expliquait que l’art est ce qui résiste (en l’illustrant par un exemple en référence à André Malraux : une statuette datant de trois mille ans démontre que l’art résiste à la mort). Il concluait ainsi : tout acte de résistance n’est pas une œuvre d’art, bien que d’une certaine manière elle en soit. Tout œuvre d’art n’est pas un acte de résistance et pourtant d’une certaine manière, elle l’est. Et Deleuze expliquait qu’il voyait ainsi un lien très étroit entre l’art et la lutte pour un idéal.
Voilà qui répond à mes questions : qu’est ce qui lie toutes ces personnes dans l’expérience des bibliothèques de rue ? Qu’est ce qui me lie à ceux qui apprécient la publication de  mes dessins ? Qu’est ce qui nous lie à essayer de combattre les idées reçues, à tenter de prendre assez de recul pour comprendre l’autre dans une société qui nous abreuve de mots d’ordre pour que chacun reste à sa place ?

Un acte de résistance dans une société du contrôle.

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