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Billet de blog 14 avr. 2022

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Trois âges de la vie : un témoignage politique pour garder espoir

Guendouz Bensidhoum a passé sa jeunesse dans une cité. Un jour, il a décidé de témoigner par la peinture sur trois âges de la vie. Récit d’une rencontre autour de celles et ceux qui sont exclus par leur histoire de misère et par des personnes établies dans la société. Un témoignage politique sur la force de l’art pour garder espoir en cette période d’entre deux tours.

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l'âge adulte © Guendouz Bensidhoum

Génèse

L’origine de la journée mondiale du refus de la misère, fêtée chaque année le 17 Octobre, fut un rassemblement de familles en grande pauvreté. Dès son arrivée en région parisienne, dans les années soixante, Joseph Wresinski, lui-même issu de ce milieu, fit la promesse de faire monter à son peuple les marches de tous les lieux où se décidait l’avenir des femmes et des hommes. L’Élysée, les Nations Unies. Il voulait par-là assurer à ces familles une reconnaissance et une existence dans la conscience de l’humanité.

Soixante ans plus tard, je suis arrivé à Pierrelay, dans le Val d’Oise, pour rencontrer Guendouz. Le soleil de mars chauffait le bitume. Je l’ai appelé sur son portable. Il me demanda de l’attendre sur le côté de la bâtisse. La façade était parée de céramiques créées dans les années 70 par des enfants des cités. Une plaque indiquait qu’elles avaient été réalisées sous la direction des maîtres céramistes de Mery sur Oise. Guendouz arriva. Il s’excusa du masque qu’il portait. Une santé fragile me dit-il. J’avais entendu parler de son travail pictural comme témoignage de la vie en cité, quittée dans les années 80, à l’âge de 24 ans. J’étais venu le voir à double titre. D’abord parce que je pratique moi-même la peinture et aussi pour voir comment nous pourrions aider, avec quelques amis, à organiser une exposition dans le 94, particulièrement à Créteil. J’étais très impatient de l’entendre. Guendouz m’expliqua qu’il avait voulu peindre des toiles géantes pour qu’elles ne soient pas reléguées près des toilettes le jour où elles seraient accrochées. Il savait combien la misère était mise de côté, là où on ne la voit pas. Ce point était crucial, parce que ses toiles traitent justement du témoignage et de l’exclusion.

Guendouz me raconta qu’il avait étudié aux beaux-arts quand il était jeune. Après ces études, il cessa de peindre, happé par le travail, la vie. Pendant vingt-cinq ans il ne peignit pas. Ce silence finit par devenir insupportable. Un jour, alors qu’il aidait à préparer la commémoration du refus de la misère, il eut une sorte de révélation sur le discours de Joseph Wresinski. Il ne se souvenait plus des paroles exactement pour les citer de mémoire, mais le discours l’avait bouleversé. A son tour, il devait témoigner à travers son vécu. Témoigner de la violence des cités, de l’humiliation, de la solidarité, du courage, des rêves de ceux qui voulaient s’en sortir et dont la société ne voulait pas. Témoigner de la mort violente, de la drogue. Au moins cinquante de ses amis à l’époque étaient morts me dit-il. Ça l’avait marqué pour toujours. Témoigner par la peinture. Voilà ce qu’il devait faire. Guendouz me dit qu’il avait tout lâché et s’était mis à peindre ces grandes toiles. En rentrant chez moi, après cette rencontre, je lu le discours de Wresinski prononcé en 87 pour mieux comprendre.

Je témoigne de ces millions de jeunes

Qui, sans raison de croire, ni d’exister, cherchent

En vain un avenir dans ce monde insensé

Enfance

Nous entrâmes dans une première pièce où étaient présentées deux toiles. Elles racontent une histoire difficile à percevoir de prime abord. On ne sait pas bien s’il y a un sens de lecture. Mais il suffit de laisser aller le regard. Devant l’immense premier tableau, l’oeil est tout de suite attiré par une fille poussant un landau dans lequel est allongé un enfant. L’ensemble apparait comme entouré d’une sorte de tâche de sang qui forme un cœur. La jeune fille porte une robe avec des oiseaux. Elle est en train de rêver en poussant le landau. Elle oublie qu’elle n’a pas d’enfance. 

Enfance - Détail © Guendouz Bensidhoum

Je témoigne de vous, mères

Dont les enfants condamnés à la misère

sont de Trop en ce monde 

Plus haut, le rouge sang fait place au jaune d’or d’une vie rêvée. Guendouz utilise les couleurs comme on manipule les mots.  Puis il me parle de la violence. Un jour, dans son enfance, un de ses copains l’emmène dans la cave. Un long couloir qui traverse la cité de part en part. Un couloir de ténèbres. Il entend un bruit, il sursaute, il a peur. Son ami le rassure. Celui qui est là, dans la cave, est le Grand-père dont plus personne ne veut s’occuper. Il n’a pas d’autre endroit où aller. Son copain vient lui apporter à manger. Puis il me parle de l’école qu’il a dessinée à l’envers. Il n’a jamais connu aucun endroit aussi humiliant. L’action sociale donnait chaque année des vêtements dont le tissu semblait spécialement imprimé pour sa laideur. Un tissu du stigmate, porté nulle part ailleurs. Un enfant au bonnet d’âne a un cahier accroché dans son dos, en souvenir de la punition réservée à ceux qui écrivaient mal. Au milieu de la cours, au milieu des enfants qui se moquaient, le mauvais élève devait exhiber son cahier à la vilaine écriture. Les moqueries des enfants étaient-elles plus terribles que celles des adultes ? Pour compléter cette humiliation, lorsqu’il y avait des poux, ces mêmes enfants étaient aspergés de poudre blanche. Mais pas les autres. Il fallait la force d’un parent, comme l’avait fait le père de Guendouz un jour, pour venir voir l’enseignant et refuser la poudre blanche. Refuser les stigmates. Même s’il y avait des poux. A l’école, pour ceux qui vivaient dans la cité, il n’y avait pas d’enfance heureuse, pas d’inclusion, de solidarité. Juste de l’humiliation. Guendouz peint l’humiliation comme on peint le ciel. Il y en a tellement dans la cité qu’elle en remplit tout l’espace.

Pourtant, la solidarité était forte. Au centre, Guendouz peint tout un tas de petits pâtés dorés qui brillent comme des lucioles. Ce sont les plats qu’on partage lors des fêtes musulmanes. Le partage sans contrepartie, avec ceux qui n’ont rien. A l’opposé de ces plats cuisinés de lumière, une ville sombre au-dessus d’un lac noir. Des voiliers, un paquebot, un ciel en forme de nuage inversé, noir. Créteil Soleil. Plus de cent trente mille mètres carrés construits dans les années 70. Accusé de voler le ciel, détruire l’horizon dans de nombreux romans, chansons, films, Créteil Soleil fait partie d’un ensemble construit à toute allure pour accueillir la population qui s’entassait dans les bidonvilles, les rapatriés d’Algérie et la main-d’œuvre immigrée. Le symbole d’une enfance désœuvrée qui traîne jusqu’à l’écœurement dans le temple de la sur-consommation.

Adolescence

La seconde fresque parle de l’adolescence. La remise en cause des règles. Le sentiment d’invulnérabilité qui augmente les conduites à risque, les accidents. Guendouz me parle de tous ces visages morts dont il ne se souvient plus exactement. Il représente le monde de la cité comme un lac dont il faut s’échapper. Le lac de Créteil. Un lac artificiel de plus de 40 hectares. A gauche de l’immense toile, des personnages s’envolent, les bras tendus vers le ciel, en direction de la ville idéale. Pour Guendouz et d’autres de la cité, cette ville est Saint-Maur des Fossés, la ville voisine bourgeoise, séparée de Créteil par la Marne. Il la représente sous un air méditerranéen. Parce que les familles immigrées avaient à l’esprit un retour dans leur pays d’origine.

Adolescence - Le vitrail © Guendouz Bensidhoum

A gauche de la toile, je demande à Guendouz pourquoi il y a un vitrail. Il m’explique l’histoire. Un ami à lui s’est enfui de la cité lorsqu’il avait une quinzaine d’années. Il n’eut plus de nouvelles, jusqu’au jour où il apprit qu’il s’était immolé devant une cathédrale. Ce fut très violent. En hommage, Guendouz a peint le vitrail avec une bougie devant. Il y a de la rage dans la peinture de Guendouz mais il y a aussi du respect. De l’apaisement. C’est la force du témoignage. Tout à droite, un arlequin est le personnage le plus important. Il se tient devant un grand rideau rouge qui sépare le lac de la ville idéale et matérialise cette séparation sociale. L’arlequin fait face à un personnage avec un livre dans le dos. Symbole de ceux qui ont réussi à sortir de la misère, à s’élever. Guendouz me raconte l'histoire de l'arlequin. Dans la cité, il avait un bon copain, mort de la drogue. Il n’était pas perçu comme un voyou par les autres du quartier. Toujours il chantonnait, il rêvait. L’arlequin de Guendouz souffle dans une trompette. L'allégorie de l'artiste. Il en sort des visages qui essaiment la ville. Pour Guendouz, il y a toujours un arlequin quelque part. Certains comprennent les arlequins. D’autres se perdent à chercher un ailleurs. Je mesure combien Guendouz a raison. Seuls les arlequins sont libres.

 Age adulte

Nous montâmes à l’étage voir le dernier tableau. Guendouz pris deux chaises. Nous sommes assis devant la toile. Je lui parle de mes aquarelles au pied d’un hôtel social. Guendouz m’encourage. Je regarde la toile. Dans ce tableau, Guendouz reprend les thèmes des toiles précédentes. L’arlequin qui lui ressemble ouvre le rideau pour montrer le chemin. La jeune fille marche vers la ville idéale avec son chien. Elle perd les fleurs de la robe de sa vie rêvée comme autant d’illusions. Ceux de la cité s’élèvent, aspirés par un ciel plein d’un tourbillon de corps. Sont-ils morts ?  Guendouz illustre parfaitement ce lien entre le monde artificiel et son impact délétère sur les relations sociales.

Un couple bien habillé marche depuis la ville idéale. Guendouz a peint sa vie à partir de ses souvenirs sans savoir qu’il avait peint une partie de la mienne. Comment pouvait-on voir aussi juste ? La puissance de l’art sans doute. L’art qui transcende. J’interprète : Le couple regarde cette misère qui le touche, protégé par un énorme parapluie vert. Jamais l’homme et la femme n’ont rien risqué de leur vie. Peut-être ont-ils de la force pour faire changer les choses. Ont-ils su additionner leur courage ? Ont ils échoué ? Je reconnais le visage familier de la femme. Je reconnais l’homme au manteau qui fronce légèrement les sourcils, comme s’il se méfiait. C’est étrange les coïncidences. Je pense à ma tentative d’engagement politique. Je me dis que rien n’a bougé. Peut-être pas assez de force. Pas assez de rage.  Dans les faits, nous avons renoncé. La ville idéale est une utopie. Pourtant Guendouz me donne confiance. Combien seraient capables de témoigner comme lui me demandais-je. Avec autant de force. Je le remercie chaleureusement. Nous sortons. 

Un témoignage politique pour garder espoir

Dans cette période électorale d'entre deux tours, en écrivant ces mots, je pense au malaise de tous ceux qui ont conscience de l'impasse des projets portés par les deux candidats. Le premier promet une égalité de façade puisqu'il est bâti sur la réduction des droits, bafouant l’esprit de la constitution. Il annonce même un rapprochement stratégique avec la Russie à l'issue de la guerre alors que sont diffusés en parallèle des témoignages insoutenables. Sans compter son ignorance totale du sujet climatique. Certainement le projet le pire. Le second propose de poursuivre son chemin vers une économie libérale qui continuera de favoriser les plus riches -modèle économique largement dénoncé pour ses effets délétères sur la société. Le dernier rapport du GIEC nous met d'ailleurs en garde face à un tel modèle.

Les trois âges de la vie illustrent ce monde qu’on nous propose : un monde de clivage. D’incompréhensions. D’inégalités. Un monde qui se met lui-même en difficulté pour faire face au défi climatique à venir. A tous ceux qui ont conscience de cette folie, je dis : nous ne devons pas nous décourager à faire changer les choses. Continuer à expliquer, à témoigner, à se battre.

La rencontre © Edgar Vercelloni

Je fais un dessin sur notre rencontre et je l'envoie à Guendouz. Parce que l’art est ce qui résiste. Les trois âges sont un témoignage politique pour garder espoir. Je laisse les paroles de Wresinski conclure ce récit. 

Je témoigne de vous, enfants, femmes et hommes

Qui ne voulez pas maudire, mais aimer et

prier, Travailler et vous unir, pour que naisse une terre Solidaire

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