Quel lien entre justice sociale et action climatique ?

« Ville en transition » est un mouvement citoyen apolitique créé il y a plus de dix ans. Son originalité est de porter une vision optimiste face aux crises vues comme des occasions de progrès. A travers une fête des possibles, « Saint-Maur en Transition » invite ce samedi 18 septembre les Saint-Mauriens à réfléchir au lien entre justice sociale et action climatique.

L'observatoire de Saint-Maur © Edgar Vercelloni L'observatoire de Saint-Maur © Edgar Vercelloni

Il peut y avoir trois options face aux inégalités sociales : le repli sur soi, l'ouverture aux autres ou rester neutre

Début juillet, je suis allé à l'inauguration du site de « l'observatoire » de Saint-Maur-des-Fossés. Un site désaffecté de l'Institut de Physique du Globe (de l'université de Paris), transformé récemment en centre d'hébergement d'urgence (CHU). Ce centre est géré par Emmaüs Solidarité. Le bâtiment principal est composé d'une meulière des années 30 avec une tour dont le dôme semble être une incroyable antenne (j'ai pensé instantanément à Blake et Mortimer). La pluie n'avait pas fait peur aux curieux comme moi, ni aux voisins ou aux membres d'associations invitées. Ni même aux musiciens de l'orchestre de chambre de Paris venus jouer pour Emmaüs.

Pendant le discours de présentation des nouvelles activités du site par son directeur, j'imaginais bien la foudre frappant la drôle d'antenne. Un petit enfant se mit à souffler à tue-tête dans une trompette en plastique. Le directeur s'interrompit. Rassuré qu'il ne s'agissait pas d'une manifestation hostile, cette petite fanfare improvisée en accéléra quand même la fin. Un buffet avait été dressé et tout le monde avait faim. Il régnait une ambiance sympathique. Mon voisin de buffet était membre de l'Institut du Globe et ancien responsable du site. Il m'expliqua qu'une mission sur Mars avait été préparée ici. Une partie du parc n'avait jamais été débroussaillée depuis au moins cinquante ans. Le site était déserté par l'institut depuis une dizaine d'années car peu adapté. L’Etat a décidé de transformer ce lieu en centre d'hébergement d'urgence, notamment pour des familles avec des enfants en bas âge. Plusieurs dizaines de places sont prévues. Difficile de critiquer un tel projet de réhabilitation à vocation sociale, encadré par une association qui a fait ses preuves. Pourtant le maire ne vint pas. Ni aucun de ses représentants. Une dame m'expliqua qu'elle venait en voisine pour montrer que tous les riverains n’étaient pas du même avis que ceux qui essayaient de faire capoter le projet. La Mairie avait fait condamner une entrée du site en posant un bloc de béton pour éviter de trop nombreux allers retours qui perturberaient la tranquillité du quartier. Le journal Le parisien rapoortait que le maire étudiait un recours en justice, au nom d'une ville « apaisée ». La ville « apaisée » (en matière de circulation notamment) est le leitmotiv du maire de Saint-Maur. Comme si une ville « excitée » était promue par certains. Je me demandais qui pouvait être dupe de tels éléments de langage. Cela me fit penser au livre 'Trouver Refuge" de Stéphanie Besson à propos des migrants (c’est le cas d'une partie des gens qui se retrouvent sans logement dans ce centre). Cette population de migrants ou de personnes en situation de grande pauvreté est très loin de la sociologie de Saint-Maur. Elle heurte même la méritocratie promue par certains (habiter Saint-Maur se mérite…). Stéphanie Besson est cofondatrice de l'association « tous migrants», d’origine Briançonnaise. Elle explique avoir agi parce qu'on abandonne personne en montagne, pas même son pire ennemi. Elle explique également que l'action d'accueillir des gens qui n'ont plus rien à perdre d'autre que la vie, lui semblait la seule façon d'aboutir, justement, à un territoire apaisé face à l'insoluble problème migratoire. Stéphanie Besson écrit qu'il y a trois options face au problème migratoire (nullement lié à la spécificité de la montagne) : se recroqueviller sur soi en regardant l'autre avec mépris, faire preuve d'humanisme en s’enrichissant parfois de rencontres, faire preuve de neutralité sans s'impliquer ni entrer dans le débat. « Tous migrant » a reçu la mention spéciale du prix des droits de l'homme de la république française fin 2019. 

On pourrait ne pas voir la détresse humaine à côté de chez soi, par manque de temps, pris par les choses de la vie. Mais ne doit-on pas estimer les conséquences de telles positions face aux actions à mettre en œuvre pour combattre le changement climatique ? D'ailleurs, quel rapport entre changement climatique et l'action sociale d'un centre d'hébergement ?

Justice sociale et action climatique sont intimement liées

Le dernier rapport du GIEC paru le 9 août dernier, ne présage rien de bon hors changement de paradigme. Outre les canicules et inondations que nous avons tous vécues, des conséquences plus dramatiques comme les pénuries ou restrictions des libertés semblaient assez lointaines. La crise du covid en a pourtant donné un avant goût plutôt amer… jusqu'à présent, la question des inégalités sociales semblait éloignée du sujet du climat et on pouvait se dire qu'elle n'a rien avoir avec ce problème. Et pourtant justice sociale et action climatique sont intimement liées, en France comme partout dans le monde.

Des scientifiques ont fait récemment fuiter dans la presse le rapport du Giec relatif aux mesures d'atténuation face à la crise. Le Guardian en a repris les propos dans un article : les plus gros émetteurs de carbone sont les plus riches. Les 10% les plus riches de la planète  émettent 10 fois plus que les 10% les plus pauvres. Ainsi l'augmentation de la consommation des plus pauvres à un niveau de subsistance de base, n'augmenterait pas beaucoup les émissions (extrait rapport GIEC volet 3). Ce constat a son importance. Finalement le petit théâtre Saint-Maurien illustre bien le monde. Comme pour le maire de Saint-Maur et ses habitants face aux injustices sociales, il y a trois options -notamment pour les plus aisés- face au changement climatique : le repli sur soi, l'ouverture (penser autrement) ou la non-implication.

La première option du repli sur soi est de croire que la neutralité carbone est possible en continuant sur le même modèle qu’aujourd’hui. C'est ce qu'on appelle la « croissance verte » : croissance sans modification de la logique productiviste actuelle dans laquelle les profits restent prioritaires par rapport aux besoins des individus. Une sorte de « croissance apaisée » pour les plus riches qui en seraient les bénéficiaires (du moins si ça marche). Cette option est forcément préconisée par ceux qui ont des intérêts dépendants de l'économie carbonée et consumériste. C'est légitime de défendre ses intérêts. Ont-ils des arguments solides ? Après avoir longtemps nié la réalité du réchauffement climatique, il est logique d'être méfiant. Réussir la croissance verte signifie qu’il est possible de découpler croissance et émission carbone en moins de dix ans. Ce sujet a été étudié sérieusement et on ne peut pas vraiment dire que les arguments en faveur d'une croissance soutenable sont légions. Le chercheur Timothée Parrique ( The political economy of degrowth) montre ainsi qu'il y a une dizaine de facteurs qui mettent sérieusement en doute cette hypothèse. Il cite par exemple le fameux effet rebond : si vous isolez votre logement dans notre modèle actuel, vous ne baissez pas vos consommations d'énergie, vous augmentez votre confort. Un autre facteur est le recyclage : dans une économie en croissance, il ne permet pas de découplage entre croissance et émission de CO2. Les économistes Jason Hickel et Georgios Kamlis (Is green Growth Possible?) ont également examiné les tendances historiques et les projections basées sur des modèles. Ils concluent qu'il n'y a aucune preuve qu'un découplage de l'utilisation des ressources peut être réalisé à l'échelle mondiale dans un contexte de croissance économique. Il est utopique de penser que le découplage des émissions de carbone puisse être réalisé à un rythme suffisamment rapide pour empêcher un réchauffement global supérieur à 1,5°C ou 2°C, même dans des conditions politiques optimistes.Bref cette option est un chèque en blanc vis-à-vis du problème climatique. La seule certitude est que le problème des inégalités ne sera pas résolu. Et en cas de crise, l'histoire a montré que l'injustice sociale est le terreau des guerres et des révolutions.

La deuxième option, l'ouverture, c’est s'autoriser à penser autrement : inverser de manière assumée l'ordre de priorité entre les profits et les besoins (ce qui implique de dé-marchandiser les besoins, en réduisant de fait drastiquement les inégalités entre les individus tout en assurant la décarbonation de l'économie). Cette option est tout aussi éloignée du communisme productiviste que du néolibéralisme (reposant tous deux sur une logique de croissance, même si le modèle social communiste s'est voulu égalitaire). Cette option n'a jamais été testée à l'échelle d'un pays occidental. Elle n'est pas facile à mettre en oeuvre étant donné que toute l'économie est priorisée par le profit, au travers de l’indicateur du PIB. Elle intègre une partie des mesures comme l'isolation des bâtiments, la relocalisation des emplois préconisées dans la croissance verte.

La troisième option (ne pas s'impliquer dans le débat), est certainement la pire en terme de perte de sens.

Devons nous attendre l’apparition d’un cygne noir pour réagir ?

 Pendant le confinement j’ai lu l’anomalie, d'Hervé Le Tellier dans lequel il qualifiait celle-ci (je ne la dévoile pas pour ceux qui n'ont pas lu le livre...) comme le plus terrible des cygnes noirs. Le cygne noir est une référence à une théorie statistique, développée pour la finance par Nassim Nicholas Taleb, un mathématicien de l’université de New York. Cette théorie caractérise un événement qui semble imprévisible car il a une faible probabilité de se dérouler. Si cet évènement se réalise, les conséquences sont considérables. Et après le premier constat de cet événement exceptionnel, il peut être expliqué justifié a posteriori. C’est-à-dire qu’en réalité, il était prévisible si on avait su décoder les signaux faibles. Au XIXième siècle, les Européens, qui n’avaient vu que des cygnes blancs, croyaient qu’ils l’étaient tous, avant leur découverte des cygnes noirs en Australie. Seule l'observation de tous les cygnes existants aurait pu nous donner la confirmation que ceux-ci étaient bien toujours blancs. Cependant, prendre le temps et les moyens d'observer tous les cygnes de la terre pour confirmer qu'ils étaient blancs s’avérait impossible. Ainsi nous construisons des raisonnements à partir d'informations incomplètes, nous conduisant parfois à des conclusions erronées. Car plus nous voyons de cygnes blancs, plus l'apparition d'un « cygne noir » nous semble totalement imprévisible. C’est le principe des idées reçues.

Une révolution dans un territoire, provoquée par l’injustice sociale (si bien cultivée dans certains endroits) sera-t elle un « cygne noir » ? Les manifestations des gilets jaunes avec comme origine la taxe carbone en sont-elles les prémisses ? Le mathématicien qui avait développé cette théorie du cygne noir l’avait illustrée par un exemple des travaux du philosophe Bertrand Russell, décrivant l’histoire d'une dinde que l'on nourrit chaque jour de son existence dans le but de la manger à Noël. La dinde se fait une idée d’une vie tranquille et insouciante. Chaque jour qui passe semble confirmer cette prévision. Et pourtant, chaque jour, elle se rapproche de son exécution. Ce jour funeste, totalement imprévisible pour la dinde, peut être rationalisé par les autres dindes a postériori de l’exécution : Toutes les dindes sont élevées pour se faire manger à noël, c’est une évidence. Comment les autres dindes ont-elles pu être si naïves ?

Créer du lien est une action concrète fondamentale pour préparer la transition

Tous ceux qui ne se sentent pas vraiment impliqués face aux injustices sociales devraient peut-être penser à l'histoire de la dinde de Noël. La mobilisation citoyenne est donc la première action pour faire comprendre aux dirigeants (locaux, nationaux) qu’ils doivent assumer leurs responsabilités. Qu'au-delà des idéologies, ils engagent notre avenir commun face au au changement climatique sur lequel nous alerte toute la communauté scientifique depuis des années. Aucune des deux options (croissance verte ou décarbonation par la priorisation des besoins) n'a jamais été testée. Et contrairement aux affirmations de certains, aucun argument sérieux ne permet de nous rassurer sur l’option de la croissance verte pour un futur « apaisé ». L'option décarbonation par les besoins est donc celle qu'il faut mettre en place. Créer du lien en est la première action concrète fondamentale (et peu coûteuse) pour réfléchir, tout en mettant en œuvre pratiquant cette transition.

Chaque année, une fête « des villes en transition » a pour objectif de rendre visible toutes les initiatives citoyennes qui construisent une société plus humaine, plus durable et solidaire.

L'association Saint Maur En Transition (SMET) organise ce samedi 18 septembre une fête sur le site de l’observatoire accueillant un  CHU de Saint-Maur, et y invite tous les riverains. Ce lieu de solidarité et de petite discorde sociale est un symbole pour alerter ceux qui n'ont pas eu le temps de prendre la mesure du chemin qui reste à parcourir.

Comme toutes les bonnes idées, le programme est simple. Une balade est prévue dans le parc avec une botaniste, montrant qu’il est possible de trouver encore des endroits sans intervention humaine depuis cinquante ans. Des histoires, où tout est encore possible, seront racontées pour les enfants. On peindra avec les feuilles des arbres du parc. Cette fête est la fête de tous les possibles. Une fête qui repose sur les relations humaines, à la fois clé de la discorde et solution du problème. De même qu’il est possible qu'un centre d'hébergement d'urgence s'installe à Saint-Maur et que des gens créent du lien entre des personnes très différentes, je me dis que penser la société et l'économie autrement est possible. Parce qu’il faut croire en l’intelligence collective. Parce que chacun peut donner un sens à sa vie avec un nouveau modèle. Bien sûr, le temps nous est compté.

Pour reprendre les mots du sociologue Bruno Latour il y a quelques mois : la période que nous vivons est à la fois effrayante et passionnante

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