La « nudge-ocratie » d’Obama

Barack Obama, contrairement à ses deux prédécesseurs Bush le néo-conservateur et Clinton le New Democrat, n’a pas encore été clairement associé à une quelconque doctrine politique.

Barack Obama, contrairement à ses deux prédécesseurs Bush le néo-conservateur et Clinton le New Democrat, n’a pas encore été clairement associé à une quelconque doctrine politique. L’homme revendique souvent son pragmatisme, et a toujours refusé l’étiquette de liberal que certains de ses adversaires veulent lui accoler. Comme le remarquent les éditorialistes Foey et Sheiber dans un article publié par The new Republic, Obama se démarque également de la tendance New Democrat de son parti, par un plus grand scepticisme quant au laissez-faire en matière d’économie.

Ce flou idéologique apparent, mérite alors qu’on s’interroge sur les influences intellectuelles du nouveau président américain. Comment identifier les partis pris philosophiques qui se dessinent après plus de cent jours de présidence ? La réponse à ces questions se trouve pour beaucoup de commentateurs dans l’ouvrage publié par les deux universitaires Thaler et Sunstein : Nudge: Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness.
Les deux auteurs de cet essai sont issus comme Barack Obama de l’université de Chicago, et l’un des deux ,Cass Sustein, est conseiller informel du président. Ils développent une théorie surprenante construite autour du concept de nudge, qui signifie littéralement « pousser du coude ».

 

 

 

Le paternalisme libertarien, une doctrine politique atypique

Comment résumer l’essentiel de la pensée de ce livre ? L’essai de Thaler et Sunstein débute avec un exemple qui introduit les principes du nudge.
Carolyn, responsable d’un groupe de cafétérias scolaires, remarque que la façon dont est disposée la nourriture dans les cafétérias a une influence importante sur les choix que vont faire les élèves (« simplement en réorganisant la cafétéria, Carolyn était capable d’augmenter ou de baisser la consommation de nombreux aliments d’à peu près 25% »).
Elle possède alors la capacité d’influencer de manière décisive les choix des élèves, sans pour autant limiter leurs options et les priver de la liberté de choisir telle ou telle nourriture.
Elle peut « nudger » ses élèves, en les poussant à choisir les nourriture les plus saines.
Un nudge est donc un élément qui influe sur le choix, peu cher et facile à éviter.
Le nudge est le concept principal d’une philosophie baptisée par Thaler et Sunstein le « paternalisme libertaire » ( libertarian paternalism). Pourquoi libertaire ? Parce que cette doctrine laisse la liberté de choisir aux individus. Elle est aussi paternaliste car elle prétend qu’il est légitime d’influencer leurs comportements pour rendre leur vie « meilleur, plus longue, et plus saine ».
La nécessité d’influencer les choix des individus provient de l’accent mis par les sciences sociales sur les limites de la rationalité des individus: ils prennent souvent de mauvaises décisions, par manque d’attention ou d’informations. Le « paternalisme libertaire » a pour but de remédier à ces insuffisances. Lier les deux notions de libertarianisme et de paternalisme doit permettre d’exaucer les nouvelles aspirations des Républicains comme des Démocrates. La théorie du nudge satisfait le scepticisme des républicains à limiter les choix des individus, tout en reconnaissant progressivement – le désastre de Katrina à l'esprit - la légitimité du gouvernement à planifier le déploiement de certaines ressources. Elle contente également les démocrates qui refusent désormais les interventions massives de l’Etat, et sont soucieux de préserver la liberté des citoyens américains.

 

 


Les nudge en action

Quel type de mesures peuvent être prises en suivant les principes du Nudge ? Les américains sont réputés pour avoir une épargne insuffisante. Dans leur chapitre consacré à ce thème (save more tomorrow), Thaler et Sustein proposent l’idée d’inscrire automatiquement les salariés dans des plans d’épargne. Le principe de liberté étant préservée par une clause de désengagement. Les deux auteurs soulignent que les études montrent que de 20 % d’adhésion à un plan d’épargne, le taux monte à 90 % quand l’adhésion est rendue automatique. L’idée est bien ici que par paresse, inertie, ou manque d’information, les individus ne prennent pas les décisions les plus avantageuses. C’est donc le rôle des politiques publiques de les y pousser, de les « nudger ».

 

 

L’aspect le plus connu de l’intégration par Obama des préceptes du « paternalisme libertaire » concerne son désaccord avec Hilary Clinton sur la question de l’assurance maladie. Cette divergence s’est exprimée lors de la campagne pour les primaires démocrates. Obama défendait alors une extension du système de santé par une baisse de son coût, sans pour autant rendre ce système obligatoire.
Dans un article consacré à son ami Barack, l’un des auteurs de Nudge, Cass Sustein, défend cette position : « les législateurs républicains ne voudront pas soutenir une approche obligatoire, son plan peut donc être compris comme une reconnaissance des réalités politiques. Mais il reflète également son vif attachement à la liberté de choix. Il cherche à parvenir à une couverture maladie universelle, non pas grâce à des contraintes inapplicables mais en proposant aux gens les bonnes options ».
Quelques autres exemples issus de nudge sont identifiables dans la politique d’Obama, notamment en ce qui concerne sa réforme du système bancaire, qui mise sur une plus grande transparence des options proposées par les banques.

 

 

En constatant l’ambition et l’originalité du livre, on serait tenté de voir dans l’émergence de la doctrine « paternaliste libertaire » un renouveau passionnant du paradigme social libéral, en mal d’idées neuves depuis la « troisième voie » d’Anthony Giddens. Les deux auteurs assument cette volonté d’offrir à la politique un nouveau cadre de pensée: « le vingtième siècle a été marqué par un bon nombre de discussions sur la possibilité d’une « troisième voie ». Nous espérons que le paternalisme libertaire offre une véritable troisième voie (…) ».

 


Certain avis viennent cependant nuancer cet enthousiasme. Dans son article publié dans le New York Times, le journalisme économique John Cassidy minimise l’intérêt que peut avoir cette doctrine. Il défend l’idée que après avoir constaté que des individus peuvent faire des choix qui peuvent leur nuire ou nuire aux autres, la réponse la plus cohérente est d’interdire ces mauvais choix.
Cassidy remarque enfin avec bon sens, que dans un contexte de récession, limiter l’intervention de l’Etat à des simples nudge (pas de plan de relance massif donc) sera bien insuffisant pour remettre sur pied l’économie américaine. Des défis plus importants que l’emplacement de la salade dans les cafétérias attendent Obama. Reste donc à voir si le « paternalisme libertarien » pourra triompher de ce type de réserves.

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