Billet de blog 1 janv. 2023

cléa latert
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1973, mon entrée à l'usine

L'année précédente, c'est-à-dire 1972, j'ai 17 ans, et je décide d'abandonner le lycée où j'apprends la sténodactylo en vue d'obtenir un CAP, BEP de secrétariat. Je veux travailler à l'usine de jouets située à une vingtaine de kilomètres de mon lieu d'habitation et où il y a de l'embauche.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour cela, j'envoie une lettre de motivation de 2 lignes, écrite avec mon beau stylo doré, gagné à un concours, à l'encre bleue turquoise. Je ne connais pas encore les CV et encore moins les codes pour obtenir un bon curriculum vitae. J'apprendrai cela quelques années plus tard.

J'obtiens rapidement un rendez-vous avec le directeur mais manque de bol, ce jour là, les bus sont en grève, je décide de m'y rendre en stop, ce rendez-vous est trop important, et je ne veux pas le rater.

Au bout de quelques kilomètres de marche, un camion d'enrochement s'arrête enfin. Le chauffeur me demande où je vais, je lui réponds à l'usine X.

Et pour cette occasion "capitale", pour moi, j'ai revêtu mes habits "du dimanche", un pantalon à pattes d'éléphant et ma veste saharienne de couleur beige. Ce que je n'avais pas prévu, c'est que les marches de ce camion sont trop hautes et je n'arrive pas à accéder à ma place, le conducteur s'empresse de m'aider en me mettant ses mains aux fesses, il en profite bien. 'Me Too ', n'existe pas encore.

Une fois bien installée, je raconte un peu ma vie, mais sans plus. Je suis un peu méfiante.

Finalement, tout se passe bien, j'arrive à l'heure à mon rendez-vous. Je rencontre le directeur, un homme sympathique prêt à m'embaucher, mais au départ, ce sera en contrat saisonnier.

Le grand jour arrive, à 7h30, je suis sur la place de ma petite ville où un bus nous attend, moi et la trentaine de filles qui m'accompagnent, et qui nous conduira à l'usine, l'ambiance est bonne, nous nous connaissons toutes.

Arrivée à l'usine, je suis intimidée, au lycée, je n'étais entourée que de filles de mon âge, ici, il y a beaucoup d'hommes, de tous âges qui me regardent comme une bête curieuse. Mais par la suite il m'arrivera de ne travailler qu'avec ces hommes, j'apprendrai à les connaître, et ce sera de belles parties de rigolades avec des histoires un peu paillardes et cela ne me choque pas, ces ouvriers sont respectueux.

Pour ce premier jour, je travaillerai à la chaîne, en bout de chaîne, je suis debout devant un tapis (nous sommes plusieurs) et je vois passer des petites ambulances de couleur kaki, mon travail consiste à les contrôler et à les emballer et bien sûr tout cela va très, impossible de lever la tête.

Et ce travail me plaît, les horaires sont de 8h à 17 h, du lundi au vendredi, le matin, je ramène ma gamelle que j'ai préparé la veille, je la dépose, en arrivant le matin dans un bac rempli d'eau chaude, à midi, je reprends ma gamelle et avec mes camarades de travail, nous nous installons dans une salle qui nous est réservée. Nous nous racontons notre matinée, les petits cancans, les amourettes qui s'ébauchent, à l'usine, on ne peut pas se cacher, tout se sait et nous écoutons de la musique, des variétés, sur une petite radio que j'ai ramené.

Le lundi, en reprenant le travail, mes copines et moi , nous chantons , la chanson des "Charlots", « Merci patron, merci  patron quel plaisir de travailler pour vous, on est heureux comme des fous. » On est innocentes, on ne sait pas ce qui nous attend.

Mon travail sera varié. Un jour, je serai à l'emballage, où j'attraperai des cloques à chaque doigt à force de scotcher, les boîtes de jeu, un autre, je passerai ma journée à les compter. Et arrive le week-end, le dimanche à midi, je rejoins deux copines au café, toujours le même, nous buvons du martini ou du Picon bière et chacune paie sa tournée, ce qui fait que je rentre chez moi un peu pompette, rejoindre mes parents et mes cinq frères et soeurs qui m'attendent pour le repas dominical et tout cela dans une ambiance aimante.

Et bien sur, il y a les bals où je me rends avec mes copines, en taxi et où l'on rentre au petit matin. Mais je suis jeune, je gagne ma vie, j'ai envie de m'amuser, je suis insouciante, j'écoute les nouvelles, je lis le journal local, à part ça, la politique ne m'intéresse pas et surtout, je n'y pense pas.

Avec mes premiers salaires, je me suis achetée une petite chaîne hi-fi, j'achète des 45 tours au disquaire qui vient tous les lundis faire le marché, et j'achèterai des disques de rock'n'roll, j'adore cette musique.

Malheureusement, la crise du pétrole de 1973 arrive, je travaillerai encore quelque temps dans cette usine et toujours en contrat saisonnier. Et un beau jour, j'ai été la première licenciée, et la trentaine de filles qui m'accompagnait, plus anciennes, ont subi le même sort.

Ce fut une belle époque. C'est à l'usine que j'ai appris la vie, moi qui sortais d'un lycée catholique et qui portais un uniforme.

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