Billet de blog 12 janv. 2023

Jean -Jacques ADAM
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1973, le fond de l’air est rouge

Juin 1973, je viens d'obtenir un BEP Agricole option industrie laitière. Embauché dans une petite fromagerie, je serai le premier licencié. Plus tard, je fais une demande d'emploi à la SNCF que je rejoins en novembre, et suis affecté au triage de Mézidon. J'adhère à la CFDT qui, à l'époque, est combative. Le souvenir de 1968 est encore dans toutes les têtes. Il y avait de l'espoir. Aujourd'hui, les libéraux ont réussi à casser le service public. 

Jean -Jacques ADAM
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Juin 1973, je viens d'obtenir un BEP Agricole option industrie laitière. En septembre je suis embauché dans une petite fromagerie du Calvados. Au bout de quinze jours en tant que dernier embauché, je suis le premier licencié. La crise commençant les laiteries embauchent moins. De plus, je ne trouve pas ce travail passionnant. Comme mon père est cheminot, je fais une demande d'emploi à la SNCF que je rejoins en novembre, et suis affecté au triage de Mézidon. C'est un grand centre de tri des wagons de marchandises ; car à l'époque on ne dit pas encore "Fret".

J'adhère à la CFDT qui, à l'époque, est combative et semble plus démocratique que la CGT qui règne en maître dans la corporation cheminote. Nous sommes à cinq ans de mai 68 et tous les cheminot(e)s parlent de remettre ça. Le souvenir de 1968 est encore dans toutes les têtes. Mais la gauche a fait l'union en 1971 pour proposer une candidature unique à la présidentielle. De ce fait, l'accent est plus mis sur cette issue électorale possible que sur la mobilisation des travailleurs dans les luttes.

Pendant ma scolarité, j'ai participé aux mobilisations lycéennes, et je lis Politique Hebdo et Charlie Hebdo. L'apparition de Krivine à la télévision est pour moi une révélation. Enfin quelqu'un qui parle de lutte et de révolution et ne vante pas le paradis socialiste de l'URSS ! De ce fait au triage, comme chacun a un surnom, le mien sera Krivine. Quand ma sœur vient me voir au boulot personne ne connait mon nom, c'est un cheminot qui lui dit : ah oui, Krivine, il travaille bien ici.  Evidemment je me heurte aux militants du PCF mais l'ambiance au travail est bonne. Il existe une solidarité, un esprit "cheminot" et les discussions politiques vont bon train. C'est aussi l'époque où je rencontre un "établi" militant de Révolution. Il me repère vite et je deviens sympathisant de Révo qui est une scission de la LCR.

Je lis Zola, La bête humaine, et je découvre avec émerveillement le monde cheminot qui est très riche et très diversifié. Bien sûr, ma maigre solde et le travail de nuit tempèrent mon romantisme ferroviaire et alimentent ma révolte.

A cette époque, quand un train de voyageurs a une minute de retard, tout le monde est en alerte. On ne plaisante pas avec la régularité. Après une nuit dans le triage on est exténué, mais on part se coucher satisfait d'avoir fait notre travail. Voilà, il y avait de la vie, et l'espoir. Les libéraux ont réussi à casser le service public. Les camions ont envahi la route, le triage est aujourd'hui une morne plaine, et les trains de voyageurs transportent des "clients" excédés par les retards à répétition. 

Mais 1973, c'est aussi le 11 septembre et le putsch contre Allende et l'union populaire au Chili ; malgré tout, à cette époque je reste optimiste et je trouve que le fond de l'air est rouge.

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