Devenons grains de sable et enlisons leur pouvoir !

Pour que les choses changent, il faut que ces millions de nuques baissées se redressent et que tous ensemble nous nous opposions à la politique mortifère du capital, du monde marchant, du marché de la bourse et des dividendes, que nous nous opposions à ce monde de la marchandisation mondiale pour pouvoir construire un monde ou l'écologie, la sobriété et les solidarités seront la base.

Devenons grains de sable et enlisons leur pouvoir !

 

 

J’ai pas envie que les jours d’après soient semblables à ceux d’hier.

J’ai pas envie que demain les grandes surfaces, les McDo, les Amazon, les pompes à essence, les boutiques de luxe, les galeries marchandes, les autoroutes, les métros, les aéroports, regorgent à nouveau de glouton·ne·s avides de consommer, de circuler, prêt·e·s à se crever la paillasse pour un job ingrat pour payer le crédit, toujours renouvelé, de la consommation.

J’ai pas envie de revoir des milliers de manifestant·e·s dans la rue se faire rouer de coups, massacrer, pendant que des millions les regardent avec dédains, mépris, parfois de la haine.

J’ai pas envie de voir à nouveau toutes leurs revendications balayées d’un revers de main parce que ces millions soutiennent ouvertement, mais souvent tacitement, la répression et le mépris des politiques envers la colère de son peuple.

J’ai pas envie d’avoir vu, entendu toute cette colère toutes ces prises de conscience, ces coups de gueule aboutir à un retour au silence.

 

J’aimerais que demain soit autre. J’aimerais que demain ne soit plus pareil. J’aimerais que demain ne soit pas pire.

Mais je sais que rien ne changera.

Parce qu’ils·elles ne lâcheront rien. Parce qu’ils·elles n’ont pas fini de s’en mettre plein les fouilles. Parce qu’il reste du gâteau, qu’on peut encore tirer un peu de jus à la planète, parce qu’on peut encore tirer un peu de sueur des travailleurs, parce qu’on peut encore pomper des milliards sur le dos des peuples, parce qu’ils·elles ne sont pas rassasié·e·s et ne le seront jamais.  Parce qu’ils·elles ne sont pas nombreux·ses, mais nous ont tout volé et volent encore et voleront toujours les ressources, l’énergie, les paysages, le silence, l’air, l’eau, la terre, les arbres, les bêtes sauvages, les insectes et les fleurs, notre temps, nos sourires et notre rapport à l’amitié, à l’amour et à la famille… la liste est longue, interminable.

Et durant ce petit instant de notre vie, qu’est-ce que quelques semaines dans une vie ?

Durant cet instant, nous avons pu souffler, prendre le temps de regarder, peut-être de réfléchir.

Durant cet instant de pause dans la frénésie productiviste, nous avons vu la nature reprendre un peu sa place, le ciel retrouver ces couleurs d’origine, l’air devenir léger, les nuits retrouver le silence…

Durant cet instant, nous avons pu voir l’incompétence de celles et ceux qui gouvernent, à nous protéger, à s’organiser. Nous avons pu juger leur capacité à nous mentir, à se contredire, à nous infantiliser.

Durant cet instant, nous avons pu remarquer que la seule chose qui semblait bien fonctionner, marcher comme sur des roulettes bien huilées, c’était la répression. Nous avons pu voir la pluie des amendes, les envols de drones, les bourrasques soulevées par les hélicos sur les plages et en rase campagne, mais aussi les coups, les insultes, les menaces.

Durant cet instant nous avons pu jauger les priorités du gouvernement et bien vite comprendre que les soins aux malades, la sécurité des travailleurs, la solidarité aux plus démunis passaient en dernière ligne, derrière la répression, derrière les aides aux grosses entreprises, derrière les intérêts commerciaux…

Nous ne sommes pas dupes, je l’espère.

Pour toutes ces raisons, et j’en oublie encore autant, je sais que rien, absolument rien ne changera.

Rien ne pourra changer.

Rien sans ces millions qui faisaient la sourde oreille, baissaient l’échine, rentraient la tête entre les épaules en bougonnant contre les insurgé·es d’hier.

Rien sans tous ces gens qui ne se sentaient pas concernés par les lycéen·nes, les infirmier·es, les cheminot·es.

Rien sans toi qui parlais des gilets jaunes comme d’une bande de fainéants, de radicalisés prêts à en découdre.

Rien sans tous les travailleurs du privé comme du public.

Rien sans les jeunes des banlieues, des campus et des campagnes.

Rien sans un vrai élan commun.

Rien sans un désir fulgurant de changement, de ne plus leur laisser les mains libres, de leur refuser notre soumission, de refuser de leur donner nos enfants en pâture, de refuser qu’ils·elles gâchent les sol, l’air, l’eau, les forêts et les champs, de refuser de leur consacrer nos vies, de leur sacrifier notre liberté et notre avenir.

Rien ne changera sans une solidarité inébranlable entre les luttes, car elles sont toutes liées, parce que nous ne pouvons plus lutter pour des droits sociaux sans lutter pour la planète, sans lutter pour une agriculture saine, sans lutter pour l’accueil des réfugiés, sans se battre pour la culture, l’éducation, la santé pour tous… parce que tout est lié et ce lien est une force, doit devenir un levier, notre levier.

Rien ne changera si nous ne sommes pas tous ensemble, prêts à nous dresser contre ceux qui nous affament, détruisent nos vies, la terre.

Si demain, ceux qui avaient jusque-là baissé l’échine, rentré la tête entre les épaules en bougonnant, décidaient enfin de lever le menton, de regarder devant et autour d’eux, si ceux-là décidaient que c’en est fini du monde d’avant, de leur vie d’avant, alors peut-être pourrons nous espérer un changement. J’espère que durant ces quelques semaines, ces deux cent mille morts, ces travailleurs et travailleuses sacrifiés pour nous soigner, prendre soin de nos anciens, nous nourrir, nettoyer nos rues, nos bureaux, nos hôpitaux, livrer nos colis, alimenter les stocks de nourriture… auront permis de réveiller le désir d’un vrai changement.

Parce que si rien ne change, si tout redevient comme avant, tout sera effectivement comme avant, mais en pire, avec plus de répression, avec plus de surveillance, avec moins d’humanité, moins de droits, moins de solidarité. Et c’est dans ce monde que nos enfants grandiront, s’ils ont le temps de grandir.

Parce que si rien ne change, c’est laisser la planète crever, la laisser se faire pomper encore et encore. C’est lâcher la bride au réchauffement climatique. C’est ouvrir grand les vannes du tsunami écologique qui, jusque-là, clapotait à nos portes par petites vagues de plus en plus serrées annonçant de plus en plus clairement la déferlante, le carnage à venir.

Si nous voulons avoir une petite chance de survivre au massacre écologique et social, d’offrir un monde vivable et, pourquoi pas, carrément meilleur à nos enfants, il faut que ces millions de nuques baissées se redressent et que tous ensemble nous nous opposions à la politique mortifère du capital, du monde marchant, du marché de la bourse et des dividendes, que nous nous opposions à ce monde de la marchandisation mondiale pour pouvoir construire un monde ou l’écologie, la sobriété et les solidarités seront la base.

Si ces quelques semaines de tragédie mondiale ne nous font pas fortement, et de façon globale, réagir et tendre nos forces et nos volontés dans la même direction, je crains que nous n’ayons plus d’autres occasions de prendre notre destin en main, parce qu’après ce petit grain de sable qu’aura été ce virus, dans leurs machines bien huilées, les quelques rapaces multimilliardaires qui tiennent le monde dans leurs serres, ne feront plus que serrer, toujours plus fort, jusqu’à tout réduire en miettes.

Il faut se lever et ne plus avoir peur. Il faut se lever et oser se battre et soutenir la lutte. Il faut se lever et oser changer nos habitudes, boycotter leur monde, refuser d’être une goutte d’huile dans le rouage de la mondialisation et décider de devenir un grain de sable. Il faut se lever et oser désobéir à l’absurdité. Il faut se lever parce que leur monde ne tient que grâce à notre docilité, à la docilité des millions qui baisse l’échine. Il faut se lever pour ne plus rentrer le menton, ne plus être réduit à servir de gouttes d’huile dans leurs rouages mortifères.

Devenons grains de sable et enlisons leur pouvoir. Devons grains de sable et bâtissons un monde meilleur.

 

 

 

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