Universités, la marchandisation du savoir

Professeur à l'université de Bordeaux, j'ai écrit ce texte en novembre 2018. Comme beaucoup de mes collègues, je m'inquiète de l'évolution du modèle universitaire qui, sous couvert d'une plus grande autonomie et de modernité, met en place la marchandisation du savoir. Il est urgent de reconstruire notre Université, non pas sur un paradigme économique, mais sur un paradigme humaniste.

Voilà, on y est, presque 600 ans après sa création, l’université de Bordeaux devient pleinement autonome et propriétaire de son patrimoine foncier et immobilier, comme beaucoup d’universités françaises depuis la LRU (Loi Relative aux libertés et responsabilités des Universités de 2007). Suivant le modèle anglo-saxon des prestigieuses Oxford et Cambridge, l’université se voit comme une vaste entreprise, avec des services généraux, juridiques et de communication, ses multiples strates d’organisation, ses collèges d’enseignement, ses départements de recherche, sa stratégie locale d’acteur « incontournable » dans la région, ses ambitions affichées de rayonnement international (pour une place dans les fameux classements), et enfin sa politique de valorisation du patrimoine, dans une ville en évolution rapide où le mètre carré vaut son pesant d’or. L’étape finale de cette logique marchande est lancée : l’augmentation sensible des frais d’inscription, et pas seulement pour les étrangers. Dans un monde compétitif où priment excellence, image, résultats et moyens financiers, les places sont à prendre, le plus vite possible. L’université doit non seulement attirer des étudiants de valeur, mais aussi et surtout des partenaires privés. L’université doit exister et peser au niveau régional, national et international, et recruter des enseignants-chercheurs reconnus, dont les projets sauront bénéficier de financements (européens) conséquents, sur lesquels l’université saura prélever sa part. L’excellence est à ce prix, mais le prix à payer est élevé, et pas seulement financièrement parlant.

Lorsque j’ai été recruté à l’université en 1994, les priorités n’étaient pas les mêmes. Disons le simplement : il s’agissait de transmettre des connaissances, si possible utiles, à des étudiants, et de mener des recherches, si possible utiles, pour mieux comprendre le monde qui nous entoure. On était (presque) encore dans les idéaux du siècle des Lumières : développer et transmettre le savoir, participer à l’évolution et à la libération de l’homme et de la société par la diffusion des connaissances, piliers de l’humilité, de la tolérance et de la compréhension de l’autre. Mais ça c’était avant...avant la sainte et indiscutable nécessité de croissance économique qui, sous couvert de modernisme, fixe maintenant le pourquoi et le comment des activités, de toutes les activités, y compris la recherche et la diffusion du savoir. Par son enseignement, l’université délivre maintenant un produit, à travers des diplômes, devant garantir au client, l’étudiant, une place dans le marché de l’emploi : il s’agit d’être efficace et compétitif pour permettre aux jeunes de s’insérer rapidement dans un tissu économique et social (et faire tourner la machine). Par sa recherche, l’université délivre également un produit « high-tech », grâce à ses laboratoires d’excellence qui doivent maintenant participer au développement des entreprises locales et créer de l’emploi, voire du profit (ah, ce merveilleux modèle de la Silicon Valley). Le savoir, sa quête et sa diffusion, ne sont plus des fins en soi, qui se justifiaient par un seul esprit de découverte et mener, parfois et souvent par hasard, à des avancées technologiques majeures. Le savoir est dorénavant un produit qui se doit d’être utile, attractif, emballé, vendable, vendeur, évaluable et enfin et surtout, rentable.

Cependant, en croyant y gagner, on y perd : je le constate chaque jour, en tant qu’enseignant et en tant que chercheur. On y perd l’envie, la joie profonde, l’émerveillement et la libération d’apprendre. On y perd l’exaltation, l’excitation et le plaisir de chercher, puis de trouver. Les étudiants deviennent des clients à satisfaire au lieu d’être des jeunes à instruire, les collègues deviennent des concurrents à surveiller au lieu d’être des personnes à apprécier. Les marchands sont dans le temple du savoir et le savoir devient marchandise, sonnante et trébuchante. Ceci n’est pas mon université, ceci n’est pas mon idéal, ceci n’est pas mon but. Le savoir doit rester gratuit, humain, joyeux, imprévisible, libérateur, merveilleux et, j’ose le dire, générateur de bonheur. Certes, c’est une vision naïve et idéaliste, mais je crois que notre monde a besoin, plus que jamais, de naïveté et d’idéalisme.

Philippe Paillou, Planétologue au Laboratoire d'Astrophysique de Bordeaux et Professeur à l’Université de Bordeaux.

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