Jean-Jacques Aillagon: «Tous les citoyens sont bien des “hommes politiques”»

Rencontre avec l'ancien ministre de la Culture de Jacques Chirac, ancien directeur du château de Versailles, qui s'est récemment engagé en faveur de François Hollande. Il s'explique sur ce choix, sur la pratique des institutions, l'exercice du pouvoir, la place et le rôle de la culture dans la citoyenneté...

Rencontre avec l'ancien ministre de la Culture de Jacques Chirac, ancien directeur du château de Versailles, qui s'est récemment engagé en faveur de François Hollande. Il s'explique sur ce choix, sur la pratique des institutions, l'exercice du pouvoir, la place et le rôle de la culture dans la citoyenneté...


Jean-Jacques Aillagon, avant d'en venir à la culture proprement dite,  singulièrement absente de la campagne présidentielle 2012, évoquons votre appel à voter François Hollande : comment doit-on le lire, dépit ? renoncement ? espoir ? adhésion ?

Tout d’abord, deux observations. Je ne pense pas que la culture soit absente de la campagne présidentielle 2012. Par ailleurs, je ne pense pas qu’on puisse se déterminer en faveur de tel ou tel candidat uniquement en fonction de ses prises de position sur un seul des domaines de l’action gouvernementale qui vous concernerait plus particulièrement. Un choix comme celui-là doit prendre en compte ce qu’on estime être la pertinence des propositions d’un candidat, mais aussi la confiance que vous inspirent son caractère, ses qualités humaines et intellectuelles, et sa tempérance car je crois très profondément à la nécessité de modérer les excès de personnalisation qui caractérisent nos institutions et l’usage qui en est fait.

Ce qui a motivé mon engagement en faveur de François Hollande, c’est ma certitude qu’il saura, justement, incarner le changement auquel notre pays aspire profondément. Ce changement doit marquer le fonctionnement des institutions et le positionnement du rôle de l’État à sa juste place, ni défaillante, ni envahissante. Il devra également caractériser la capacité de l’action gouvernementale à concilier les intérêts spécifiques de notre pays et les objectifs tant de la construction européenne que de la solidarité internationale. Il ne pourra faire l’économie de proposer une nouveeau contrat social à la relation entre l’épanouissement de la responsabilité de chaque individu et l’affirmation d’une société plus solidaire.

Le choix que j’ai fait est un choix de conviction. Ce n’est pas un choix d’opportunité, ni la marque d’un quelconque dépit. Je l’ai déjà dit, pour moi la question de mon départ de Versailles est une question réglée. Elle n’appelle plus de ma part ni commentaire, ni récrimination. Elle ne m’inspire aucune amertume à l’égard de qui que ce soit. Ce n’est pas elle, en tout cas, qui a été la cause de mon engagement en faveur de François Hollande.

J’ai été ministre de Jacques Chirac. Je ne l’oublie pas, mais j’estime que l’appartenance, à un moment de son existence, à un camp politique ne doit pas créer une sorte d’état perpétuel de dépendance à la manière de celui qui caractérise les meutes et qui empêcherait au discernement d’un citoyen et à son libre-arbitre de s’exprimer. Les fondements de la démocratie, ce sont la liberté des citoyens, leur capacité à prendre des responsabilités, leur devoir de ne jamais renoncer à l’exercice de leur jugement, c’est-à-dire de leur raison. C’est ce que j’ai essayé de faire en mon âme et conscience.

Votre réponse renvoie à des oppositions de nature éthique (« caractère, qualités humaines et intellectuelles ») entre les deux principaux candidats, oppositions qui détermineraient des modes de gouvernance distincts, elle dessine concurremment en creux un profil de la présidence souhaitable et un profil de la présidence dispensable : pouvez-vous en dire plus ?

La question du caractère, du tempérament même, du Président souhaitable n’est pas indifférente. C’est d’eux que dépendra, dans l’attente d’une révision des modes constitutionnels de fonctionnement de la République française, la normalisation de notre vie politique.

Que la République ait besoin de réformes politiques, c’est ma conviction. Notre constitution qui subordonne tant le destin politique du pays au choix d’un seul élu est écrasante pour la démocratie. Il faudrait en assouplir, en normaliser les mécanismes, rendre du magistère au Président de la République en l’élevant au dessus du ministère du gouvernement, restituer donc au gouvernement une place plus déterminante dans la conduite des affaires de l’Etat, rétablir une relation fonctionnelle entre le parlement et le gouvernement qui doit en être l’expression exécutive, repenser la raison d’être du bicamérisme… Tout cela, si le peuple le souhaite, ne se fera pas du jour au lendemain. Dans cette attente c’est au Président de la République à permettre, par son usage personnel des institutions et par son caractère, l’évolution des choses avant que leur mutation soit possible.

Je sais François Hollande capable de cette normalisation. En revanche, je pense que le tempérament de Nicolas Sarkozy le rend difficilement capable de ce mouvement pourtant si nécessaire. C’est dommage. De façon paradoxale, il m’est arrivé, au début du quinquennat qui s’achève, de penser que c’est justement à lui qu’aurait pu incomber cette mission. J’ai réalisé depuis qu’il n’aurait pu y consentir, ayant, dans le fond, était marqué par le refus de Jacques Chirac de le nommer Premier ministre. Sa frustration en a fait, après 2007, un Président-Premier ministre. Comme Louis XIV après la mort de Mazarin, il a voulu que « le roi gouverne par lui-même », oubliant qu’en 2007 on n’était plus en 1661…

Vous évoquez ici la nécessité de réformes organiques, d’inspiration au fond gaulliste, au moment où l’électorat pense crise, chômage, pouvoir d’achat, sécurité : quelle relation, selon vous, entre cette nouvelle donne constitutionnelle que vous dessinez et les préoccupations actuelles du corps électoral ? Dans quelle mesure un exercice rénové du pouvoir est-il susceptible de faire face aux défis de court et moyen terme qui mobilisent les Français ?

Le mode de fonctionnement actuel des institutions a de nombreux inconvénients. Il isole le pouvoir. Paradoxalement, il le précarise en le personnalisant. Il le rend peu apte à des initiatives qui appellent plus la concertation et le consentement que l’édiction d’oukases.

Le pouvoir est isolé par sa superbe toute-puissance apparente. Elle lui procure l’illusion d’avoir prise sur tout, de tout pouvoir, alors que les réalités souvent lui échappent. En l’identifiant de façon trop exclusive à une personnalité, il l’expose à l’extrême volatilité d’une opinion publique que l’immédiateté de son information et de sa possible expression rendent versatile.  L’actuel Président de la République en s’instituant comme chef de la majorité a, par ailleurs, fragilisé la dimension médiatrice de sa fonction, alors qu’elle est censée s’astreindre à la recherche de l’intérêt général et jamais à celle des intérêts partisans. Les grandes préoccupations que vous évoquez renvoient à la nécessité de redéfinir les bases d’un pacte social. Seul un Président réputé avoir pris de la hauteur par rapport au magma des intérêts du camp dont il est issu peut prétendre en devenir le garant.

Il semble pourtant que les principaux candidats en présence sont bien l’émanation d’appareils politiques sans la mobilisation forte desquels ils peinent à prétendre exercer la mandature suprême. Le quinquennat, la séquence élection présidentielle-élections législatives ne rendent-ils pas problématique cette élévation de la fonction du président au-delà des répartitions partisanes ? Quelles réformes organiques suggérer, quelles réformes pratiques de la gouvernance ? Et, de nouveau, comment expliquer aux électeurs l’incidence du fonctionnement institutionnel général sur les prises de décision qui concernent leurs préoccupations immédiates ?

Dans une république équilibrée, il faut un premier magistrat qui soit en mesure de prendre de la hauteur par rapport aux intérêts et aux points de vue partisans, quel que soit son mode d'élection. Même quand il est issu d'une force politique particulière ou d'une coalition de forces politiques, une fois élu, il doit savoir s'en affranchir. Cela étant, je ne crois pas au mythe de l'élection présidentielle comme « rencontre d'un homme et d'un peuple », en tout cas dans les temps ordinaires. Ce mythe, aux relents césariens, conduit à la condamnation rapide et facile du « régime des partis », alors qu'ils sont nécessaires au bon fonctionnement d'une démocratie vivante. Ils sont l'expression et le cadre de l'engagement civique des citoyens. Ils structurent la vie politique. En tentant de les délégitimer, on affaiblit la démocratie. Ces nuances font qu'il faut à la fois admettre que les partis politiques jouent un rôle déterminant dans la constitution de la représentation du peuple, tant dans le législatif que dans l'exécutif, tout en attendant du président de la République, même si son choix a été déterminé par des considérations de préférence partisane, qu’il se fixe, une fois élu, le seul cap de la défense de l'intérêt général. Son magistère est un magistère moral autant que politique.

Des réformes nécessaires ? Celles qui relèvent de modifications de la Constitution ne pourraient être issues que d'un processus juridique et politique long. Très rapidement cependant, c'est l'usage des institutions qui pourrait changer la donne. Si par exemple, le président de la République cessait de se comporter en chef de la majorité, la perception de sa position dans le paysage politique serait radicalement améliorée. C'est au Premier ministre qu'il appartient, compte tenu de sa relation avec le Parlement, de s'affirmer comme le chef de la majorité qui le soutient. La dyarchie de l'exécutif, quand elle ne donne pas lieu à une nette distinction du rôle spécifique de chacune de ses deux têtes, le Président et le Premier ministre, est une source de terribles confusions.

Vous avez raison de souligner que tout cela peut paraître très accessoire parce qu'incompréhensible aux citoyens. Cela ne souligne-t-il pas la faiblesse de la culture politique de beaucoup de nos concitoyens qui, dans le fond, ne perçoivent pas les enjeux d'un meilleur fonctionnement des institutions. Il y a là un travail considérable à faire, à l'école, à travers le rétablissement de l'intérêt des citoyens pour les journaux, et leur participation plus engagée dans la vie des partis politiques, des syndicats et des associations. Quand certaines villes créent des forums citoyens où la presse d'information générale et politique est accessible en libre lecture, elles contribuent à ce regain de conscience civique, sans laquelle il n'y a pas de vraie vie démocratique. La démocratie ne peut s'accommoder du seul règne de l'émotion et de l'excès des passions. Elle exige qu'on rende à la raison toute l'étendue de son empire sur la conduite des affaires des Hommes. L'exploitation récente de « l'affaire de Toulouse » nous en offre un nouvel exemple.

Votre réponse me conduit à vous poser deux questions de natures différentes : vous appelez à voter François Hollande qui, d’une part, n’est pas le candidat qui se distingue le plus d’un ancrage partisan fort (les primaires socialistes en ont aussi fait le candidat légitime d’un parti) et d’autre part ne semble pas aussi puissamment, aussi ostensiblement que d’autres, y compris au sein du Parti socialiste, mobilisé par des questions de réforme de gouvernance (l’on pense à Arnaud Montebourg), ce choix a-t-il d’autres raisons politiques que cette question certes centrale de la gouvernance institutionnelle ?

Ma seconde question porte sur l’éducation, sur la culture, que vous placez, comme cela se fait au Brésil, par exemple, sur un mode gramscien, au cœur de la création d‘une nouvelle exigence civique : pourriez-vous aller encore plus loin dans la définition pratique d’axes de travail portant sur le développement de cette politique de « formation citoyenne » ?

C’est vrai, au cours de la primaire du Parti socialiste, Arnaud Montebourg a plus mis l’accent sur la question de la réforme des institutions que d’autres. Parmi les actuels candidats à la présidence, Jean-Luc Mélenchon reste très engagé sur cette question. Je suis cependant persuadé qu’avant d’en faire un sujet de débat de fond qui sera forcément complexe, il faut déjà traiter la situation de façon souple et pragmatique. Une bonne partie de l’opinion – et pas seulement à droite – considère la constitution de la Cinquième République comme un acquis positif. Y toucher de façon significative, c’est forcement introduire un sujet clivant dans le débat politique. La même opinion publique ne se rend d’ailleurs pas très bien compte à quel point les modifications successives de la constitution et de sa pratique ont progressivement dénaturé son équilibre et même son esprit. Il faudra donc faire de la pédagogie. Je suis convaincu que François Hollande saura rendre aux institutions un meilleur équilibre, ne serait-ce qu’à travers le rétablissement du rôle effectif du Premier ministre et l’élévation de la fonction présidentielle au-dessus des intérêts partisans.

Je crois que l’éloignement de la culture ou plutôt le confinement dans une culture sommaire est bien, au sein de la société, l’un des symptômes de l’exclusion. Dans une société démocratique, l’ambition du « partage de la culture » n’est pas qu’un objectif visant à l’agrément de la vie de tous mais un impératif politique, parce que les Hommes pour être citoyens, et les citoyens pour être Hommes, ont besoin d’accéder à une culture large, enracinée et prospective à la fois, à la fois singulière et apte à l’universalité. Cette culture les rend plus critiques, plus lucides et donc plus responsables. La culture doit être entendue de façon large et globale. On ne peut, de façon superficielle, la circonscrire aux domaines des « beaux-arts et belles lettres ». Elle doit embrasser le savoir, la connaissance, les sciences, les langues et leurs usages… tout ce qui apporte aux êtres humains une capacité à penser, à critiquer, à partager et à communiquer. C’est la raison pour laquelle, j’estime d’ailleurs que l’école est l’un des premiers territoires de l’action culturelle publique.

Comment, dans un contexte économique convoquant à une constriction de la dépense publique, réaliser cet objectif de démocratisation culturelle ? Redéploiements ? Substitutions ? Transdisciplinarité ? Révision des objectifs stratégiques ? Rapprochements entre pôles de gouvernance ? Dans le même temps, comment favoriser la formation à l’autonomie critique en un temps où l’idéologie frondeuse, la contestation des modèles admis, l’imagination de possibles semble rangée au rayon des antiquités condamnant aux marges ?

Il serait illusoire de penser que la relance des politiques publiques dans ce secteur, comme dans d'autres, pourrait se faire par un simple abondement massif des crédits, encore qu'il y ait sans doute lieu de reconsidérer, dans le cadre d'un budget stabilisé, les priorités que l'Etat affecte à ses différentes missions. J'ajouterai qu'il y aurait sans doute lieu également de mieux gérer la dépense publique tout en réfléchissant mieux à l'interaction des différentes sources de financement public, celles de l'Etat et celles des collectivités locales. J'ose le dire : beaucoup de crédits pourraient être mieux dépensés. Il y a une sorte de facilité à engager l'argent public et cela d'autant plus que la dématérialisation des paiements rend la dépense terriblement abstraite. Imaginons, aussi absurde que cela paraisse, l'effet que produirait la suppression de la distinction entre l'ordonnateur et le payeur, et le rétablissement du paiement en numéraire ! Cela dit, j'estime aussi qu'il faut être extrêmement attentif à l'utilité de modes de financement innovants, ceux fondés sur une bonne gestion de la fiscalité qui peut produire des effets très positifs s'agissant notamment de la conservation du patrimoine, ceux reposant également sur des initiatives de partenariats maîtrisés avec des opérateurs privés. À mes yeux, l'essentiel, c'est que l'Etat reste maître des objectifs et de la règle du jeu. Il est chef d'orchestre, même s'il ne joue pas lui même de l'ensemble des instruments. 

Quant à l'autonomie critique… n'est-elle pas le but même de la culture qui est faite à la fois d'adhésion et de distance, d'enthousiasme et d'inquiétude ?

En raison de votre parcours, vous êtes de ceux qui, en France, connaissent de la façon la plus fine la vie quotidienne de la création et des créateurs. Quel état des lieux et quelles perspectives concrètes pour une législature visant l’amélioration du quotidien des producteurs de sens présents sur le territoire français?

Le meilleur moyen pour l'Etat d'aider les créateurs, n'est-ce pas de susciter et de soutenir les structures et les programmes qui permettront l'expression de leur talent ? C'est à travers la densité du réseau des théâtres, des compagnies de danse, des lieux d'exposition, des chantiers de qualité... que les créateurs trouveront le mieux les moyens de se manifester et de rencontrer un public. A cet égard, la collectivité nationale a une double mission et un double intérêt : veiller à ce que les talents confirmés soient en mesure de s'épanouir, mais aussi favoriser l'émergence de nouveaux talents. Il lui appartient par ailleurs de veiller à ce que tous les dispositifs d'accompagnement social de la vie des créateurs, artistes de la scène mais aussi plasticiens et écrivains, prennent en compte les spécificités de leur activité. Cela concerne les assurances maladie et chômage ou encore les retraites. On connaît ma position à ce sujet. Je suis attaché à la pérennité, voire à l'amélioration de régimes spécifiques, à condition que leur usage ne donne pas lieu à des abus extensifs. La précaution est d'ordre éthique parce que ces régimes sont financés par la solidarité interprofessionnelle, mais elle est difficile à mettre en oeuvre techniquement, compte tenu de l'objectivité relative et variable selon les pratiques, de la condition d'artiste. C'est sans doute un sujet auquel le législateur devra travailler. Le seul critère ne saurait être le box-office ou le marché. Ce ne pourrait être non plus l'autoproclamation.

Revenons-en à la campagne : quelles réflexions d’acteur public et de citoyen vous ont inspirées les événements de Montauban et Toulouse et les réactions qu’ils ont suscitées de la part des candidats à la présidence ? Quelles leçons tirer de ce qui s’est produit en termes d’action politique et de vie en commun ?

Comment ne pas être partagé entre le chagrin et la pitié ? Que de victimes ! Celles d'une folie meurtrière, celle de ses propres folies ! On ne peut pas ne pas s'interroger sur les causes des ferments de haine qui continuent d'animer une partie de la société française.

Pour ma part, je ne crois pas que l'issue à cette situation reposerait dans la répression systématique de toutes les différences qui caractérisent les individus et les groupes qui composent notre société, mais bien dans le consentement tolérant à l'égard des différences de culture, de croyances, de moeurs, à condition qu'elles ne contreviennent pas aux principes de la République. Peu nombreux sont encore ceux qui admettent que nous vivons, de façon durable, dans une société où toutes les différences n'ont pas vocation à être gommées ou niées, mais bien dans une société composite où l'existence de communautés coexistant harmonieusement ne doit pas constituer un objet de scandale. Je ne suis pas plus choqué de croiser une femme serrant ses cheveux dans un foulard que de rencontrer une religieuse se rangeant à la même coutume vestimentaire ou un rabbin portant un couvre-chef. C'est parce qu'on veut trop éliminer tous les particularismes qu'on finit par exciter des réflexes identitaires forcenés.

S'agissant des réactions des « politiques » à l'égard de l'événement, il est évident qu'elles ont autant été mues par des préoccupations électorales donc de communication que par la nécessité institutionnelle ou la sincérité des sentiments. À cet égard, j'ai trouvé que le président de la République avait, une fois encore, fait preuve d'une habileté consommée, manifeste dans la mise en scène tout particulièrement élaborée de sa prise de parole du 22 mars. C’est d’une longue perspective, en l’occurrence celle du hall d’entrée de l’Elysée et de son escalier droit qui conduit au premier étage du palais, que ses conseillers ont fait le choix de faire surgir Nicolas Sarkozy de façon martiale et décidée. Une fois le Président arrivé au pupitre placé à l’entrée de la salle des fêtes, les portes se sont, derrière lui, comme par enchantement, fermées, mues par des mains invisibles… Quelle scénographie ! Quel spectacle ! Quelle volonté de frapper l’opinion ! Quel dessein de faire passer, de façon subliminale, des messages avant même que les mots ne s’en chargent ! On ne s’adresse plus à la raison des citoyens mais à leurs entrailles, c'est-à-dire à leurs passions. Est-ce une bonne chose pour la démocratie ?

Que le candidat Nicolas Sarkozy retrouve le temps du paroxysme d’un drame qui bouleverse les Français, ses habits et son rôle de président de la République, personne n’y trouvera à redire et serait mal venu à le faire. Une nouvelle fois, cet épisode aura cependant mis en relief la manière démonstrative de gouverner de l’actuel Président. Pendant quatre jours, il n’aura cessé de se mettre en scène dans la flatteuse attitude du prince ferme et digne qui seul pourrait tenir les rênes d’un pays inquiet.

On lit tout au long de cet entretien avec netteté votre franc rejet d’une dérive de  l’exercice du pouvoir marquée par l’autoritarisme, l’immédiatisme, la partialité, le personnalisme, la dramatisme, une conception schismatique de la nation. Ce rejet vous conduit à de telles charges que l’on peut légitimement se poser la question de la poursuite de votre engagement contre ce que vous dénoncez. Pourquoi ne pas aller au-delà de l’appel à voter François Hollande ? Pourquoi ne pas rejoindre à plein titre, par exemple, l’équipe qui l’entoure, cette question s’est-elle posée à vous ? Pourriez-vous parcourir le chemin inverse de celui qu’a récemment parcouru Claude Allègre ?

La participation au débat politique n’a pas pour seul objet de « faire de la politique », comme on l’entend d’ordinaire, c'est-à-dire faire de la politique son activité principale, voire professionnelle. Je considère cette participation non seulement comme un droit mais aussi comme un devoir. Elle ne doit pas être une exception mais une attitude consubstantielle à l’exercice même de la démocratie par les citoyens. Prendre parti est donc, à mes yeux, une démarche citoyenne normale dont il ne faut pas automatiquement tirer la conséquence qu’elle aurait comme seul objectif possible une prise de responsabilité au sein d’une formation politique ou au sein de l’équipe d’un candidat.

J’ai manifesté, par conviction, mon soutien à François Hollande en publiant une tribune dans un quotidien et en assistant à l’une de ses réunions publiques. Si l’équipe de François Hollande désirait me consulter sur telle ou telle question qui relèverait de ma compétence, je me tiendrais volontiers à sa disposition. Cela dit, je ne revendique ni rôle, ni place, ni fonction. Citoyen, j’affirme simplement mes convictions. Ancien élu, ancien ministre, je me sens le devoir plus particulier de prendre au sérieux les enjeux qui sollicitent, aujourd’hui, le suffrage de nos concitoyens.

Au XVIe siècle, la Réforme protestante affirmait le principe du sacerdoce universel, récusant ainsi la distance entre les clercs et les fidèles. La démocratie doit, elle, sans cesse s’attacher aux principes de la citoyenneté universelle, ce qui implique que tous les citoyens sont bien des « hommes politiques ». Je ne supporte pas que le discours ordinaire réserve cette qualité d’« homme politique » aux seuls élus, les exaltant dans une sorte d’aristocratie éloignée du peuple.

 

Propos recueillis par Emmanuel Tugny

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