A l'intention des incrédules.

Une fois encore, le deuxième en l'espace de moins d'un an, c'est grâce à un concours de circonstances extraordinaire, quasi miraculeux, que l'un des plus grands scandales politico financiers de toute l'histoire de la Vème République a pu éclater au grand jour. Le tout dernier, de nature presque identique au précédent (l'enregistrement de l'affaire Bettencourt), aura eu au moins un effet positif, un seul mais de taille, celui de nous faire connaître l'ampleur de la déliquescence d'une grande partie de notre classe politique.

Premier élément de ce concours de circonstances extraordinaire : un enregistrement audio totalement fortuit. ; Deuxième élément : une conversation compromettante révélant l'objet du scandale, se produisant au moment exact et à l'endroit précis où elle n'aurait pas dû avoir lieu. ; Troisième élément : la première personne qui recueille les révélations compromettantes sur son répondeur n'a aucun lien d'amitié avec celui qui les faisait à son insu. Quatrième élément : Mieux, la personne en question est particulièrement au fait de l'importance politique des informations qu'elle reçoit et sait mieux que personne comment en faire le "meilleur" usage.; Cinquième élément : Le téléphone de ladite personne était équipé d'un enregistreur à bande magnétique. ; Sixième élément : la voix très particulière, difficilement imitable ou falsifiable, de J. Cahuzac. Septième élément : une équipe journalistique, celle de Mediapart pour ne pas la nommer, particulièrement professionnelle, déterminée et imprégnée de sa mission d'information dans le but de défendre la démocratie, entre les mains de laquelle a pu se retrouver cet enregistrement.

En cherchant mieux, on peut sans doute encore trouver des éléments supplémentaires. Mais déjà, en ne considérant que ces sept éléments là, la probabilité pour que nous connaissions l'étendue de ce désastre politique était mince. Si mince que je me demande même s'il n'y a pas eu intervention divine (sept, ce s'rait pas le nombre mystique par excellence, par hasard ?). De quoi, donc, tourner carrément mystique. Surtout pour un esprit aussi réceptif aux phénomènes surnaturels que le mien ... Bon, mais ça, c'est pour le côté optimiste de l'histoire et pour le regard qu'on peut porter sur les leçons à tirer de ce méga scandale. Mais ce qui d'un autre côté, me porte à être beaucoup plus pessimiste pour la suite, c'est qu'il faille, à chaque fois, compter sur l'intervention du ciel pour parvenir à découvrir ce que nous cachent nos politiques si droits dans leurs bottes et si parfaitement intègres. Le bon dieu, il est bien gentil, mais je pense qu'il a sans doute bien d'autres choses à faire que de s'occuper de nos problèmes avec le PS. Disant tout cela et parlant du bon dieu à tout bout de champ, je ne cherche à aucun moment à retirer quoi que ce soit au mérite des journalistes de Mediapart (toujours bon de donner un petit coup de brosse à reluire avant de partir). Mais bon, c'est étrange quand même, je trouve ...

Mais redevenons un peu plus sérieux et cherchons à savoir, à partir de ces sept éléments, quelle était la probabilité pour que l'affaire J. Cahuzac éclate. Le calcul est simple puisqu'il s'agit de multiplier entre elles les probabilités que chacun de ces sept éléments se produise. La difficulté, par contre, réside dans la difficulté d'attribuer la bonne probabilité à chacun d'eux. Ainsi, pour le premier des sept éléments qui est :

- L'occurrence pour qu'une personne laisse un message sur le répondeur d'un tiers sans s'en rendre compte. Cette occurrence dépend grandement du nombre d'appels téléphoniques que la personne passe au cours de sa journée d'activité professionnelle et s'agissant d'un ministre, on peut raisonnablement tabler sur une vingtaine de coups de fil. Soit 2 par heure pour des journées de 10h. Ensuite, sur ces 20 appels, à combien peut-on estimer le nombre de ceux qui aboutissent sur un répondeur ? Mettons 1 sur 3. Donc, un peu moins de 7 appels par jour aboutissant sur un répondeur. Nous voici maintenant arrivés à l'étape la plus délicate qui consiste à estimer la probabilité pour qu'un appel aboutissant sur le répondeur d'un tiers soit enregistré par erreur. La procédure téléphonique normale est que lorsqu'on tombe sur un répondeur, soit on y laisse un message et on raccroche, soit on n'y laisse aucun message et on raccroche. Dans les deux cas, on raccroche. Toujours ! La probabilité afférente à cet oubli est donc très faible. A vous, à moi, combien de fois cela est-il arrivé sur les centaines, voire les milliers d'appels que nous avons passé au cours de notre vie. Nous pouvons donc estimer cette probabilité comprise entre 0,001 et 0,0001, soit entre 1 chance sur 100 et 1 chance sur 1000. Pour J. Cahuzac, cette erreur s'est produite 6 mois après sa nommination en tant que Ministre du Budget. A raison de 20 jours par mois et de 7 appels par jour aboutissant sur un répondeur, la probabilité qu'un enregistrement accidentel se produise est comprise entre : 6 x 20 x 7 x 0,001 = 0,84 et 6 x 20 x 7 x 0,0001 = 0,084.

Qu'en est-il pour le deuxième ?

- L'occurrence pour que le répondeur d'un tiers enregistre accidentellement une conversation aussi compromettante. J. Cahuzac ne passait probablement pas plus de 2h par jour à s'entretenir, dans son bureau ministériel, de ses propres problèmes fiscaux avec son avocat. C'était même probablement la seule fois, ce jour-là. La probabilité que cette conversation ait lieu ce jour-là et à ce moment précis est donc de : 2 / ( 6 x 20 x 10 ) = 0,00166.

Et pour les troisième et quatrième éléments ?

- L'occurrence pour que la personne recevant ce message l'utilise à des fins politiques et contre J. Cahuzac est là encore extrêmement faible. Certes, les interlocuteurs de J. Cahuzac exerçant une activité politique était sans aucun doute les plus nombreux. Mais il a fallu que celui-là fut un de ses adversaires politiques et qu'il appartienne au bord opposé. Donc 9 chances sur 10 pour que la personne ayant reçu cet appel soit un politique ; 1 chance sur 1000 pour que ce politique ait été un de ses adversaires ; 1 chance sur 5 pour que, appartenant au même bord politique que J. Cahuzac, ce correspondant décide de ne pas ébruiter l'affaire. La probabilté pour cet élément est donc de : 0.9 x 0,001 x 0,2 = 0,00018.

Passons sur le cinquième élément qui ne m'apparaît pas, à la réflexion, comme très probant.

Mais le sixième élément (aucun rapport avec Bruce Willis) ?

- On dit souvent : "Je reconnaitrais ce visage (ou bien cette voix) entre mille ...". La voix de J. Cahuzac appartient à cette catégorie de voix particulière qu'on reconnaitrait entre 1000. Appliquons donc une probabilité de 1 sur 1000 pour que cette voix ne soit pas celle de J. Cahuzac, soit : 0,001.

Et enfin le septième élément et non le moindre :

- La probabilité pour qu'un média s'intéresse avec le plus grand sérieux à l'affaire. Etant donné ce qu'il nous a été donné de voir de la part de la presse dans son ensemble, on peut considérer que seul Mediapart était capable de sortir ce scandale au grand jour. Combien existe-t-il d'organes d'information suffisamment influents dans notre pays ? Mettons 20. La probabilité pour qu'un média nous apprenne la vérité sur cette affaire était donc de 1 / 20, soit : 0,05.

Ne reste plus qu'à faire le produit de toutes ces probabilités pour connaître la probabilité que cette affaire sorte au grand jour :

0,84 x 0,00166 x 0,00018 x 0,001 x 0,05 = 0,0000000000125496. Soit 1 chance sur près de 80 000 000 000, (1 sur 80 milliards)

On parle beaucoup de l'intelligence hors norme de J. Cahuzac. Il avait sans doute pleinement conscience que ses cachotteries d'ordre fiscales n'avaient pratiquement aucune chance d'être révélées. C'était sans compter sur le hasard qui fait parfois bien "mal" les choses.

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