Clinton-Obama, la réconciliation de Denver

Pauline Peretz*, historienne et chercheuse associée au Centre d’études nord-américaines de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, fait le point sur la campagne électorale américaine. Elle estime que si la convention démocrate, fin août, n'a pas porté tous les fruits attendus, la crise financière pourrait fournir un avantage inespéré au candidat Obama.

Pauline Peretz*, historienne et chercheuse associée au Centre d’études nord-américaines de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, fait le point sur la campagne électorale américaine. Elle estime que si la convention démocrate, fin août, n'a pas porté tous les fruits attendus, la crise financière pourrait fournir un avantage inespéré au candidat Obama.

 

Pour se conclure sur un succès, la convention du parti démocrate devait prouver que, de compétiteur hors pair, Barack Obama pouvait devenir le meilleur candidat pour le parti. Il devait parvenir à convaincre que son profil résolument atypique serait un atout et non un handicap ; montrer qu’il serait capable d’être à la hauteur des attentes de rupture qu’il avait suscitées ; et s’assurer que le long et cruel duel qui l’avait opposé à l’ancienne première dame pouvait se terminer par une réconciliation source de renouveau pour le parti. Obama et son équipe ont réussi à atteindre chacun de ces objectifs. Pourtant, la Convention n’a pas provoqué le bounce(« rebond ») qui en était attendu.

 

 

Pour Obama, un des enjeux principaux de la convention était de parvenir à passer du statut d’outsider à celui de candidat officiel du parti. Mais, déjà critiqué chez les démocrates pour avoir voulu en centraliser à la fois les finances et le pouvoir de décision et tenter de construire un «parti Obama» autour de sa personne, il devait également prouver que les anciens caciques du parti y conserveraient leur place et leur influence. Il avait déjà commencé à tenter d’atteindre ce savant équilibre en intégrant à son équipe de campagne et à celle du Sénat des «insiders» du parti et du Congrès, en particulier les conseillers de Tom Daschle et Dick Gephardt. Cette stratégie simultanée d’intégration des opposants d’hier et d’ascendance personnelle s’est poursuivie lors de la Convention.

 

Obama devait également parvenir à normaliser sa candidature. Pour rassurer les blancs de la classe moyenne susceptibles de croire aux calomnies dont il fait l’objet, Obama devait à tout prix apparaître comme un candidat «who happens to be Black» – qui se trouve être noir – et non comme un candidat noir. La reconstitution de l’itinéraire biographique du candidat par lui-même et par ses proches avait pour but de «blanchir» Obama. Cette préoccupation explique l’évocation du parcours de sa famille maternelle, la présence à la convention de certains de ses membres (sa sœur, son oncle qui a participé à la libération de Buchenwald), le morceau de bravoure de Michelle Obama sur l’ascension sociale méritoire de son frère et d’elle-même, autant de témoignages auxquels la classe moyenne blanche devait pouvoir s’identifier. L’entourage du candidat démocrate a voulu, à l’inverse, faire oublier la dimension post-moderne de la candidature Obama qui avait été vantée durant la première partie de la campagne.

 

Si l’héritage du Mouvement des droits civiques ne pouvait être occulté durant cette convention dont l’apothéose devait avoir lieu exactement quarante-cinq ans après le mémorable discours de Martin Luther King Jr. « I have a dream », les leaders noirs et encore plus Obama mirent l’accent sur l’universalité de son message (l’égalité pour tous) et non sur le pouvoir de séduction que ce message pouvait avoir pour les Noirs.

 

Paradoxalement, ce «gommage» de l’identité noire d’Obama semble avoir satisfait les dirigeants démocrates noirs. Ils sont en effet soucieux que la nomination d’Obama par le parti démocrate ne signifie pas la fin de la politique noire («black politics»), encore moins celle des combats noirs. Pour eux, l’ascension du sénateur de l’Illinois au sein du parti ne doit pas être comprise comme la preuve que l’égalité statutaire, économique, sociale a été atteinte, Obama ne représentant pas l’ensemble de la communauté noire et ne pouvant ni ne souhaitant en être le porte-parole.

 

La convention devait également permettre de tenter de provoquer le retour des Reagan democrats dans le giron du parti. Depuis le début des primaires, la candidature d’Obama souffre de la méfiance de l'électorat populaire et de celui de la Rust Belt – le bassin industriel de la région des Grands Lacs, aux environs de Chicago – qui se sont rapprochés du parti républicain en raison de ses positions sur les questions sociales et morales durant la décennie 1980. Le retour de ces électeurs dans le camps démocrate est décisif pour la victoire d’Obama. Son discours de désignation, au stade de Denver, a donc avancé des engagements qui devaient à la fois rassurer et satisfaire ces électeurs : mettre l’économie au service de la classe moyenne, responsabiliser l’individu et décourager l’oisiveté, tolérer les différences sur l’avortement et le port d’armes. A l’inverse, Obama n’a pas évoqué les sujets qui pouvaient fâcher ou paraître trop lointains à la working class blanche – comme les nominations à venir à la Cour suprême ou la fermeture de Guantanamo… Le choix du sénateur du Delaware Joe Biden comme candidat à la vice-présidence a conforté ce message à destination de la classe moyenne : l’économie à la mode Reagan («reaganomics») serait définitivement rangée au placard et remplacée par une régulation de l’économie au profit des travailleurs.

 

La convention devait surtout être l’occasion de reconstituer l’unité du parti après d’âpres et longues primaires. C’est une des fonctions classiques des conventions (démocrates comme républicaines d’ailleurs) que de réunifier le parti avant d’élire son candidat. Clôturant une période d’affrontements, elle met en scène les réconciliations. Cette année, la réconciliation promettait d’être plus dure que les autres années : les primaires avaient duré cinq mois et l’affrontement entre Hillary Clinton et Barack Obama avait atteint un niveau de violence et provoqué un ressentiment d’une intensité rares des deux côtés. Des doutes existaient sur la capacité des deux équipes à se réconcilier lors de la Convention, et sur la sincérité et la détermination du soutien des Clinton à la candidature d’Obama.

 

Avant la convention, plus de 25 % des supporters d’Hillary ne s’étaient pas encore décidés à voter pour Obama et 30 % affirmaient qu’ils voteraient pour McCain ou ne voteraient pas selon un sondage réalisé conjointement par USA Today/Gallup. L’objectif principal de la campagne d’Obama durant cette convention était donc de séduire les électeurs-types d’Hillary : les ouvriers et petites classes moyennes, et les femmes d’un certain âge. La neutralisation du «problème Hillary» est notamment passée par une stratégie de séduction des électrices – les femmes représentaient d’ailleurs cette année la moitié des délégués présents. Il s’agissait de présenter Obama comme le candidat des femmes.

 

Dans le cadre du récit biographique qui s’étala sur les quatre jours, l’accent fut mis sur le rôle fondamental des femmes qui ont entouré Obama depuis son enfance (sa femme Michelle, sa mère célibataire qui éduqua seule deux enfants mais réussit à obtenir un Ph.D. (doctorat), sa grand-mère qui, à force de travail et de détermination, parvint à vaincre le sexisme de son milieu professionnel et gravit les échelons de la hiérarchie dans la banque qui l’employait à Hawaï). Par ailleurs, le ralliement des élues du parti démocrate à Obama fut mis en scène. Lors du deuxième jour de la convention, toutes les élues démocrates du Sénat défilèrent sur le podium du Pepsi Center pour soutenir la candidature d’Obama et présenter la mesure du programme démocrate qui devrait avoir la plus grande influence sur leur Etat et les électeurs de leur Etat – en particulier l’objectif du «equal pay for equal work» (à travail égal, salaire égal), véritable leitmotiv de la convention.

 

Surtout, durant les quatre jours, un hommage appuyé fut rendu à Hillary Clinton, l’initiatrice et la responsable des «18 millions de fêlures [le nombre de voix qui s'étaient portées sur son nom durant les primaires démocrates] dans le plafond de verre» qui empêche les femmes de parvenir au pouvoir. Bill Clinton n’a cessé d’être associé à cet hommage et la volonté de renouer avec la prospérité des années Clinton (excédent budgétaire, création d’emplois) a été martelée pendant toute la durée de la Convention. Ces gestes de réconciliation étaient des passages obligés. Obama va en effet avoir besoin du soutien des Clinton dans des Etats pivots («swing states») où le vote des classes moyennes sera décisif pour l’issue des élections (en particulier l’Ohio, la Pennsylvanie et le Michigan).

 

La résolution du conflit fut donc largement rhétorique. Le défilé des orateurs sur le podium du Pepsi Center, où s'est tenu l'essentiel de la convention, puis sur celui du stade des Brascos, où Obama a prononcé son discours d'investiture, a permis à toutes les factions du parti, toutes les régions du pays et tous les groupes d’intérêt de défendre leur point de vue. En offrant à chacun la possibilité de s’exprimer, l’équipe d’Obama a donné du parti l’image d’une famille réconciliée. Mais c’est surtout l’adoubement d’Obama par Bill Clinton qui permit de lever l’impasse et de rétablir la filiation démocrate entre l’ancien président et le jeune candidat. Nul autre mieux que l’ancien président, unanimement reconnu par le parti comme l’auteur d’un héritage donnant matière à fierté, mais aussi l’ancien commandant en chef dont on doutait initialement des talents de meneur (lors de sa première élection, le gouverneur de l’Arkansas était plus jeune qu’Obama aujourd’hui) ne pouvait mieux se porter garant des qualités et de jugement du nouveau candidat démocrate que le parti était en train de se choisir.

 

La réconciliation fut également facilitée par des innovations procédurales. Les modalités de la désignation du candidat démocrate ont été pensées de manière à permettre à Hillary de garder un rôle clé jusqu’au tout dernier moment. L’équipe Obama a encouragé Clinton à rester dans la course pour la désignation. Et, la veille de la convention, Obama fit un autre geste d’unité et de reconnaissance en accordant à l’ensemble des deux délégations du Michigan et de la Floride le droit de voter (les délégués du Michigan et de l’Illinois ne devaient initialement pas participer au vote lors de la convention, puis une demi voix leur fut accordée). En réponse à ces gestes, Hillary s’engagea à ne pas retenir ses délégués, ceux-ci se trouvant désormais libres de voter pour Obama. Et, le troisième jour de la convention, le vote n’eut pas lieu complètement, Hillary Clinton invitant les délégués à choisir Obama par acclamation à l’unanimité.

 

Et puis, classiquement, c’est par l’attaque de leur adversaire républicain que les deux clans scellèrent leur réconciliation. En 2004, l’équipe du candidat Kerry avait refusé d’attaquer George W. Bush, pensant qu’il suffirait de faire valoir son héroïsme passé au Vietnam pour gagner des voix. Tout le monde s’accorde aujourd’hui à penser que cette stratégie de «campagne positive» a été une erreur. L’équipe d’Obama a donc opté pour la stratégie inverse cette année, pour déstabiliser l’adversaire mais aussi pour chercher dans l’attaque contre McCain matière à ressouder les démocrates. Les principaux orateurs de la convention, Obama compris, utilisèrent de nombreux fronts d’attaque contre McCain: sa versatilité (les réductions d’impôts pour les plus riches, ses relations avec les religieux…), son alignement sur Bush (il s’agissait de détruire sa réputation de républicain non-aligné – de «maverick» – en montrant qu’il avait voté dans 90 % des cas avec l’administration Bush), l’ambiguïté de certaines de ses propositions (ainsi le développement du forage pour alléger la dépendance énergétique), et son incompréhension des difficultés des Américains (« he does not know… he does not get it »). Cette attaque, conduite de manière concertée par les différents intervenants semble avoir atteint au moins un de ses objectifs : réconcilier les démocrates. Au lendemain de la convention républicaine et de la riposte contre les démocrates qui y eut lieu, il est apparu que l’entreprise de discrédit de McCain n’avait pas atteint son but.

 

Le vendredi 28 août au soir, la convention démocrate est apparue comme un succès à l’équipe Obama : elle avait su donner du parti démocrate l’image d’une grande famille réunifié, elle a contribué à «blanchir» Barack Obama et à lui permettre de rentrer dans la normalité, elle a envoyé des signaux forts aux femmes et aux petites classes moyennes blanches. Pourtant, le «rebond» d’après convention n’a pas été à la hauteur des attentes (+6 points uniquement) et le succès de Denver a été très vite éclipsé par le spectacle de la convention républicaine. Au départ, tout semblait jouer contre John McCain : l’ouragan Gustav devait rappeler la faillite des républicains lors de Katrina et la révélation des conditions (un coup de tête) qui avaient conduit au choix de la candidate à la vice-présidence des républicains Sarah Palin et un possible scandale de mœurs devaient discréditer McCain. Pourtant, le contraire se produisit : Gustav eut l’immense avantage de priver les républicains de la présence de George W. Bush, et Palin s’avéra être une incroyable oratrice, capable d’incarner le changement et la lutte contre l’establishment washingtonien tandis que McCain peinait à rendre ce message crédible, et surtout capable de séduire au-delà de ce qui était escompté les femmes et les conservateurs.

 

Grâce au choix de Palin, McCain remporta donc l’avantage au terme de ces deux conventions. Début septembre, il menait par deux points dans les sondages nationaux. Là où Obama a sélectionné son vice-président en vue des responsabilités, McCain qui, lui n’a pas besoin de donner des gages d’expérience et de jugement, l’a choisi pour remporter l’élection. En réussissant sa tentative de normalisation, Obama a peut-être aussi perdu la part d’audace qui caractérisait sa campagne jusqu’alors ; pour certains, l’audace semblait se trouver, à la mi-septembre, du côté de McCain. Les faillites en série et la débâcle financière ont pourtant permis à Obama de retrouver l’avantage –il mène désormais par 4 points dans la plupart des sondages nationaux et est donné comme vainqueur dans plusieurs Etats-clés (Colorado, Michigan, Pennsylvanie). Son message économique est redevenu audible et il a retrouvé la maîtrise des thèmes de campagne. Tant que McCain ne sera pas en mesure de promettre d’aider les Américains touchés par la crise, il y a fort à parier que l’écart se creusera au bénéfice d’Obama.

 

Pour aller plus loin: Harold Meyerson, « Obama goes beyond oratory », American Prospect, 29 août 2008.

 

___________

* Pauline Peretz est maître de conférences en histoire à l’université de Nantes, chercheuse associée au Centre d’études nord-américaines de l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Ses recherches actuelles portent sur l’influence du positionnement international des groupes ethniques sur les relations interethniques aux États-Unis. Elle est également membre du conseil d'orientation scientifique de la fondation Terra Nova.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.