Le treize septembre 2013 marque les 20 ans du processus d'Oslo. Il nous a semblé que cela devrait être l'occasion d'une véritable réflexion politique non seulement sur le bilan de ces vingt longues années,  mais aussi sur les différentes perspectives d'avenir que l'échec des promesses de ce processus ouvre  pour la région.Nous avons demandé a plusieurs personnalités de contribuer par leur analyse à ce petit brainstorming

L'Agence Média Palestine, en partenariat avec l'Alternative information Center, publiera ces tribunes durant ce mois, sur l'espace club de Médiapart.

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Par Catherine Samary, Universitaire, spécialiste des Balkan, militante alter-mondialiste et co-signataire de la Tribune de 2002 « Soutenir Israël? Pas en notre nom » et de 2010 « Peut-on tout dire pour défendre israël ? »


Face au rapport de force réel sur le terrain, quelles solutions  défendre ? Qui le décide ? Je voudrais soutenir à ce sujet une démarche, en tant que partie prenante des mouvements de défense (externes) de la cause palestinienne. Je le ferai à partir des interventions de Julien Salingue et d'Elias Sanbar dans le cadre d'une initiative organisée par Médiapart et l'Agence Vu autour de la projection du webdocumentaire : « Vingt ans après Oslo : 'Broken Hopes'  - Cirjordanie, la vie morcelée ».1

 

Dans ce débat, Julien Salingue a brillamment résumé pourquoi, selon lui, « il n'y a jamais eu de processus de paix » : car loin d'avoir confirmé une reconnaissance de l'OLP, encore moins du droit d'autodétermination du peuple palestinien, Israël a institué et intégré l'Autorité palestinienne (AP) dans le « redéploiement de son dispositif » de contrôle et de domination. Face à ces arguments, Elias Sanbar, ayant participé à la négociation d'Oslo, a mis l'accent, quant à lui, avec force et émotion, sur ce jour de 1993 où « les Palestiniens sont redevenus visibles », c'est-à-dire reconnus internationalement comme acteurs et négociateurs directs de leur propre cause - la Palestine (sans peuple) ayant été jusqu'alors l'affaire des États arabes voisins.

Orientant son éclairage vers tout ce qui pouvait être signe d'avancée de ce point de vue, E.Sanbara même fait miroiter la perspective de ce qu'il perçoit (et serait perçu par les Palestiniens ?) comme une « bombe » : malgré et après l' échec des négociations à venir, épilogue d'Oslo, la possibilité, d'ici quelques mois, d'une reconnaissance unilatérale d'un État Palestinien dans les frontières de 1967 par plusieurs États significatifs de l'ONU.

 Alors, Salingue/Sanbar, deux éclairages inconciliables ? Ou plutôt deux sources indispensables, l'une froide2, l'autre chaude, d'interprétation d'un même enjeu, sans aucune tiédeur de l'engagement, de part et d'autre – ni solutions évidentes.

 E.Sanbar, actuellement ambassadeur des Palestiniens à l'Unesco, n'a pas répondu à bIen des questions : celle du journaliste de Médiapart, Pierre Puchot, sur le Hamas ; celles de J.Salingue sur les territoires ingérables et le rôle de l'Autorité Palestinienne (intégrée aux activités de « sécurité » policière exigées par Israël et tributaire de ses financements) ; il s'agirait plutôt – selon Sanbar – de quasi « allocations chômage ».

Est-ce perçu ainsi par les populations palestiniennes ? Quoi qu'il en soit, alors que Julien dans son commentaire final, se défendait de vouloir critiquer les représentants palestiniens, Elias répondait en encourageant la critique, vitale pour toute cause révolutionnaire – et il n'a pas contesté la légitimité des arguments avancés. Il a projeté un autre regard sur les enjeux.

 Globalement, l'éclairage chaleureux d'Elias Sanbar pouvait nous toucher d'autant plus qu'il évoquait un moment – 1993 - où la reconnaissance politique d'Arafat – jusque là « terroriste » - avait été celle de tout un peuple, une avancée incontestable pour la bataille internationale sur les droits palestiniens. « Exister, c'est exister politiquement » disait Abdelmalek Sayad. Mais, pour cette même raison – le degré d'existence politique – la chaleur perdait de son intensité en se portant sur la situation actuelle, alors même qu'était tue dans ce débat la vraie difficulté : qui rend aujourd'hui « visible » le peuple palestinien ? Qui parle légitimement en son nom ? Qui le représente tout entier ?

 Comment appréhender une telle question dans le mouvement de solidarité, quand on n'est pas soi-même Palestinien ? La même difficulté se pose - cette même donnée d'extériorité- pour « traiter » des « solutions » - celle des deux États n'est-elle pas désormais caduque en pratique , sans crédibilité ? Et, de toutes façons, quelle serait la nature (citoyenneté) de chacun de ces deux États ?

 

Je défendrai une démarche et non des réponses.


  •      Nous devons, plus que jamais, distinguer l'analyse libre (et trouver des lieux de confrontation pluraliste sur ce plan) et l'action politique de ceux qui ont la légitimité de décider des compromis acceptables ou pas - les Palestiniens eux-mêmes au travers des personnes qu'ils reconnaissent comme leurs représentants.
  •      Le choix éventuel par ces derniers d'une solution de « deux États » - avec leurs frontières de 1967 donc sur 20% du territoire palestinien d'origine ; un État palestinien bien « symbolique » quand la réalité est celle des Territoires occupés et des espaces non continus - n'implique pour « nous » (à l'extérieur) aucun renoncement à la dénonciation du contenu sioniste de l'État d'Israël dans les divers facettes de sa politique : colonisation par expulsion, par occupation et par statut discriminatoire d'une partie de ses citoyens. Des campagnes comme BDS évitent d'avoir à se prononcer sur des « solutions » ; il s'agit de contester Israël en tant qu' Étatdémocratique pour les seuls Juifs et non respectueux du droit international : accentuons la critique des discriminations internes à Israël et du « Mur » (après la chute de celui de Berlin).

  •       Ce n'est pas à nous – ni aux grandes puissances - de sélectionner les représentants des Palestiniens mais à eux seuls d'en décider et de les contrôler : peuvent-ils le faire dans une société sous perfusion globale, compartimentée en bantoustans et sous blocus ? Dénonçons (notamment au parlement européen) le déni de démocratie qui consiste à écarter le Hamas des négociations. Cela n'implique pas plus de soutien aux orientations du Hamas qu'à celles de l'Autorité Palestinienne.

  •      Maximisons les liens directs avec la société civile palestinienne dans toutes ses composantes, comme envers toutes les révolutions du monde arabe, en œuvrant à la recomposition des forces politiques existantes à partir des enjeux démocratiques, socio-économiques et anti-impérialistes.

Catherine Samary

 

1Cette initiative, « Oslo : vingt ans après » animée par Edwy Plenel, se déroulait le 18 septembre au Chapiteau du Cirque Romanes, à 19h00 à Paris 17. Outre les deux intervenants cités, et le journaliste de Médiapart Pierre Puchot, Cedric Gerbehaye (Agence VU’) et Eve Sabbagh, journaliste ont présenté leur webdocumentaire.

2 Julien Salingue a, dans son introduction, souligné le côté « froid » de son analyse bénéficiant du recul historique – avec son avantage et son inconvénient, disait-il - puisqu'ayant 13 ans au moment des accords d'Oslo, il ne se situait pas dans l'optique de ceux qui les avaient investi de beaucoup d'espoirs.

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Pour poursuivre la réflexion l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center recommandent le film  "Etat commun, conversation potentielle [1]" de Eyal Sivan 

Un dispositif remarquable  qui met en place des conversations potentielles entre des interlocuteurs palestiniens et israéliens passionnants . Une brassée d'idées nouvelles et de visions originales sur les conditions d' une coexistence. 

Prochainement en salles a Paris ( Projection presse à l'Espace Saint-Michel le Mardi 24 Septembre à 10h30) et en régions voir calendrier ci dessous :

http://www.zeugmafilms.fr/etatcommun.html

Sortie nationale: le 09 Octobre à Paris au cinéma Saint Michel

Extrait: http://youtu.be/WSaaBtq5DBY

http://cineday.orange.fr/images/film/237x_/2013/08/20/un-etat-commun-conversation-potentielle_52129c962a924.jpg

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/03/Delautrecote.gif La revue "De l'Autre Côté"  éditée par  l'Union Juive Française pour la Paix (www.ujfp.org)  publiera un recueil de  ces tribunes .

 

 

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