Vingt ans après Oslo (10). Hisham Naffa: comment préserver l'espoir?

Le treize septembre 2013 marque les 20 ans du processus d'Oslo. Il nous a semblé que cela devrait être l'occasion d'une véritable réflexion politique non seulement sur le bilan de ces vingt longues années,  mais aussi sur les différentes perspectives d'avenir que l'échec des promesses de ce processus ouvre  pour la région.Nous avons demandé a plusieurs personnalités de contribuer par leur analyse à ce petit brainstormingL'Agence Média Palestine, en partenariat avec l'Alternative information Center, publiera ces tribunes durant ce mois, sur l'espace club de Médiapart.

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Par Hisham Naffa – Ecrivain et journaliste palestinien, citoyen d’Israël

 

20 ans après les Accords d’Oslo, l’Autorité Palestinienne n’est plus qu’un territoire limité, divisé par des checkpoints et des colonies, sous le contrôle de l’occupation terrestre et aérienne Israélienne. Il n'y a pas là d'égalité. La situation est exactement la même que lorsque les Accords d’Oslo ont été signés. A l’époque, il s’agissait d’un simple “redéploiement militaire”, s’accompagnant d’une extension substantielle des colonies. Et voici l’un des paradoxes d’Oslo: l’une des périodes où la construction de colonies a été des plus intenses, a été celle sous la direction d’Ehud Barak qu’on a appelé « travailliste », « de gauche » et « pour la paix ». (Depuis 1993 Israël a fait doubler le nombre de colons de 260,000 à 520,000.

La quantité des territoires sous le contrôle des colonies a atteint plus de 42% de la Cisjordanie.) Pourtant, une partie de l’élite Palestinienne accepte de jouer le jeu. De la même manière, ils acceptèrent de considérer Yitzhak Rabincomme un partenaire fiable, même après qu’il ait dit (à la suite de la signature des Accords): « En ce qui me concerne, on peut laisser Gaza être engloutie dans la mer. » (Ceci n’empêchant pas les Israéliens d’accuser les Palestiniens de vouloir jeter les juifs à la mer). Rabin ne souhaitait pas la réconciliation avec les Palestiniens. Il voulait se débarrasser de ce fardeau, et les laisser brûler en enfer. Plus tard, les gouvernements israéliens travailleront à la disparition complète des Palestiniens du paysage israélien. C’est ainsi que ces gouvernements construisirent le mur de séparation, considéré, en juillet 2004, comme une violation du droit international par la Cour de la Haye.

 Les gouvernements Israéliens d’occupation ont pris part à une nouvelle bataille, celle des négociations de paix, armés des mêmes instruments que lors des batailles précédentes: les instruments de la guerre. La motivation à négocier n’avait pas pour but de lancer un processus de réconciliation, mais plutôt la perspective de se débarrasser d’un problème et d’administrer une crise. Lors des dernières élections Israéliennes, le parti travailliste a totalement dissimulé son programme politique et l’héritage d’Oslo. Pendant ce temps, Moshe Ya’alon, actuellement Ministre de la défense, répète la même rengaine qu’Ariel Sharon : nous devons vivre avec la crise, il semble n’y avoir aucune autre issue pour les 100 prochaines années.

 J’écris aujourd’hui en prenant du recul. Quand les Accords d’Oslo ont étés signés, je ne m’étais pas rendu compte de tout cela. Comme beaucoup d’autres, j’étais naïvement optimiste. Je n’ai jamais douté des intentions de Yasser Arafat. En fait, aujourd’hui je suis désolé que ces intentions aient été plutôt bonnes et naïves. C’était la première fois qu’Israël acceptait de  reconnaître quelque chose qui portait le nom de « Palestinien ». Je considère que la reconnaissance forcée de l'OLP par les Américains, est une humble victoire morale et une reconnaissance obligée de la longue lutte palestinienne pour la liberté, après des décennies où ce combat était considéré comme du terrorisme. Néanmoins, une image me reste en tête. Lorsque l’armée israélienne redéployait ses forces, je suis allé dans la ville de Qabatia près de Jénine. Des enfants se tenaient près des soldats. Les organisateurs de l’événement avaient préparé des branches d’oliviers que les enfants donneraient aux soldats. Mon agacement était plutôt limité face à cette mascarade. Mes soupçons se sont précisés lorsque je me suis mis sur le côté et ai vu des enfants jouant avec des balles réelles que des soldats avaient laissées derrière eux. Je me suis demandé alors : est-ce une indication de ce qui est à venir ?  

L’institutionnalisation de la fragmentation de la situation humaine et politique palestinienne est peut-être la pire des conséquences des Accords d’Oslo. En 1948, le processus de fragmentation a commencé à se mettre en place dès que l’État d’Israël est né. La plupart des Palestiniens ont été déplacés et privés de tout contact avec ceux restés en Israël. Certains Palestiniens étaient soumis aux lois jordaniennes (en Cisjordanie), d’autres aux lois égyptiennes (à Gaza), et d’autres encore sont devenus des réfugiés en dehors de la Palestine. En 1967, Israël a occupé la Cisjordanie et Gaza. Conséquemment, les Palestiniens qui s’y trouvaient se sont retrouvés déconnectés des réfugiés de l’extérieur, de la même manière que les Palestiniens à l’intérieur d’Israël ont été, en 1948, déconnectés des deux autres communautés. C’est sans prendre en compte cet état de fait que Benjamin Netanyahu a réaffirmé aujourd’hui ses revendications : Israël est un État Juif, et doit être reconnu en tant que tel avant qu’un quelconque compromis ne soit fait. Qu’est-ce que cela signifie? Cela veut dire que le retour des réfugiés est hors de question, puisqu’il dérangerait l’identité juive de l’Etat. De même, il n’y a aucune place pour la reconnaissance d’une égalité civile et nationale pour les Palestiniens au sein d’un Israël Juif.  

Et malgré cela, nous retournons à la table des négociations, sous les auspices du même sponsor américain, qui n’a pas changé son penchant favorable à la politique menée par Israël. Nous avons deux entités symboliques et vides, à Ramallah et à Gaza, sous les bottes de l’armée Israélienne.

Le monde arabe est le témoin de plusieurs révolutions faisant face à des contre-révolutions. Certaines avec les armes du régime précédant, d’autres avec les armes de groupes qui n’ont rien à voir avec la liberté et la démocratie, et qui sont fournies par des régimes nourris de pétrole et totalement subordonnés aux intérêts impérialistes sous hégémonie américaine. Les peuples arabes sont engagés pour les droits des Palestiniens. Cependant, leurs problèmes internes rendent leurs contributions limitées. La gauche pérennise le débat entre ceux qui prétendent que le peuple Palestiniens ne sera jamais libre à moins que les peuples arabes ne se libèrent de la dictature et de la subordination, et ceux qui prétendent que les peuples arabes ne seront pas libres avant que les Palestiniens ne le soient.

 La question semble dialectique. Les deux cas régressent ou progressent ensemble. Cependant, il existe un « Régime » qui ne reconnaît ni justice ni liberté aux peuples. C’est un Régime constitué de régimes régionaux, dont Israël et ceux qui le protègent et le fournissent en tant que gardien de leurs intérêts : le sponsor Américain et ses alliés Européens. Mais même le système démocratique qui caractérise certains de ces régimes ne garantit pas le type de justice qui fait des intérêts du peuple une priorité. A l’inverse, ils défendent l’économie de marché, les baleines géantes du capitalisme et les intérêts des dirigeants. Ce défi fait du cas de la libération de la Palestine une question centrale au sein des luttes internationalistes. La jeunesse, au vu du remaniement du concept de justice en politique et en économie, et ce également au sein de l’Europe, a un rôle significatif à jouer.  Le type de justice exclusivement réservée à certains peuples et non à d’autres, qui rejette la justice humanitaire universelle, ébranlera tôt ou tard cette stabilité temporaire et illusoire. Le type de stabilité exclusivement réservé au Nord ne se pérennisera pas si le Sud continue à être fragmenté. Nous vivons dans un tout petit monde, et nous sommes tous dans le même bateau.

 Aujourd’hui, deux sombres décennies après les Accords d’Oslo, la question est la suivante : Comment préserver l’espoir que demain les Palestiniens et les Israéliens puissent être prêts à accepter de vivre ensemble, égalitairement, naturellement, sainement et moralement, en tant que citoyens libres et égaux, sans domination militaire, privilèges coloniaux, contrôle économique et racisme Blanc ?

Traduction: Johanna W. pour l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center

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Pour poursuivre la réflexion l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center recommandent le film  "Etat commun, conversation potentielle [1]" de Eyal Sivan 

Un dispositif remarquable  qui met en place des conversations potentielles entre des interlocuteurs palestiniens et israéliens passionnants . Une brassée d'idées nouvelles et de visions originales sur les conditions d' une coexistence. 

Prochainement en salles a Paris ( Projection presse à l'Espace Saint-Michel le Mardi 24 Septembre à 10h30) et en régions voir calendrier ci dessous :

http://www.zeugmafilms.fr/etatcommun.html

Sortie nationale: le 09 Octobre à Paris au cinéma Saint Michel

Extrait: http://youtu.be/WSaaBtq5DBY

http://cineday.orange.fr/images/film/237x_/2013/08/20/un-etat-commun-conversation-potentielle_52129c962a924.jpg

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/03/Delautrecote.gif La revue "De l'Autre Côté"  éditée par  l'Union Juive Française pour la Paix (www.ujfp.org)  publiera un recueil de  ces tribunes .

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