Le treize septembre 2013 marque les 20 ans du processus d'Oslo. Il nous a semblé que cela devrait être l'occasion d'une véritable réflexion politique non seulement sur le bilan de ces vingt longues années,  mais aussi sur les différentes perspectives d'avenir que l'échec des promesses de ce processus ouvre  pour la région.Nous avons demandé a plusieurs personnalités de contribuer par leur analyse à ce petit brainstormingL'Agence Média Palestine, en partenariat avec l'Alternative information Center, publiera ces tribunes durant ce mois, sur l'espace club de Médiapart.

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Par Majd Kayyal, écrivain et journaliste palestinien de  Haïfa

On parle généralement des Accords d’Oslo comme de la confirmation de la défaite des Palestiniens, la renonciation de leurs droits historiques sur la totalité du territoire national dans l’intérêt d’un quasi-État à l’intérieur des lignes de l’armistice de 1949.  Cependant, les Accords d’Oslo, en plus d’être une défaite politique, consolident un aspect plus profond des contradictions internes des Palestiniens, à la fois sociales et intellectuelles. Oslo ne représente pas seulement la perte des droits des Palestiniens en faveur du Sionisme, mais aussi la défaite de la gauche Palestinienne face une centralisation de la vie politique, esclave du capitalisme colonialiste.

L’accord entre Israël et l’OLP a institutionnalisé un long processus de monopolisation de la question Palestinienne, principalement alimenté par la lutte contre l’occupation. L’accord était le résultat d’un discours de libération nationale qui sanctifiait le concept « d’unité nationale » à tel point qu’il a pris forme dans un cadre englobant (l’OLP), qui épousait idéologiquement des groupes divergents, sans réelle possibilité d’en changer sa nature. Ainsi, les mouvements politiques ont été vidés de leur contenu idéologique. L’OLP a commencé à agir tel un « État », ou comme une « patrie morale », comme il en est fait référence dans la littérature Palestinienne, et l’adhésion à cette organisation politique équivalait à la « nationalité » et à l’affirmation de son identité Palestinienne.

Ceci marqua le début de la fin de la fermeture des portes intellectuelles, morales et idéologiques, et le glissement vers le formalisme et le symbolisme, n’ayant aucun réel impact sur l’architecture de la lutte de la société, telle que représentée par l’OLP. Nous avons réinventé la fumisterie selon laquelle les luttes sociales et différences internes attendraient jusqu’à la libération, pendant que la droite Palestinienne mettait en œuvre sur le terrain sa propre vision. 

Mais qu’est-ce qu’Oslo a à voir avec ça ? « La reconnaissance d’Israël » semble être la racine du problème, cependant le simple fait de venir à la table des négociations était basé sur la supposition de l’OLP qu’elle était un État (seul et légitime représentant), et sa reconnaissance d’elle-même est un quid pro quo 1pour la reconnaissance d’Israël.  

La reconnaissance de l’OLP par Israël en tant que « seul et légitime représentant du peuple Palestinien » n’était pas un acte innocent ou vertueux, mais plutôt la culmination, facilitation et confirmation d’un processus politique qui a transformé l’arme des opprimés dans les camps de réfugiés, et la pierre des opprimés dans les villes et villages des territoires occupés qui sont les outils de défense du droit humain à récupérer son foyer, en une arme institutionnalisée et structurée,  subordonnée à une hiérarchie centrale habilitée à prendre des décisions politico-idéologiques au nom de tous les Palestiniens. C’est ainsi que cette arme populaire est subordonnée à une structure diplomatique gouvernée par la conscience impérialiste occidentale.

Ce processus a institué un discours politique jeté au sein d’un déclin néolibéral, qui est aujourd’hui enraciné dans « l’État » de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza : des banques florissantes, des prêts inconsidérés et une consommation à outrance. Mais en aucun cas ce processus ne s'arrête là, puisque le voilà aujourd'hui donnant naissance au centralisme politique et à la monopolisation du destin du pays: l’interdiction des manifestations contre les colonies, la prohibition des manifestations populaires contre les Israéliens, la censure de la presse, la coordination militaire et des services de renseignements avec l’occupant, l’appauvrissement de la périphérie, l’oppression des femmes, et la dépossession du rôle de pionniers qui avait caractérisé l’action des syndicats. Tous ces éléments ne sont pas seulement le résultat d’une certaine orientation politique, mais sont inhérents au régime politique crée par Oslo, l’Autorité Palestinienne, basé sur le monopole des rêves et des droits du peuple, ainsi que de l’action politique. De ce fait, le public est exclu du processus de construction de son avenir, et ce dans le but de créer un public qui « consommera » son futur, comme si il lui avait été servi dans une boite de conserve.

Les Accords d’Oslo étaient une sorte d’arrangement entre le colonialisme Israélien qui avait besoin de se débarrasser du fardeau de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza, et le centralisme politique Palestinien – la direction de l’OLP – qui avait perdu son hégémonie et son influence sur le pouvoir du peuple au moment où la première Intifada faisait rage. C’était l’Intifada des pierres, populaire, non centraliste fondée (en particulier sur les questions économiques) sur la solidarité sociale, la distribution équitable des rôles sociaux et la direction par le peuple, plutôt que sur celle d’un financement central qui a caractérisé l’OLP, allant de pair avec un soutien étranger et un patronage occidental pernicieux. 

Oslo a été l’instigateur d’un conflit intérieur, a réduit au silence une bataille sur le type de société que nous souhaitons. Cette bataille est un affrontement entre ceux qui veulent une société consumériste esclave des banques et de leurs propriétaires, une société dans laquelle la périphérie se suicidera et les vulnérables et les pauvres mourront, contre ceux qui aspirent à une société ou la solidarité sociale permet à tous les groupes qui la composent de façonner leur avenir tout en préservant leurs différences et leurs débats sur le type de patrie qu’ils désirent, par le biais de l’action politique et de l’engagement populaire. C’est une bataille entre ceux qui veulent que les femmes remplissent leur rôle social à travers leur lutte dans les rues, et ceux qui veulent une diplomatie exercée par des hommes en costume-cravate fumant des cigares

Oslo a été l’une des plus grandes prouesses du capitalisme colonial (avec Israël comme fer de lance), qui renforce ses amis dans des pays qu’il continu inlassablement de consumer. Il s’agit de l’avortement de la vraie démocratie, au sein de laquelle les gens influent vraiment sur leur réalité, et le retour du consumérisme silencieux, libre de toute idéologie.  

1 En latin dans le texte  

Madj Kayyal a notamment pour le journal libanais assafir alarabi et dans plusieurs autres media en ligne . Fondateur du mouvement "faim de liberté"  en 2011 il participe la même année à l'équipée du  bateau Tahrir vers Gaza.Il est aujourd'hui engagé dans le combat actuel des jeunes palestiniens contre le Plan Prawer.

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Pour poursuivre la réflexion l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center recommandent le film  "Etat commun, conversation potentielle [1]" de Eyal Sivan 

Un dispositif remarquable  qui met en place des conversations potentielles entre des interlocuteurs palestiniens et israéliens passionnants . Une brassée d'idées nouvelles et de visions originales sur les conditions d' une coexistence. 

Prochainement en salles a Paris et en régions voir calendrier ci dessous :

http://www.zeugmafilms.fr/etatcommun.html

Sortie nationale: le 09 Octobre à Paris au cinéma Saint Michel

Extrait: http://youtu.be/WSaaBtq5DBY

http://cineday.orange.fr/images/film/237x_/2013/08/20/un-etat-commun-conversation-potentielle_52129c962a924.jpg

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/03/Delautrecote.gif La revue "De l'Autre Côté"  éditée par  l'Union Juive Française pour la Paix (www.ujfp.org)  publiera un recueil de  ces tribunes .

 

 

 

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