Vingt ans après Oslo (13). Ruchama Marton: une perspective psycho-politique

Le treize septembre 2013 marque les 20 ans du processus d'Oslo. Il nous a semblé que cela devrait être l'occasion d'une véritable réflexion politique non seulement sur le bilan de ces vingt longues années,  mais aussi sur les différentes perspectives d'avenir que l'échec des promesses de ce processus ouvre  pour la région.Nous avons demandé a plusieurs personnalités de contribuer par leur analyse à ce petit brainstormingL'Agence Média Palestine, en partenariat avec l'Alternative information Center, publiera ces tribunes durant ce mois, sur l'espace club de Médiapart.

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Par Dr Ruchama Marton, présidente et fondatrice des Médecins pour les Droits Humains – Israël

L’écrivain français Gustave Flaubert a écrit, à propos de la bêtise du monde moderne : « La bêtise moderne signifie non pas l'ignorance, mais la non pensée des idées reçues".

La croyance centrale et la plus profonde en Israël est que « nous » chérissons la paix et y aspirons. En même temps, « nous » sommes convaincus que tous les autres, en particulier les Arabes (Palestiniens) sont des fauteurs de guerre. Naturellement, les faits ne peuvent pas « nous » tromper.

Les juifs israéliens se voient comme dotés d’une supériorité spirituelle et comme des amoureux de la paix ; c’est un élément essentiel de la haute estime de soi dans la société israélienne, laquelle a rendu possible des milliers d’assassinats commandités par l’Etat, des blessures, de la torture, des abus et la dépossession. Cela permet de déprécier l’ennemi palestinien et de négliger ses droits humains.

Je me souviens de mes grands parents et des gens de leur génération, des penseurs tels les membres de « l’Alliance pour la paix » qui menaient leur vie selon l’éthique juive, c'est-à-dire l’éthique du comment vivre, qui se pose la question des valeurs qui guident la vie. Cette conduite de vie est en flagrante contradiction avec l’éthique sioniste israélienne des cent dernières années, pour laquelle la question est : « est-ce que je vis » ? Vivre, rester en vie, peu importe pourquoi et comment, c’est le but. Lorsque c’est cela la ligne de vie, il n’y a pas de place pour les questions morale ; pas de place pour « aimer ton prochain comme toi-même ; mais toute la place pour idolâtrer le pouvoir et pour accumuler des armes. Le principe premier – comment est-ce je vis – est un principe moral. Le second principe – est-ce que je vis – est tout bonnement un principe pratique.

Evoquer la communauté juive israélienne, c’est parler d’un « groupe large » au sens de Wilfred Bion. Le groupe qui décrit le mieux Israël est le groupe « combat et fuite ». Les principes de base (inconscients) du groupe « combat et fuite » sont la préservation de soi à tout prix, ce qui ne peut se réaliser qu’en combattant et en fuyant. Ce groupe n’admet aucunement la faiblesse et s’attend à des dégâts, car la survie du groupe est plus importante que les besoins individuels de ses membres. L’agressivité et l’hostilité caractérisent le groupe. Le leader doit diriger le groupe contre un ennemi commun. Si celui-ci n’existe pas, le leader en créera un. (VOL. 34 | NO. 3 | 2002 Matt Minahan and Carrie Hutton: Outils de développement de groupe).

En même temps, la mentalité dans le groupe est tournée vers le travail de groupe et s’accorde sur les tâches communes. Dans le cas d’Israël, cette mentalité de groupe porte sur la Paix : le groupe est profondément convaincu que la paix est sa mission ultime et son but. La coexistence permanente de ces deux mentalités (vénération du pouvoir et volonté de paix) a pour résultat inévitable une tension ou un « conflit » entre elles. (Bion, 1961: 96). Le principe de base interférerait avec l’esprit de groupe, ce qui génèrerait une culture de groupe dysfonctionnelle. (Miller, 1998: 1504; voir aussi Gosling, 1994; Stokes, 1994: 25-6.).

Afin de protéger la cohésion du groupe face à ce dysfonctionnement, le leader et les membres du groupe prennent des mesures visant à maintenir un consensus solide. Lorsque le consensus, sous forme de « vérité » générale, est l’objectif fondamental, l’état d’esprit est que le groupe, la tribu ou la nation a priorité sur l’individu. Lorsque le consensus devient à la fois une idéologie et une politique, la liberté individuelle est obligée de se soumettre à la volonté du groupe, c'est-à-dire à la nation. En Israël, chacun subit une forte pression pour faire partie du consensus national à tout prix. La critique du consensus national est difficilement tolérée en Israël et totalement condamnée si elle vient du dehors. Ainsi qu’évoqué plus haut, le niveau supérieur du consensus en Israël se formule comme suit :

« Nous sommes des amoureux de la paix. La paix est ce que nous voulons et désirons le plus ».

Par exemple : j’ai pu observer la grande inquiétude qui régnait dans la société israélienne en 1980 après les accords de paix entre l’Egypte et Israël et face à la paix imminente avec le Liban ; je fus alors confrontée à une grande hostilité au sein de ma société, de mon groupe d’appartenance, lorsque je faisais part de mes observations selon lesquelles les perspectives de paix étaient conçues comme une menace ; je parlais du « traumatisme de la paix ». « Comment oses-tu dire, et seulement penser des choses comme ça ? Nous voulons la paix plus que tout autre chose. N’es tu pas israélienne? »

En général, les gens aiment être confortés dans leurs croyances et détestent être confrontés à des idées et des faits qui les empêchent de s’y accrocher. L’idée qu’au fond « nous » avons peur de la paix et que nous la rejetons est intolérable parce qu’elle transgresse les règles de la communauté et qu’elle trahit la culture et la mentalité tribales. Pour reprendre les termes de Flaubert, c’est une illustration de la « bêtise moderne ».

Dans un de ses discours politiques de la campagne électorale de juillet 1984, le rabbin d’extrême droite Meir Kahana a déclaré : « Nous allons jeter dehors tous les Arabes. Les quelques Arabes que j’autoriserai à rester ici seront les esclaves des Juifs, ainsi qu’il est dit dans les Ecritures. Mais ce n’est pas tout. Je les obligerai à faire allégeance non pas à l’Etat d’Israël mais à l’Etat juif ».

Vingt six ans ont passé. Kahana a été inéligible à la Knesset à cause de ses idées racistes éculées. Mais ses idées n’ont pas disparu du tout, au contraire. Depuis 2010, trois différentes propositions de lois ont été soumises à la Knesset et au gouvernement israélien, dans le but de définir Israël comme Etat juif.

La reprise des idées de Kahana est le summum du concept de ségrégation. Si la course au pouvoir est une source de désengagement, le partage du pouvoir est au cœur de l’engagement fondé sur le respect. La séparation, au contraire de la ségrégation, n’est possible que si les parties sont égales. En d’autres termes – cela ne peut fonctionner que si les parties agissent dans le respect mutuel – ce qui revient à un partage du pouvoir entre elles. Autrement - la séparation est un euphémisme pour ségrégation qui sert à la partie en position de pouvoir à asseoir l’occupation.

C’est ce que je crois fermement et c’est ma théorie aussi, que le véritable sens du respect réside dans la capacité à partager le pouvoir.

La politique du gouvernement israélien c’est le désengagement, la ségrégation, la séparation, manière de maintenir le déséquilibre du pouvoir et d’empêcher la réconciliation. Cette politique et sa conduite ne laissent pas place, et n’en créent pas le besoin, à la décence ou à des objectifs communs aux deux groupes nationaux. Le côté puissant a les moyens de dicter et dicte effectivement de façon unilatérale les règles du jeu.

Le jeu s’appelle « le processus d’Oslo », les racines des accords de paix d’Oslo. Le processus d’Oslo, c’est « comme si » on était dans une période de réconciliation/paix, alors qu’on est dans une période de ségrégation/séparation. La conception des accords d’Oslo se résume essentiellement à la fermeture des points de passage entre Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza, avec un mur de séparation entre les deux nations. C’est ce qui fait le quotidien des Palestiniens depuis les années 1990. Le processus d’Oslo et ses accords intermédiaires ont mis en œuvre, de fait, le processus de ségrégation et de séparation entre les Juifs israéliens et les Arabes palestiniens. Au sein de ce processus, Israël s’est dégagé de sa responsabilité dans ce qu’il a fait dans le territoire palestinien occupé pendant près de trois décennies. La ségrégation s’étend à pratiquement tous les aspects de la vie : l’aménagement du territoire aussi bien que la ségrégation dans l’assainissement et l’adduction d’eau en fonction de critères ethniques.

La paix peut être seulement une situation de non-guerre. Ce n’est pas nécessairement une paix juste ; ni une relation fondée sur le respect. D’aucuns pourraient même appeler paix la relation entre les Américains et les Indiens d’Amérique. Ces relations sont généralement caractérisées par un déséquilibre énorme entre les deux côtés, qui ne sont pas du tout des partenaires. Un des côtés peut être fort et l’autre faible. Dans une telle situation, le respect fait place au dictat. Tout cela pour démontrer que la réconciliation est plus difficile à réaliser que la paix, et de loin (le processus de réconciliation mérite une discussion particulière).

Les accords d’Oslo ne sont pas morts et la paix n’est pas advenue. Nous, les Juifs israéliens, continuons à croire en nous : nous voulons la paix et eux, les Palestiniens, la refusent. Il nous est facile de nous croire, puisque de fait, l’inconscient collectif gouverne et répond à toutes ses demandes – le leader désigne l’ennemi, le groupe suit et soutient un militarisme agressif au quotidien en approfondissant et en étendant la ségrégation, annulant ainsi toute chance de réconciliation. Pour nous, Israéliens, l’égalité est une posture mentale impossible.

La force du processus d’Oslo et des négociations de paix sans fin qui y sont attachées, vient du fait qu’ils aident à combler le fossé entre les revendications inconscientes et la mentalité de groupe. L’efficacité repose sur l’appui des accords d’Oslo à la guerre (principes de base) tout en affichant la paix (la mentalité de groupe de travail).

Les textes d’Oslo n’ont pas traité des droits humains ni de l’égalité. C’est peut-être là le péché originel de ces accords.

Le véritable commencement du processus de paix – cérémonial de signature, manifestations et couverture médiatique mis à part – devra être le reflet de la création d’un système émotionnel et cognitif différent. Percevoir le Palestinien comme égal, digne de droits humains et civils tout juste comme son équivalent israélien sioniste : voilà la signification réelle du processus de paix.

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Pour poursuivre la réflexion l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center recommandent le film  "Etat commun, conversation potentielle [1]" de Eyal Sivan 

Un dispositif remarquable  qui met en place des conversations potentielles entre des interlocuteurs palestiniens et israéliens passionnants . Une brassée d'idées nouvelles et de visions originales sur les conditions d' une coexistence. 

Prochainement en salles a Paris et en régions voir calendrier ci dessous :

http://www.zeugmafilms.fr/etatcommun.html

Sortie nationale: le 09 Octobre à Paris au cinéma Saint Michel

Extrait: http://youtu.be/WSaaBtq5DBY

http://cineday.orange.fr/images/film/237x_/2013/08/20/un-etat-commun-conversation-potentielle_52129c962a924.jpg

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/03/Delautrecote.gif La revue "De l'Autre Côté"  éditée par  l'Union Juive Française pour la Paix (www.ujfp.org)  publiera un recueil de  ces tribunes .


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