Vingt ans après Oslo (16). Mustapha Barghouti: quelles leçons en tirer ?

Le treize septembre 2013 marque les 20 ans du processus d'Oslo. Il nous a semblé que cela devrait être l'occasion d'une véritable réflexion politique non seulement sur le bilan de ces vingt longues années,  mais aussi sur les différentes perspectives d'avenir que l'échec des promesses de ce processus ouvre  pour la région.Nous avons demandé a plusieurs personnalités de contribuer par leur analyse à ce petit brainstormingL'Agence Média Palestine, en partenariat avec l'Alternative information Center, publiera ces tribunes durant ce mois, sur l'espace club de Médiapart.

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Mustafa Barghouti est Secrétaire général de l’Initiative Nationale Palestinienne, membre du Conseil Législatif Palestinien, président de l'ONG palestinienne  Medical Relief et  membre de la coalition nationale palestinienne de la campagne BDS.

Les Accords d'Oslo ont-ils été un succès ou un échec ? Sont-ils morts ou encore vivants? Est-il encore nécessaire de revoir à nouveau cette expérience quand bien même cela fait vingt ans qu'on la critique ? Et quel est le résultat, vingt ans après, de la signature de ces accords ? Quel intérêt d'en discuter après tant d'années et après plusieurs «opérations» de paix qui ont échoué pour les mettre en application ? Y-at-il encore quelque chose que nous pouvons apprendre de cette expérience ?

 D'un point de vue palestinien, ces accords sont considérés par une grande majorité comme un échec, ayant causé des dégâts considérables au sein du mouvement palestinien de libération nationale sans pour autant permettre de faire fructifier les acquis de la première Intifada qui avait, de fait,changé le rapport de force sur le terrain. Ce qui, en réalité, fait de ces accords un véritable échec est le fait qu'Israël ait mis en application seulement ce qui lui plaisait et lui rendait service, et n'a évidemment pas appliqué ce qu'il ne voulait pas appliquer. Pire, certaines clauses mises en application ont même été annulées après l'invasion de 2002.

 Du point de vue des intérêts israéliens, il va sans dire que ces accords ont été un vrai succès pour Israël, et sans exagération aucune, on peut affirmer qu'ils représentent une des idées les plus brillantes trouvée par Israël pour anéantir les acquis du soulèvement populaire et arracher aux palestiniens une reconnaissance de l' Etat d'Israël « sans même délimiter cela aux frontières de 1967 », contre une simple reconnaissance de l'Organisation de Libération de la Palestine comme représentant des palestiniens ; créant par la même une des plus grande division au sein du camp national palestinien, division dont nous subissons aujourd'hui encore les conséquences. Les Palestiniens de l'exil ont été marginalisés du mouvement de libération nationale et le rôle joué par l'OLP comme dirigeant de la lutte nationale a été remplacé par l'Autorité palestinienne, qui essentiellement, dépend des aides étrangères et est tenue par un certain nombre de conditions israéliennes, notamment celles commerciales stipulées par l'Accord de Paris ou encore les conditions régissant la coopération en matière de sécurité.

 Les aspects négatifs de ces Accords ne font plus de doute, et plus personne, même leurs propres artisans et fervents défenseurs ne sont plus en mesure de le nier. Identifier ces aspects est désormais inévitable, surtout lorsque de nouvelles négociations sont engagées. Il est clair que le but d'Israël, et probablement celui des Etats Unis aussi, est de répéter à nouveau l’expérience d'Oslo alors que celle -ci est belle et bien périmée, par le biais de nouveaux accords partiels et intérimaires. C'est d'ailleurs ce qu'a théorisé le premier parrain des accords d'Oslo, Terje Rod-Larsen, lors d'une conférence qui s'est tenu à Oslo même, il y a quelques jours.

 Un des premiers aspects négatifs des Accords d'Oslo réside dans le fait qu'ils soient partiels, permettant ainsi à Israël de morceler et de séparer les différents points à négocier. C'est encore une fois la façon d'opérer que préfère Israël pour changer la réalité en sa faveur. Ainsi, et selon le droit international, les territoires occupés deviennent des territoires disputés, et les dossiers primordiaux tels que le statut de Jérusalem, les frontières et les réfugiés ont été morcelés, et reportés à une date indéterminée.

 Le deuxième aspect négatif est que ces accords étaient des accords temporaires, sans but final précis et de ce fait, la feuille de route à laquelle ils devaient aboutir était inconnue, indéterminée et non agrée. Et c'est ainsi que le processus de paix est passé d'une action avec objectifs, à une espèce de flou absolu dans le désert et l'art israélien de faire tout traîner indéfiniment. Les Accords d'Oslo ont, tout de même, donné bien plus à Israël que ce dont rêvait Shamir, qui avait dit «  nous allons perdre dix années dans d'interminables négociations, et nous poursuivrons quand même la colonisation » . Le rêve de Shamir s'est transformé en cauchemar pour la partie palestinienne, un cauchemar âgé de vingt ans déjà et qui continuera éternellement, tout comme la colonisation qui se poursuit et ne s’interrompt jamais.

 Le troisième aspect négatif est que ces accords ont eu lieu en dehors d'un consensus national palestinien et sans aucune stratégie palestinienne unifiée. Ils sont alors devenu matière à discussion, et leur ratification presque une opération secrète faisant croire àleurspropres artisans qu'une chance rare se présentait à eux. Ils finissent par découvrir que ce n'était qu'un mirage, dans lequel ils ont les mains menottées et dans lequel ils vont enfermer le peuple palestinien dans son ensemble.

Les racines de la division interne qui a affaibli le mouvement de libération nationale, et je ne parle pas de la division entre le Hamas et le Fatah, mais bien de la division structurelle au sein du peuple palestinien, remontent précisément aux Accords d'Oslo, qui, pour la première fois, ont crééune fracture dans le dénominateur commun et fédérateur pour la majorité du peuple palestinien, que ce soit d'abord concernant la question de la libération de la Palestine et l'établissement d'un seul État démocratique ou même plus tard lorsque l'objectif est devenu celui de l’établissement d'un État palestinien indépendant et souverain, avec Jérusalem pour capitale et sans jamais renoncer au droit au retour des réfugiés palestiniens.

 Le quatrième aspect négatif réside dans le fait que ces accords n'étaient pas complets, laissant de côté plusieurs questions en suspend, notamment rien n'y garantissait la libération de tous les prisonniers présents dans les geôles israéliennes au moment de la signature. Beaucoup d'entre eux y avaient déjà passé vingt ans de leur précieuse vie, et ce n'est pas par leur libération qu'ils les auraient retrouvés. Aucun clause non plus concernant une quelconque mesure qui empêcherait Israël de poursuivre sa politique d'arrestations arbitraires, en violation du droit international, notamment lors des détentions administratives, et c'est bien pour cela qu'aujourd'hui plus de cinq milles prisonniers palestiniens croupissent encore dans les prisons de l'occupant.

 Quant au cinquième aspect négatif d'Oslo, le pire, c'est que ces accords n'ont pas stipulé la fin de la colonisation illégale, qui s'est poursuivie sans relâche alors que les négociateurs avaient échoués à satisfaire les demandes de feu Cheikh Haidar Abdel Baki, qui avait clairement indiqué que la poursuite des négociations était conditionnée par l'arrêt total de la colonisation. Aujourd'hui encore, les habitants de Cisjordanie et de Jérusalem, sont marqués jusque dans leur chair par cette réalité, d'autant plus que le nombre de colons n'a fait qu'augmenter passant de 160.000 au moment de la signature des accords pour atteindre et dépasser 650.000 aujourd'hui ; c'est ainsi que la demande d'annexion des colonies israéliennes est devenue une matière à discussion dans le cadre de l'échange des territoires. Si la condition de l'arrêt de la colonisation avait été exigée, alors tout ce temps perdu n'aurait pas permis à Israël de poursuivre cette colonisation et par la même de modifier la réalité sur le terrain, heure après heure et jour après jour. Et aujourd'hui encore, comme un signe du destin, les négociations reprennent sans qu'il y ait pour autant un gel de la colonisation, condition à laquelle on a renoncé et qui pourtant faisait l'unanimité des Palestiniens.

 Permettre à la colonisation de se propager ainsi dans l'ombre de ce qu'on appelle un processus de paix, ressemblerait exactement à une situation dans laquelle des médecins, face à un malade atteint d'une profonde blessure, s'occuperaient d'abord de soigner d'autres organes avant de panser ladite blessure qui saigne intensément jusqu'à l’hémorragie, ce qui provoque la mort du patient. Nous sommes dans un cas similaire. Envisager d'interminables négociations qui n'aboutiraient pas à l'établissement d'un État indépendant en même temps que la poursuite de la colonisation, revient à accepter, qu'avant même la fin des négociations, l'hémorragie continue jusqu'à anéantir l'idée même autour de laquelle on négocie.

 L'ensemble de ces aspects négatifs a permis à Israël, durant vingt ans, d'avancer dans son opération visant à altérer la réalité sur le terrain. Ainsi les Accords d'Oslo ont permis le passage d'une occupation coloniale considérée comme la plus longue dans l'histoire contemporaine, à un système d'apartheid bien pire encore que celui qui a prévalu dans les années les plus noires de l’Apartheid en Afrique du Sud.

 Et c'est ainsi qu'au lieu de faire des Accords d'Oslo un moyen de limiter l'occupation, ils sontdevenu un outil permettant de la renforcer. Quatre opérations ici sont extrêmement dangereuses :

 

1- Séparer complètement Jérusalem du reste des territoires occupés.

2- Séparer la bande de Gaza et la Cisjordanie

3- Découper la Cisjordanie en zones A, B, C, ce qui permet à Israël d'établir un système d’apartheid et de bien préparer l'isolement et l'étouffement de 61% de la superficie de la Cisjordanie désigné sous l’appellation « zone C », faisant de cette zone un espace vital pour les colonies qui seront par la suite annexées à Israël.

4- La construction du mur de l'apartheid, comme l'une des composantes du système d'annexion et de judaïsation.

Mais pour ne pas être taxé de manque d'objectivité, il est important de mentionner aussi un des points les plus positif d'Oslo ; celui d'avoir permis à des milliers de citoyens de revenir dans les territoires occupés. On ne saurait refuser à n'importe quel palestinien ce retour au pays, mais néanmoins, même s'il n'a permis qu'aux dirigeants et à une partie des gens de rentrer seuls, sans tout le peuple exilé par millions, l'impact psychologique et moral d'un tel retour n'est pas à prendre à la légère. En revanche, pour Israël, le bénéfice d'une telle stratégie a été celui d'affaiblir une partie des Palestiniens en les séparant du reste de leur peuple. C'est d'ailleurs ce qui se passe lorsque Israël accorde des cartes « VIP » à certains responsables et hommes d'affaires, ce qui transforme les avantages octroyés en un moyen de les éloigner de celles et ceux qu'ils sont censés représenter, mais aussi un élément de pression pour les affaiblir et finalement installer vis-à-vis d'eux une certaine rancoeur.

 Il y a là des leçons que cette expérience ne nous permet pas d'ignorer, la première étant que les négociations ne sont pas un domaine séparé de la lutte, mais bien un terrain pour la lutte mais par d'autres moyens. Un des objectifs les plus important des négociations reste celui d'en faire un usage qui permette d'affaiblir l'autre partie avant d'arriver à terme. De ce point de vue, les Accords d'Oslo représentent un échec pour la partie palestinienne et une victoire stratégique pour Israël notamment parce qu'une des deux partie a pris à la légère la vision stratégique de la lutte pensant que par la tactique elle réussirait à casser la stratégie. Et l'un des signes les plus significatifs en a été l'absence totale, au cours des négociations, de référence au droit international, mais aussi un déséquilibre dans l'expertise et les compétences entre les deux parties et la connivence des parties internationales qui ont parrainé et encouragé le processus d'Oslo tout en étant parfaitement conscientes de l'ampleur de la catastrophe vers laquelle elles avaient attiré les négociateurs palestiniens.

 Yoel Zinger, avocat et négociateur au nom de Itzhak Rabin, l'a très bien exprimé : «  lorsque, dans les dernières heures de négociations, nous avons adressé une dizaine de questions écrites à la partie palestinienne, ce qui m'avait le plus surpris n'a pas uniquement été le fait d'avoir reçu des réponses que j'avais moi même formulées de façon à servir finalement les intérêts d'Israël, mais surtout le fait qu'avec les réponses, je n'ai reçu aucune question».

A titre de comparaison, prenons pour exemple les Vietnamiens qui ont utilisé en leur faveur l'espace des négociations, sans pour autant en faire une alternative à la lutte qui se déroulait sur le terrain.

 La seconde leçon à en tirer est qu'en définitive c'est bien le rapport de force qui tranche dans les négociations et non pas l'habileté, l'éloquence et la tactique. Et lorsque le rapport de force est ébranlé, il convient d'avoir un comportement responsable qui œuvre à renverser ce rapport au lieu d'éparpiller notre force, de s'affaiblir et de briser l'unité du peuple avec des négociations infructueuses.

 Quant à la troisième leçon, il faut savoir que ni les apparences, ni les dispositions administratives, ni les titres, et encore moins ce qu'on appelle l'établissement des institutions, ne remplace, ni ne pourra remplacer l'aspiration à la liberté, la dignité, la justice et la pleine souveraineté.

 

Il est temps maintenant de s'accrocher au fait que la cause palestinienne n'est pas une question qui sera réglée par l'autonomie, ou par un accord intérimaire, ou même par des Bantoustans ; elle ne sera pas réglée avec un État sans souveraineté même si on l'appelle Empire ! La cause palestinienne est la cause d'un peuple colonisé, exilé, occupé et qui encore aujourd'hui subit la répression d'un système d’apartheid, un peuple qui n'accèdera au bien-être, à la prospérité et au développement qu'en franchissant ce seuil inévitable... celui de la liberté à tout prix et à coup d'énormes sacrifices. Ce n'est pas là un appel à l'aventure, mais bien à prendre ses responsabilités tout comme l'ont fait auparavant le général de Gaulle lorsque son pays a été occupé, Nasser lorsque l'Egypte a été attaquée, Gandhi lorsqu'il a refusé l'humiliation de la colonisation, et enfin Mandela qui est devenu un des plus grands hommes de son temps pour n'avoir pas courbé l'échine devant ses tortionnaires et pour avoir refusé de séparer son destin de celui de son peuple même après 27 ans d’emprisonnement.

Enfin la quatrième leçon à retenir est que réalisme n'est pas soumission à la réalité, au risque de devenir le réalisme des soumis. Le réalisme actif nécessite une compréhension de la réalité afin de la changer, de l'améliorer, de la rectifier dans l'intérêt du peuple. Prétexter alors qu'il n'est pas possible de poser les objectifs d'une réelle libération parce qu'Israël ne l'acceptera jamais, signifierait rendre les armes et baisser les bras avant même de mener la bataille.

Aucun peuple, depuis l'Algérie, en passant par l'Inde et l'Afrique du sud, n'aurait pu se libérer s'il s'était fixé comme plafond pour ses demandes ce qui était acceptable pour le colonisateur ou l'occupant. La liberté ne se mendie pas et ne se mendiera jamais; la liberté s'arrache par lutte.

Traduction: Rania Berro pour l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center

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Pour poursuivre la réflexion l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center recommandent le film  "Etat commun, conversation potentielle [1]" de Eyal Sivan 

Un dispositif remarquable  qui met en place des conversations potentielles entre des interlocuteurs palestiniens et israéliens passionnants . Une brassée d'idées nouvelles et de visions originales sur les conditions d' une coexistence. 

Actuellement en salles a Paris  et en régions voir calendrier ci dessous :

http://www.zeugmafilms.fr/etatcommun.html

Extrait: http://youtu.be/WSaaBtq5DBY

http://cineday.orange.fr/images/film/237x_/2013/08/20/un-etat-commun-conversation-potentielle_52129c962a924.jpg

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/03/Delautrecote.gif La revue "De l'Autre Côté"  éditée par  l'Union Juive Française pour la Paix (www.ujfp.org)  publiera un recueil de  ces tribunes .

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