Vingt ans après Oslo (6). Nahla Chahal: "Les accords avaient pour fonctionnalité de gérer la nouvelle phase de l’occupation "

Le treize septembre 2013 marque les 20 ans du processus d'Oslo. Il nous a semblé que cela devrait être l'occasion d'une véritable réflexion politique non seulement sur le bilan de ces vingt longues années,  mais aussi sur les différentes perspectives d'avenir que l'échec des promesses de ce processus ouvre  pour la région.Nous avons demandé a plusieurs personnalités de contribuer par leur analyse à ce petit brainstorming

L'Agence Média Palestine, en partenariat avec l'Alternative information Center, publiera ces tribunes durant ce mois, sur l'espace club de Médiapart.

Par Nahla Chahal, professeure de sociologie politique, et membre de la coordination nationale de la CCIPPP (les « missions civiles » en Palestine)

Il n’est plus intéressant de continuer à disséquer la supercherie qui a accompagné les accords d’Oslo. C’est désormais une tâche qui incombe aux historiens. Il existe un assez large consensus autour de l’idée que ces accords n’ont pas été formatés pour créer un « compromis historique » qui résoudrait durablement et à la fois la question de la spoliation des Palestiniens, et celle de l’existence effective d’Israël. Oslo a certes fait bouger les lignes de la perception réciproque (du moins telles que déclaréespubliquement !) des deux parties, en établissant un échange de reconnaissance de leur existence mutuelle. Mais cette lucidité réaliste elle-même s’inscrit dans la fonction principale de ces accords : comment gérer la nouvelle phase de l’occupation ? Celle d’après 1967 et de l’existence d’une masse palestinienne conséquente, qu’il était impossible à Israël d’intégrer et impossible d’expulser. La politique israélienne a toutefois continué à œuvrer à la périphérie de ces deux directions, mais là n’était point son objectif majeur. Oslo a repris en quelque sorte les plans de Yigal Allon (1968), et ceux du projet de l’autogestion de Ariel Sharon (1982).

L’OLP avait accepté Oslo, et délaissé un autre processus en cours, celui de Madrid, encadré de façon internationale, publique et officielle. Il serait peu pertinent de raconter l’histoire secrète des négociations d’Oslo. Il est par contre important de se souvenir du « moment », tournant qui a consacré l’effondrement de l’Union soviétique et la première guerre impérialiste contre l’Iraq, supposée être le prélude à ce fameux Nouveau Moyen-Orient.

L’OLP était déjà exténuée par la guerre civile au Liban soldée par son expulsion de ce pays qui lui a servi de base entre 1970 et 1982, et portait en quelque sorte devant sa population le poids de l' avoir laissée à la merci de la vengeance et de la barbarie (massacre des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, septembre 1982, quelques jours après son évacuation). Ses leaders et ses troupes étaient dispersés dans des régions lointaines du monde arabe et souvent isolées, ses vivres et revenus coupés par un véritable étranglement drastique et méthodique de la part des pays du Golfe. Ce ne sont pas là des justifications, mais une tentative d’expliquer pourquoi l’OLP a été si disposée à accepter n’importe quelle sortie d’un délitement certain. Ayant très peu d’assises solides, son leitmotiv a toujours été de privilégier le mouvement, qui a fini par devenir un passage permanent entre les «points du possible», d’interminables pas tactiques, et une vision qui mise sur la sauvegarde de l’existence et non sur la réalisation.

La réaction des opposants à Oslo, qui criaient à « la trahison », était aussi a - historique que celle de ses partisans qui lui accolaient une portée, un sens, et donc des vertus imaginaires. Il aurait été important à ce moment, et jusqu’à aujourd’hui, non pas de démontrer qu’Oslo extirpait les droits majeurs des Palestiniens (évidemment), et les faisait céder sur des principes constituants de leur existence (évidemment), mais d’établir sa fonctionnalité: oui, indéniablement, l’existence du peuple palestinien a été reconnue par Israël, mais toute l’architecture israélienne concernant Oslo, et sa conduite par la suite, sont dirigées vers la bonne gestion de l’occupation : le mur, la colonisation accrue en Cisjordanie, la judaïsation de Al Qods – Jérusalem, le retrait de Gaza, la destruction systématique des villages palestiniens du Néguev et les lois concernant les Palestiniens de 1948 etc… la gestion de la corruption aussi. Non que ce soit un « complot » israélo-américain, immuable et prêt à se dérouler inlassablement, mais c’est de l’exercice politique, du vrai, celui d’une force coloniale très particulière.

Discuter et déterminer l’issue de cet état des choses, autant de « l’impossibilité historique » du projet sioniste-israélien qui après la phase de la création et celle de l’expansion, se heurte à ses limites et à ses contradictions, et donne tous les jours les preuves de la nécessité de son dépassement (d’où la nécessité et le réalisme de la discussion autour d’un État, ses conditions et le processus qui mène à cette issue)que des solutions et des dispositions possibles, n’est pas un luxe théorique, mais fait partie de ce long mûrissement d’une vision, par définition globale, de la question nationale palestinienne.

 Les forces palestiniennes en place, et la conscience générale en place, butent sur un faux débat, celui des « pour » et des « contre » Oslo. C’est dépassé. Mais il est commode de le continuer, sorte de cache-misère. Car le reconnaître implique d’élaborer toute cette fameuse vision globale, et une stratégie et ses applications. Là réside la crise actuelle et majeure de la question nationale palestinienne, qui passe douloureusement et lentement d’une phase à une autre, ce qui peut durer, comme l’a prouvée l’expérience historique de cette question. Il s’agirait de revoir tous les choix et d’en faire d’autres, dans une totale historicité, réaliste et utopique à la fois, qui s’élaborerait à la lumière de ce monde, international et arabe, changeant et (se ) mouvant, à la lumière de défaites et des illusions palestiniennes comme de celles des autres, mais aussi des dynamiques vivantes et des noyaux durs pérennes et renouvelés, qui ont montré leur insolvabilité dans la médiocrité. Il n’y a pas d’autres voies, et ceci se fera.

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Pour poursuivre la réflexion l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center recommandent le film  "Etat commun, conversation potentielle [1]" de Eyal Sivan 

Un dispositif remarquable  qui met en place des conversations potentielles entre des interlocuteurs palestiniens et israéliens passionnants . Une brassée d'idées nouvelles et de visions originales sur les conditions d' une coexistence. 

Prochainement en salles a Paris ( Projection presse à l'Espace Saint-Michel le Mardi 24 Septembre à 10h30) et en régions voir calendrier ci dessous :

http://www.zeugmafilms.fr/etatcommun.html

Sortie nationale: le 09 Octobre à Paris au cinéma Saint Michel

Extrait: http://youtu.be/WSaaBtq5DBY

http://cineday.orange.fr/images/film/237x_/2013/08/20/un-etat-commun-conversation-potentielle_52129c962a924.jpg

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/03/Delautrecote.gif La revue "De l'Autre Côté"  éditée par  l'Union Juive Française pour la Paix (www.ujfp.org)  publiera un recueil de  ces tribunes .

 

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